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Tour du monde de la poésie gay, Voyage(s) facétieux d'Albert RUSSO
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 Article publié le 14 janvier 2008.

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Librairie du gay savoir
Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir

Tour du monde de la poésie gay, Voyage(s) facétieux d’Albert Russo, Hors Bleu-Poésie, Éditions Hors Commerce, Paris, 2004.

Cette anthologie (pas toujours si facétieuse !) se veut en prise immédiate sur la sensibilité gay internationale telle que peut la transcrire et faire ressentir une écriture resserrée et souvent allusive que l’on souhaite tenir pour poétique. Le plus âgé des auteurs ici recueillis est ce poète cubain anonyme qui dit être né la même année que Reinaldo Arenas à La Havane, donc en 1943 ; le plus jeune (qui se présente sous un pseudonyme) est un jeune Iranien né en 1989 et il avait à peine 16 ans à la date de parution de l’ouvrage. Des classiques accompagnent nos contemporains ainsi que des dessins stylisés, réalisés par Moustafa Benkebouche : l’on cite Straton de Sardes et quelques anciens Grecs, Pétrone et le livre de Samuel pour l’épisode de David et Jonatan, un poète arabe, Michel-Ange et Shakespeare, Walt Whitman et William Burroughs, Cavafy, Lautréamont et surtout Verlaine dont une large partie de Hombres se trouve reproduite. L’on termine en point d’orgue sur le Sonnet du trou du cul cosigné par Rimbaud. La basse continue de ces solides garants place la matière évoquée sous le signe d’un désir immémorial et même éternel dont la caractéristique dominante est d’être une incarnation particulièrement ardente et insolente de l’éternel désir de la chair.

Les précautions prises par les deux poètes qui représentent les extrêmes de cette sélection signalent crûment les difficultés vécues et la réalité de la répression du désir gay sur une vaste portion de nos continents habités — le livre s’articule en effet en cinq parties : Afrique(s), Amérique(s), Asie(s), Europe(s), Océanie(s), les cinq anneaux pluralisés et enlacés d’une Olympiade désirante ! La tyrannie viscéralement homophobe de Fidel Castro fait ressortir le courage d’un Reinaldo Arenas dénonçant par le seul fait d’être ce qu’il est et de ne jamais y renoncer, quels que soient les risques encourus, la complaisance courtisane et criminelle des intellectuels de gauche (surtout français) sympathisants béats ou intéressés du castrisme. D’autre part, le jeune Iranien raconte comment l’intrusion armée de gendarmes dans une boîte de nuit débouche sur la flagellation publique des garçons surpris à danser ensemble, en attendant sans doute des sanctions plus fermes encore. Beaucoup trop de pays (de droit islamique surtout) traitent encore comme un crime relevant du pénal, donc du châtiment pressant de la loi, une polarisation sexuelle qui s’impose à l’intéressé comme un fait de nature sur lequel il n’a guère de prise autre que de l’assumer. Pour une nation qui, comme l’Afrique du Sud, a aussi fait sauter le verrou de cet apartheid-là, — c’est le sujet du premier poème choisi — combien d’autres maintiennent une législation ouvertement ou discrètement répressive !

Même là où les contraintes de la loi ne s’imposent plus ou s’imposent moins, le contexte familial et social continue à peser, induisant un ostracisme plus ou moins patent propre à entretenir un sentiment de honte, de culpabilité ou de doute profond qui peut conduire jusqu’à la pensée du suicide. La répression familiale va parfois jusqu’à la castration chirurgicale de l’adolescent, demandée par une grand-mère qui a trop honte, comme l’évoque un poète brésilien. La contrainte sociale mène souvent à une abstinence mal compensée par un certain voyeurisme (le poète de Vancouver « zyeute » chaque soir un jeune bûcheron sous la douche) ou le cinéma des fantasmes, que l’on soit dans le Nevada ou le Yucatan, à Lanzarote aux Canaries ou à Helsinki. La mère à qui son fils annonce qu’il est un travesti qui aime les hommes ne veut pas l’entendre et, de fait, ne l’entend pas, confinée en la surdité de son rêve (Salonique) ; le père chasse son fils qui a reçu son petit ami en sa chambre et lui interdit tout retour à la maison ; le garçon devient prostitué (Manille). La paix bienséante des familles n’est pas celle des cœurs ni des corps !

