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 Article publié le 15 novembre 2020.

oOo

Trying to keep me in a plastic cage

But they don’t realize they’re so easy to break

But sometimes I get a ha

Feel my heart kind of runnin’ hot

That’s when I gotta move before I get caught

Jimi Hendrix, Stone Free, octobre 1966

*

Il y eut d’abord, inchoatives, quelques incantations durant le printemps 1987 ; s’y affirmait l’espoir de voir émerger à la faveur du texte magique une figure réelle de chair et de sang, puis, mais en fait dans le même temps aussi, maintenant que j’y songe près de trente-trois ans après coup, un désir de maîtrise du flux verbal commandé par des émotions incoercibles que le timide que j’étais, le farouche, le sauvage, l’indécis, l’impétueux, le nerveux, l’anxieux - ah mais oui aussi et surtout, je t’avais sur le bout de la langue, tu y frétillais sans pouvoir jaillir de ma boîte à mots - que l’impulsif que j’étais ne pouvais refuser sous peine de se mutiler.

Trancher dans le vif, c’est bien beau mais ça peut faire très mal. Pas sur le coup, plus tard, quand le membre fantôme se rappelle à notre bon souvenir, alors, tant qu’il en est encore temps, exprimons-nous, laissons aller la parole ne serait-ce que pour voir où elle nous mènera.

La mémoire de l’eau est telle qu’elle retient pour un temps toutes les irisations qui viennent en taquiner la surface, même longtemps après coup, qu’un texte ait émergé des eaux stagnantes ou courantes d’une vie plus ou moins mouvementée, traversée de courants contraires, calmes ici, presque à l’arrêt dans un bras de rivière qu’on appelle chez moi une morte ou bien que rien de ferme ni de tangible n’en soit sorti.

Quelques textes innocents de cette période demeurent.

Ne reste de cette période que le conatus : l’envie d’écrire pour me sentir en vie, c’est-à-dire de donner la parole à un flux verbal parfois incoercible, parfois mince comme un filet d’eau, tout en le maîtrisant, source et ruisseaux paresseux ou impétueux devant être impérativement canalisés, transformés en un bief clair et net chargé d’apporter de l’eau à mon moulin à paroles.

Je suis bien placé pour savoir que l’alternative est simple à décrire : ou bien les idées fusent et illuminent le cerveau ou bien elles restent confuses et ne voient jamais la lumière du jour. Quoi qu’il en soit, mon cerveau est bien de ce monde, conséquemment les idées qui s’y élaborent également, mais où est la force qui entraîne ? dans les idées ou dans l’organe qui les élabore ? Pas ou plus de cerveau, pas ou plus d’idées, alors j’en conclue provisoirement que ma question est oiseuse. Je crois savoir que le cerveau est l’organe humain qui consomme le plus d’énergie. La force qui entraîne ? Je la sens en jeu dans ce jeu de la pensée qui assaille ou s’endort, fait une pause ou bien s’emballe. Je sais où elle se situe : elle se trouve dans la parole des autres que j’écoute, que je lis, que je savoure ou que je remâche. J’aime par-dessus tout l’accord instantané, irréfléchi, immédiat, la fraternité du Dire partagé spontanément, avec fougue, et qui retentit longuement en moi, mute le plus souvent en écrits qui donnent à voir des idées à peine entrevues, comme frôlées, au moment d’une lecture enthousiasmante et qu’il me faut mettre en forme par écrit pour à la fois m’en délester et rendre hommage à une pensée amie mais étrangère qui a excité ma curiosité, stimulé mon imagination et m’aura permis de sortir du bois. 

Le premier texte significatif que j’ai écrit le fut en présence - importune - d’une jeune femme qui s’était éprise de moi et que je n’aimais pas, sorte d’invitée surprise devenue une espèce d’ardélion qui m’agaçait au plus haut point.

Concrètement, l’infortunée importune avait débarqué chez moi du Havres, après avoir rompu son contrat de travail avec un hôtel où, disait-elle, c’était la merde, et je dus accepter de l’héberger quelques semaines, le temps qu’elle trouvât à se loger à Boulogne sur Mer où je résidais alors pour une année scolaire. Une fois installée et travaillant désormais dans un hôtel Ibis, elle s’était mise en tête d’être ma compagne, mais chacun vivant chez soi. J’appréhendais chacune de nos rencontres, je ne me supportais pas en sa présence ; cette femme, que j’avais brièvement aimée, était une erreur. Je le compris bien avant qu’elle ne vînt m’importuner à Boulogne, dès le jour où, durant mes vacances de février passées dans ma région natale, elle me fit une scène qui me refroidit complètement, scène motivée par la peur que je n’apprécie pas ses goûts. Pas de chance pour elle, j’ai horreur, encore maintenant, qu’on me prête des pensées et des intentions qui ne sont pas les miennes. Sa prophétie auto-réalisatrice aura été fatale, à terme, à notre relation qui devint bancale puis insupportable au bout de seulement quelques mois de vie presque commune à Boulogne. 

