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 Article publié le 22 novembre 2020.

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A Stéphane Pucheu

 

Dans mes rêveries, le champ littéraire français m’apparaît sous la forme d’un glacier en constante régression exposé qu’il est à l’ardeur du soleil et aux baisers mordants de l’air.

Tout se passe comme si les vastes et longues promenades sur son échine achevaient lentement de nous montrer qu’il se dérobe dans l’inexistence à mesure que l’on s’acharne sur son dos et dans ses crevasses à en démontrer scientifiquement l’inéluctable disparition.

Oui, les glaces fondent, le champ littéraire rétrécit à vue d’œil, laissant voir une étendue morainique désolée.

Morne grisaille de roches mises à nu, tranchantes, incisives pour quelque temps encore, mais vouées inexorablement à l’érosion qui en quelques millénaires seulement en aura fait du sable promis aux vents oublieux.

Aussi fait-il couler beaucoup d’encre, ce champ littéraire en voie de disparition. Ceci compense cela aux yeux des humbles.

Il alimente indirectement toutes les sources qui deviennent torrentielles, tombent en lourdes cascades pour finir dans la vaste mer gloutonne du bla-bla généralisé qui occupe mes contemporains.

Qui n’a été tenté de prendre la plume pour s’emparer et se parer des plus belles plumes ? Plumage vaut ramage. Cette « manière de pensée » fait actuellement des ravages.

Les gens sans orthographe à la ponctuation aléatoire et à la syntaxe au mieux brinquebalante ont désormais la parole, peuvent se répandre en propos doucereux ou haineux sur absolument tous les sujets qui leur tiennent à cœur dans des blogs ouverts à tous les publics.

Jamais dans notre histoire, l’écrit ne fut plus répandu, exposé, public en un mot, ouvert qu’il est au tout venant, exposé à la vue et au jugement de tous et de toutes. Jamais il ne fut plus galvaudé, maintenant qu’il est à la portée de toutes les mains et de toutes les bourses.

Merci Monsieur Ferry ! Merci Monsieur Gates ! Merci Monsieur Zuckerberg !

Le grand bla-bla, c’est du big data, de l’or en barre pour les GAFAM. Les mots sont devenus des pépites d’or que nos orpailleurs numériques s’empressent de transformer en avoirs bancaires.

Faut-il s’en émouvoir ?

J’aimerais en être sûr.

Aimer, c’est avoir le pouvoir, y compris celui d’aimer, magan en francique, flanqué du préfixe latin ex, allemand moderne aus qui, tous deux, ont, entre autres, un sens privatif. Être ému, dans cette perspective, c’est avoir perdu tout pouvoir, à commencer, à mes yeux, par le pouvoir d’aimer, mögen en allemand moderne.

Cette façon de voir est pure illusion.

Ce monstre linguistique, ce bâtard, ce métis - un hybride germano-latin – exmagare qui n’a pas donnée en français moderne le verbe émouvoir et son participe-passé : ému, a donné en fait un des mots de la langue française que j’aime le plus : l’émoi.

L’émoi n’est pas une émotion, c’est tout au contraire la privation de tout sentir et tout ressentir. Une perte de souveraineté : on perd tous ses moyens.

Or, j’entends ne pas perdre ce pouvoir insigne de sentir et de ressentir, d’aimer et de haïr. Emu oui, en émoi jamais !

Aussi dois-je dire que la fonte des glaciers ne suscite en moi aucun émoi.

Si tout le monde se met à écrire, il va devenir difficile de lire faute de temps à consacrer à la lecture. Voilà le hic, en partie résolu tout de même par l’instinct grégaire qui pousse à lire les conneries des uns et des autres en groupes d’amis « réunis » au sein des réseaux sociaux à la mode.

On écrit en rond, pas étonnant qu’aucun propos ne ricoche sur l’onde foisonnante pour aller mourir sur l’autre rive, la fertiliser et ainsi permettre à quelque iris de pousser, car enfin ces galets n’en sont pas, ce ne sont que mottes de terre séchées et crottes de biques que le petit Marcel aimait faire manger à son petit frère en guise de boules de zan.

Nos éditeurs-censeurs n’ont d’ores et déjà que l’embarras du choix. Ils s’occupent de leurs affaires et délèguent à des comités de lecture le soin de dégotter les perles rares susceptibles d’augmenter leur chiffre d’affaire.

Le champ littéraire, dans tout cela, n’appartient plus exclusivement aux éditeurs, concurrencés qu’ils sont par les blogs en tous genres, les forums d’écriture et l’autoédition.

Ainsi enfle la rumeur qui se perd dans un océan verbal en constante expansion, abondamment alimenté par la fonte des neiges, des glaciers et des glaces sur la planère Littérature.