Et il arrive aussi que la lame acérée de la norme scinde l’individu en deux ou même en trois, qu’elle lui interdise de jamais coïncider avec lui-même, parfois pour son plus grand plaisir. Comment ne pas sourire de ce tendre jeune homme qui fait tout pour qu’un autre ait furieusement envie de le prendre et qui pleure au moment de l’acte tant il a peur de l’enfer : quand son séducteur, séduit mais ému de pitié, lui explique qu’il peut s’abstenir, qu’il peut le laisser, l’intéressé réclame son plaisir, plus fort que sa honte et que son horreur du péché (Luxembourg) ? Ou c’est la timidité du dragueur dragué, causée en lui par la dispute sans fin du désir avec la retenue, la crainte de l’autre et le dégoût, qui laisse dominer la réticence jusqu’à l’occasion ratée : elle eût bien sûr été la plus belle de sa vie (Canada) ! Qui est-il/elle, ce garçon-fille, souple comme une liane androgyne ? Il/elle ne veut plus le savoir lui-même, elle qui est homme à son travail, femme la nuit et être du tiers sexe quand il ou elle fait l’amour : sa vie privée est privée de toute dénomination préalable car le nom entraîne la faute, le jugement et le figement des sens (Japon). La confusion des sexes possibles fait rêver d’une tout autre planète où il n’y aurait plus à choisir car l’hermaphrodisme serait devenu la norme et l’éphèbe une aussi licite promesse d’extase que Vénus (Serbie). En attendant, elle agrémente, cette savante confusion, les plaisirs pimentés de cette planète où beaucoup n’osent sauter le pas des apparences et ne se plaisent à humer la verge que sous la dentelle d’un frou‑frou (Russie).

Notre temps toutefois bat en brèche l’hypocrisie et les détours que la satisfaction des désirs les moins reconnus impliquait. Alors que parmi les classiques, Verlaine est presque le seul à célébrer avec une même ferveur le plaisir du sodomite et du sodomisé, lui qui vit sans restriction ce double bonheur, les amants de notre âge aiment plus également les deux versants possibles de leur inclination et ils se prêtent volontiers à la louange de l’intromission passive. Il en résulte un véritable lyrisme de la passivité, insistant sur la plénitude et le comblement, un lyrisme qui virerait facilement au prosélytisme ne vous déplaise ! Le dernier poème de l’anthologie strictement contemporaine se termine sur « allez, allez vous faire enculer/ vous verrez, ça vous fera du bien » ! L’on trouve bien sûr aussi, éparses en ce recueil, de nombreuses métaphores de fruits, de fleurs et de papillons voluptueux : « j’ai arrosé ton dahlia/ de mon élixir/ il accueillait chaque goutte/ avec tant de délicieuse impudeur/ qu’au travers de ses pétales/ je devinais la forme de ton cœur », dit-on joliment au Bangladesh. Et le cœur avec la chair fait débat, c’est toujours évident ; l’on réclame, sans guère y croire, une fidélité physique et l’on s’efforce de croire à une fidélité affective indépendante de celle du corps. Car, il faut le reconnaître, s’accomplit en ces pages si diverses, malgré les répressions, les réticences et les contretemps, une véritable assomption de la chair. Plus aucune parcelle du corps n’est taboue ou impure : les parties qu’une tradition immémoriale qualifiait de « honteuses » accèdent, en symphonie avec des organes plus valorisés jusque-là, à une unité plénière et joyeuse. Les mains — celles du masseur, en particulier —, les bras et les jambes, les yeux, le nez, le visage, la bouche et la langue commercent librement avec l’angle ouvert ou refermé des cuisses, le vallon moussu des fesses, avec l’autre bouche et la verge en gloire, décrétée monument et objet d’un culte à la fois érotique et esthétique. Et nos poètes sont parfois prêts à défendre leur idéal, qui est aussi le socle de leur nouvelle dignité, à coups de poings s’il le faut, à coups de gueule si cela se doit. Un Australien se bat dans un restaurant parisien contre toute une tablée de railleurs ; un Néo-Zélandais s’en prend à un groupe indistinct de moqueurs et leur donne fermement le conseil rapporté plus haut : il vise ainsi à leur faire découvrir un usage, pour eux encore inédit, de leur « fleur » et espère les libérer d’un préjugé qui nuit à leur santé, à leur culture et à leur pleine jouissance !

Serge MEITINGER

Librairie du gay savoir, 8

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