Mais ce n’est pas tout ! J’écrivis ce texte en songeant avec beaucoup d’espoir à une autre jeune femme rencontrée depuis peu, jeune femme avec laquelle - hélas pour moi ! - je vécus près de dix-neuf ans dans des chamailleries continuelles, des conflits de plus en plus violents jusqu’à la rupture initiée par moi.

Ce texte significatif l’est resté, à cause de la beauté que je lui prête encore aujourd’hui, mais plus pour les mêmes raisons qu’il y a trente-trois ans. Finie l’incantation magique, finie la rencontre sur le papier au bout d’un stylo à bille d’une figure rêvée et de mots pour le dire qui s’appuyaient sur un ressenti très fort : je tentai bel et bien de sceller une alliance entre le temps de l’écriture, le temps de la rêverie et l’avenir que j’imaginais heureux en compagnie d’une jeune femme que je parais de tous les charmes et de toutes les vertus. S’invitait dans le texte une réflexion très condensée consacrée à ce que j’avais vécu quelques années auparavant : musique et enfance, terre et ciel. C’est par elle que débute le texte, c’est elle qui en fait tout le prix encore aujourd’hui, la figure féminine - bien réelle à l’époque - étant devenue mythique, sans pâlir pour autant. Figure de désir, telle que le texte la changea pour « l’éternité » !

Ecrire contre, écrire pour conjurer une présence importune et appeler de mes vœux une autre présence ressentie comme prometteuse, le texte s’évertuant à transformer cet espoir en une parole prophétique, ferme et douce à la fois, une parole pour ainsi dire performative comme peut l’être une formule magique, un carmen, un Zauberpruch, mais la brièveté en moins, le texte étant écrit dans une prose poétique déliée.

Ce premier texte était en quelque sorte, sans que je le sache à l’époque - et sans qu’il faille y voir un effet de ma bonté ! - l’inverse d’un nidstang : il ne s’agissait pas de maudire un ennemi par l’érection d’un pôle magique accompagné d’une formule incantatoire, mais d’appeler de mes vœux la réalisation d’un désir, le texte pouvant être comparé à une formule rituelle dans laquelle la force d’un désir et une figure réelle de chair et de sang devaient pour ainsi dire faire leur jonction. Des mots tout ça, rien que des mots, pour finir, certes, mais portés par un désir légitimé par l’onction des mots pour le dire. Douce tautologie… La figure réelle ne fut que déception, comme il arrive toujours en amour, mais le texte demeure.

Ce texte aura eu le mérite de me confirmer dans une voie toute simple : pas d’écriture vive sans désir, et un désir nomade, insaisissable, jamais captif, qui ne se laissera jamais enfermer dans un texte et un seul, le texte étant conçu et réalisé dans le même temps, élaboré, donc, dans l’intention constante et jouissive de l’y voir brûler et se consumer dans les mots du texte, seul véritable phénix.

Un phénix né dans l’amour de la terre, plongeant à plaisir dans les eaux salines de quelques côtes nordiques et puis s’embrasant-consumant pour mieux renaître.

Une flamme à elle seule, une femme à elle seule ne pouvant résumer un désir toujours plus grand qu’elles, toujours regardant et boutant au-delà de ce que toute flamme peut offrir symboliquement et toute femme réellement.

Tardivement m’apparaît le désir qui était le mien alors de rendre justice à ce qui me semblait être sacré mais passé sous silence, ignoré ou méprisé par les rares personnes au courant de ce qui se jouait là, à défaut d’être conscientes de ce qui s’y jouait, à la fois présent dans le jeu et étranger au jeu, mettant en jeu la vie et la mort, le désir et la solitude, le désir de solitude et la solitude du désir. Un grand amour, somme toute, est bien peu de chose : je le vécus ainsi d’abord dans les mots des autres, avant de pouvoir chasser cette pensée triste pour lui substituer la pensée tonique d’un avant et d’un après dénué de regrets et de remords. Il fallait vivre ce qui s’offrait là, si incomplet, si frustrant que cela fût, et puis s’en détacher.