Les esprits s’échauffent, parlent sans plus réfléchir que leur absence de pensée, confondant ainsi les lumières de la réflexion longue et patiente avec les reflets de leurs élucubrations infantiles.

Il n’est pas de remède, encore moins de panacée. Tenter de remédier à la situation, c’est pour ainsi dire y remerdier.

Ecrire ne distingue pas plus que manger ou boire. Mais où sont passées les médailles maintenant que nous sommes tous devenus les hérauts du grand Néant ?

J’ai rencontré beaucoup d’hommes et de femmes dans ma vie qui n’avaient même pas la reconnaissance du ventre. A les entendre, tous et toutes étaient en quelque sorte autodidactes. Leur mépris des enseignants ne m’a jamais surpris. Pour un Alfred Jarry, combien de cuistres ? L’humour potache a fait long feu. Fermés les écoles, les collèges et lycées, les universités. J’en ai rêvé pendant des années, mais le mal est fait, tout le monde ou presque sait lire et écrire ! Ne manque que l’effet-garderie pour permettre aux parents de s’éclater ou de souffrir au boulot, rapporter des sous, faire vivre leur progéniture et s’adonner à leurs loisirs préférés.

Il faut s’y faire. Pas plus que les mots qui les servent et s’en servent, les idées n’ont d’importance.

Ecrivez pour empêcher les autres d’écrire.

Cette phrase glaçante souffle comme un air frais dans une pièce trop longtemps confinée. Elle ne sent pas le renfermé ni le moisi. C’est un appel d’air. Ouvrez vos fenêtres, aérez, laissez venir à vous tous les courants d’air. Ça ne sauvera pas la planète, mais qu’est-ce ça fait du bien !

Depuis que les mots sont en chaleur, rien de plus roboratif que cette glaciation. Nous attendons les fleurs arctiques avec grande impatience.

Nous nous garderons bien de les cueillir. Aucun recueillement sur la tombe des lettres anciennes ou modernes n’est attendu.

En bon skia que les agapes ne tentent pas, je me mêle aux invités transparents qui ne font d’ombre à personne.

La parenté avec quelque autoclète n’est qu’apparente.


 

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Commentaires :

  Déverrouillage par Stéphane Pucheu

« Nous n’avons jamais été aussi libres que sous le libéralisme ».S.P

J’ai choisi ce titre, pour vous répondre, en songeant à la chanson « Le verrou » de Julien Clerc, qui date d’une trentaine d’années. Et dont le contenu est une réponse étirée à votre texte.

Votre désespoir n’a d’égal que votre inspiration d’illustrateur : des éléments physiques sobres et étendus, naturels, où le silence glisse en toute liberté.

Si la fonte des glaciers littéraires poursuit son érosion, de nouvelles œuvres finissent toujours par surgir.

Votre souci de la multitude est inutile. Tout artiste ou penseur - les deux se conjuguant parfois - a conscience du contexte de son temps. Et l’actuel, au fond, n’est pas réel.

La marcescence de notre civilisation ne doit pas faire oublier sa permanente régénération. Oui, l’Occident est heureusement surprenant. Qui peut avoir la prétention de le croire achevé ?

L’impératif cintasien « Ecrivez pour empêcher les autres d’écrire » est conjointement juste et irritable à souhait.

La véritable démocratie accepte son fragment aristocratique, elle reconnaît l’échelle des valeurs.

Si vous citez Jules Ferry, vous avez raison : le lecteur sait-il que dans les années 1880, les autorités devaient parcourir les campagnes pour convaincre les petits paysans de rejoindre les bancs de l’école ? Faire nation avait alors du sens, à commencer par l’école publique ou l’école pour tous. Le paysan découvrait le bourgeois. Et inversement.

Mais le lecteur sait-il surtout que le pionnier de l’école pour tous est un certain Condorcet ? Le premier à spéculer intelligemment sur la nécessité d’une instruction populaire ? Tandis qu’un certain Laclos écrivait « De l’éducation des femmes » ?

L’heure n’est pas aux pleurs, mon cher Guyot, mais au travail. Comme d’habitude. Aussi, ma tâche est-elle peut-être de vous remonter le moral en vous disant que vous êtes « l’homme qui écrit plus vite que son ombre » - le surnom définitif que je vous ai trouvé. Mais vous en voulez toujours plus ! Et je ne peux vous donner tort. Car les véritables écrivains sont de grands travailleurs, pétris de leurs obsessions qui aident, par un joli paradoxe, les lecteurs à vivre.

Un proverbe perse assène que « ce qui nous rassemble est plus important que ce qui nous divise ». Dissemblables sont nos travaux littéraires. Analogues en bien des points sont notre considération et dévouement pour la littérature.

Par ces lignes, veuillez croire à ma confraternité littéraire.


 

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