Il m’arriva beaucoup plus tard, et pendant près de cinq ans, d’écrire, non plus dans la perspective d’un amour désiré, mais dans celle d’un amour impossible, à cette nuance près qu’à l’époque je nourrissais l’espoir qu’il pût se réaliser malgré tous les obstacles dont je n’eus que peu à peu conscience.

J’écrivais depuis 2004 des récits en pagaille qui avaient tous en commun le même désir : une rencontre, puis une entente sur fond de projets partagés. La mort, parfois, s’invitait au festin, un deuil venant ruiner alors un possible vécu imaginairement, deuil qui renvoyait évidemment pour moi, au décès de ma mère.

La mort ne devint réelle pour moi que le soir de ce funeste mardi 18 octobre 2003. Un vide devant moi, un passé riche à quoi me raccrocher, riche de promesses non tenues mais aussi de sensations et d’émotions vécues, la claire conscience aussi qu’il devenait intolérable de gâcher ainsi mon temps à ne rien écrire depuis des années, un besoin, enfin, d’aller au-devant, même trop tard, de ce qu’elle savait être ma force et ma vocation, qui fut aussi la sienne, avortée hélas durant sa jeunesse marquée par la guerre et les privations de l’après-guerre et des études empêchées par une condition sociale défavorable.

Inutile d’entrer dans des détails assommants. Disons pour faire court ceci qui importe rétrospectivement : tous ces récits - organisés comme il se doit autour d’un événement déclencheur-fondateur - maintenaient vive une joie retrouvée dans les mots et rien qu’en eux, l’écart entre ce que je désirais voir se réaliser et ce qu’il en était et en fut réellement au bout du compte étant abyssal. Mais plus ça allait, moins je touchais ce réel qui m’importait : le désir de dire en prédisant, performatif en son fond, s’épuisait peu à peu, mais en s’exacerbant.

Acerbe en effet le désir, qui, qu’on me pardonne ce jeu de mots, sex-acerbait.

Un « s » en moins, et c’était en toute bonne logique l’assomption d’un « ex » : je me trouvais peu à peu mis à l’écart, et finalement exclu des possibles que j’énonçais au travers de figures féminines assez variées mais dans le fond toutes inaccessibles. Ce petit « s » réflexif était tout l’enjeu de ces textes : je m’y projetais, j’y plongeais tête baissée.

Cela donna, point d’orgue de cette époque d’écriture si particulière, ce récit intitulé Il était temps qui marque la césure qui s’opéra alors entre toute une série de récits innocents et ceux qui suivraient, délibérément orientés, ceux-là, vers une femme de chair et de sang qu’il me fallait conquérir par le verbe. Je crus en effet toucher au but avec cet amour naissant au moment-même où j’achevai ce récit à l’érotisme exacerbé qui n’en commençait pas moins - et pour cause ! - par un long préambule très abstrait dans son fond, autre versant de ce qui, quelques années plus tard, devait constituer l’essentiel de mes écrits. La cause en question est entendue pour moi depuis belle lurette, morte qu’elle est avec mes dernières illusions. Il s’agissait, comme je l’ai laissé entendre, de réaliser par le verbe un désir, désir qui, tel un Janus, devait faire la part belle à la chair mais aussi à la pensée.

De 2004 à 2006, des textes nombreux furent écrits en toute innocence, purs produits de mon imagination, mais les choses se compliquèrent lorsqu’une amie lointaine se mit à les lire passionnément en s’y projetant à son tour. Il lui semblait que mes écrits s’adressaient à elle, alors que dans la période mentionnée plus haut, il n’en était rien. Je me mis à écrire en pensant à elle sur fond d’amour naissant. Les choses se précipitèrent à la suite d’une conversation qui acheva de me convaincre que c’était elle que je cherchais depuis si longtemps dans mes récits. La caution maternelle - posthume - acheva de me persuader que je faisais le bon choix : ma mère appréciait beaucoup cette femme, elle avait souhaité que je m’unisse à elle dans ma jeunesse, caressait peut-être même à la fin de sa vie l’espoir qu’enfin nous nous décidions l’un pour l’autre. La cristallisation s’effectua sur fond de paroles maternelles rapportées par cette amie lointaine. Ce fut le coup de grâce qui me fit basculer dans un amour fou.

Je pourrais continuer comme ça longtemps en narrant par le menu une évolution lente qui s’étale sur une demi-décennie et dont je ne pouvais mesurer l’ampleur ni encore moins éprouver les conséquences qu’elle induirait à plus long terme.

Qu’il soit dit avant tout ceci de fondamental : j’ai commencé d’écrire dans le désœuvrement, la solitude, l’isolement du jeune professeur que j’étais, nommé à plus de sept cents kilomètres de ses proches, animé déjà par la claire conscience que la carrière qui s’ouvrait à moi ne serait qu’un pis-aller, une activité purement alimentaire, ce qui n’excluait pas un fort engagement, un travail acharné et quelques avancées pédagogiques qui me valurent de participer à un chantier d’expérimentation vidéo piloté par l’Inspection Générale, assez passionnant, il faut le reconnaître, mais dont je finis tout de même par me laisser pour des raisons extérieures au projet, toutes liées à ma vie familiale désastreuse d’alors.

Puis vint le temps d’un second souffle après une période de silence - longue parenthèse, mais j’ignorais à l’époque que ce ne serait qu’une parenthèse - qui débuta trois mois après le décès de ma mère. Période que je puis maintenant nettement scinder en deux sous-périodes : la première, celle des récits innocents dont j’ai abondamment parlé et la deuxième qui s’en suivit, occupée essentiellement à écrire pour le plaisir d’une femme et d’une seule.

En 2009, un basculement s’opéra, que je perçus immédiatement, sans bien sûr savoir où il me mènerait. J’avais compris que mes appels du pied et mes écrits ne changeraient rien à la donne. Je ne croyais plus en cette relation initiée sous la bénédiction de ma mère défunte. Je ne pouvais décemment demander l’impossible - tout lâcher, tout quitter pour moi, le sans-le-sou - à une femme qui, après une catastrophe sans nom, était parvenu à refaire sa vie à la force du poignet, qui vivait, qui plus est, dans une aisance matérielle hors de ma portée. Inutile d’en dire plus ; ce serait long, fastidieux, incomplet et ne reflèterait que mon point de vue, non compte tenu du fait que j’ai beaucoup oublié. Je n’ai aucun regret, quant aux remords, je n’en ai pas plus : nous passons notre temps à nous blesser les uns les autres, la chose est entendue.

Une relation se perdit donc dans les sables puis disparut complètement à la fin de l’année 2012. J’avais enfin l’esprit libre et ne me privai pas d’en tirer avantage.

Je pouvais enfin écrire sans fantôme errant dans mes mots et, désormais, ouf ! sans penser à quelque femme que ce soit, réelle ou imaginaire. Ce n’est pas un hasard si, à cette époque précise, je me mis à écrire beaucoup de poèmes en vers libre, mêlant narration, impressions, sensations et pensée, ce que je considère être le meilleur de ma production à ce jour avec quantité d’essais de fond sur la littérature et les musiques que j’aime et de courts, parfois très courts récits qui me donnent beaucoup de joie.

Tout au long de ces années, je n’avais pas perçu combien les figures de Bataille, de Blanchot et de Char innervaient mes écrits. Je n’étais donc pas seul. Loin de moi l’idée de rivaliser avec qui que ce soit. Mineure ou majeure, ma voix ? Aux autres de le dire, et encore… Je n’entretiens aucun fantasme de postérité, je ne caresse que très peu d’ambitions. J’essaie de me tenir droit, à la hauteur des exigences que je me suis forgées, un point c’est tout.

Cette attitude n’a pas varié ; elle ne joue pas en ma faveur. J’essaie de trouver un moyen-terme entre mon désir de discrétion lié à mon besoin farouche de liberté et le désir non moins fort de ne pas mettre ma lumière sous le boisseau.

Je me contenterai, arrivé là, de mettre en parallèle deux très courts textes écrits il y a peu, sans fard ni argutie, qui livrent, bruts, sans fioriture aucune, le fond de ma pensée :

  • 1.

Ah la postérité ! Qui n’en rêve ou n’en a rêvé ?

Ben moi, par exemple, vu déjà que je n’attends pas grand-chose de mes contemporains, je ne vais pas « en plus » me soucier de postérité !

Toucher les gens, les influencer, leur vendre un service ou une marchandise, voilà en gros les trois axes de la modernité artistique marchande et politique qui agit selon le principe le plus élémentaire qui soit : la recherche de l’efficacité maximale pour s’assurer un profit maximal. Tous les coups sont permis. Zone grise, activités illégales ou légales, peu importe.

Si l’on décide d’exister publiquement, c’en est fait de notre tranquillité.

  • 2.

Je ne voulais pas que l’on me confondît avec l’un de ces nouveaux convertis. C’est d’ailleurs parmi eux que j’ai appris beaucoup de choses qui déplairaient aux chrétiens d’aujourd’hui s’ils me lisaient, mais ils ne lisent que leur livre qu’ils disent sacré. Je n’en crois rien. Aucun livre n’est sacré ou alors ils le sont tous.

Tu me dis que certaines des plus grandes familles de Catane suivent l’exemple de Lucie. Je ne veux pas le croire, mais ne puis m’empêcher de le craindre. Rien de ce que j’ai aimé dans ma jeunesse ne subsiste et cette religion nouvelle s’étend comme un incendie qui achèvera de tout détruire. J’écris pour ne pas mourir.

Lettre d’Héliodore à Marcus Celius

 

La mort, ici, c’est la disparition d’un monde et dans un monde au sein duquel s’est insinué le poison d’une religion nouvelle, l’instauration de nouveaux rites qui se cherchent encore, la mise à bas et la désertion de lieux de culte en passe devenir antiques à l’aube du grand chambardement chrétien.

La lèpre chrétienne ne fit que s’étendre, profitant aux nouveaux puissants, permettant à d’autres de survivre par la conversion, les mariages et les alliances. Cinq siècles après la fin d’un monde commencée au sein de l’Empire romain, les armées carolingiennes passaient au fil de l’épée les Saxons qui refusaient de se convertir.

Je me garderai bien d’en faire le commentaire, conscient que je suis qu’ils peuvent heurter certaines âmes sensibles promptes à s’émouvoir et surtout à penser que j’entretiens des pensées malsaines proches du nazisme, mais ceux qui connaissent mes prises de positions et mes goûts savent de quoi et de qui il retourne dans mes écrits, loin de toute filiation ou d’accointance nauséabonde avec une quelconque idéologie mortifère. Disons qu’aimer les drames musicaux wagnériens et déplorer la violence chrétienne historiquement attestée ne fait pas de moi, de près ou de loin, un sympathisant des pangermanistes présents, passés ou à venir.

On comprend peut-être mieux maintenant la nécessité de la dispersion qui m’anime.

Oui, j’aime me disperser, je déteste les textes clos sur eux-mêmes qui prétendent en avoir fini avec une question. Seuls les récits et les nouvelles ouvrent sur d’autres nouvelles, d’autres récits, tout en étant heureusement clos sur eux-mêmes. Ce sont de petits mondes, des perles d’eau aussi, qu’il faut chérir pour en admirer tout l’éclat et la profondeur irisée. Libre à vous de les dissoudre dans le vinaigre, très peu pour moi !

A cela s’ajoute le plaisir de l’essai : voilà un genre qui porte bien son nom ! Rappelons-nous le préambule du dernier livre que publia Michel Leiris, cet admirable ruban au cou d’Olympia, qui dit écrire pour savoir ce qu’il a à dire et qui ajoute quelques lignes plus tard qu’il s’agit ainsi defaire taire cette chose face à quoi il n’y a rien à dire, et qui fait qu’un jour rien ne vous dit plus rien. 

Ce faisant, écrire revient, comme chez Blanchot mais aussi chez Bataille, à interroger constamment l’acte d’écrire :

Ecrire comme question d’écrire, question qui porte l’écriture qui porte la question, ne te permet plus ce rapport à l’être - entendu d’abord comme tradition, ordre, certitude, vérité, toute forme d’enracinement - que tu as reçu un jour du passé du monde, domaine que tu étais appelé à gérer afin d’en fortifier ton « Moi », bien que celui-ci fût comme fissuré, dès le jour où le ciel s’ouvrit sur son vide.

Mais… laissons là ces références, si vivantes soient-elles, car enfin, pour être juste, il faudrait tout citer. Pas d’écriture, en tous cas, sans un fond culturel propre à chacun en fonction de son parcours de vie, de ses dilections et orientations.

Depuis 2012, la vie va bon train, avec ses hauts et ses bas, ses petites misères, ses joies et ses peines. Je me suis dépouillé de mes illusions de jeunesse. Le désespoir a du bon.

Il y aura eu l’innocence des premiers temps, l’espoir d’un amour solaire puis l’écriture compromise dans et par un amour fou, et il y a enfin maintenant une liberté nouvelle, mais si ancienne au fond.

Me relisant, je m’aperçois que je n’ai pas écrit les trois quarts de ce qui m’est venu à l’esprit durant la rédaction de ce texte, mais j’ai l’habitude.

Toute pensée lâche sa proie pour son ombre, pensant y trouver le secret de sa quête, mais l’ombre de tant de pensées, chassées dans les deux sens du terme, à la fin, resurgit pour mettre en lumière, ailleurs et encore et encore, le jeu de la pensée, tant et si bien qu’ombre et pensée, si elles ne coïncident jamais, n’en sont pas moins inséparables l’une de l’autre. 

 

 

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