Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Auteurs invités [Forum] [Contact e-mail]
AUTEURS INVITÉS
Depuis avril 2004,
date de la création
du premier numéro
de la RALM.
Le Miroir amnésique - Editions Henry
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 22 novembre 2020.

oOo

 

EN GUISE DE PRÉLUDE.

 

Cherchant un titre pour ce livre – que je ne parviens toujours pas à écrire en entier – ce livre dont le poètéditeur ami Jean Le Boël a fraternellement sollicité l’écriture – Ah Jean merci mais dans quelles douleurs d’accouchement tu m’as mis ! – cherchant un titre pour un livre pas encore et jamais complètement écrit je reçois une magnifique lettre de Gilles Baudry poète et moine ou moine-poète ? Il répond, après plusieurs mois, à mon courrier dans lequel je lui envoyais « Un cadastre d’Enfance »(Éditions Henry) . Sa réponse je la garde pour moi elle n’apprendra rien à ses admirateurs ; mais plus tard (je la garde au chaud de mon cœur et des rares courriers que je conserve) elle intéressera ceux dont l’œuvre-vie de ce moine-poète sera devenue un phare dans le néant. Elle l’est déjà. Elle l’est déjà.

À sa lettre était joint un recueil que je n’avais pas encore lu malgré les recommandations de FX Maigre, « Sous l’aile du jour » chez cet éditeur exceptionnel qu’est Rougerie. À couper les pages –à l’ancienne– avec un instrument de bois africain qu’on m’offrit lors d’un mariage quand j’étais maire et jumelé je ne cessais d’être ébloui par frère Gilles c’était comme un frère inconnu mais que je connaissais au plus profond de notre être réciproque : le Grand Être. Comme cet arbre millénaire devant lequel, en vallée de Chevreuse un jour de « résidence en poésie » je me suis agenouillé,

Le Grand Hêtre :

Comme un grand frère païen

l’Arbre Ancestral

proclame au ciel ses racines

Dans la posture de l’orant

maismille fois multipliée

sesmains de feuilles implorent Dieu

paumes ouvertes vers l’Amour

Il faut donc le déconstruire

l’éparpiller

sanstronçonneuse

juste par le regard

Puis le reconstruire

dans sa frêle puissance

pourretrouver en lui

l’hommage de la sève qui monte

Alors l’Arbre Ancestral devient vitrail

feuilles en éclats de couleurs

Ses reflets dispersés sur les herbes humides

proclament la Vie réconciliée

Nous nous inclinons devant lui : je te salue Grand Autre

et je pense au Grand Pendu

auCrucifié agoni d’injures

agonisant dans sa Lumière

–dont le soleil n’est qu’un reflet sur notre barque–

 

Et chemin de pages coupées faisant je suis tombé sur l’évidence. Le titre que je cherchais pour enfin délivrer l’écriture. Les paroles de Gilles Baudry ne sont pas des bavardages complaisants. J’avais déjà annoté plein de pages au crayon à en rendre le livre invendable. Les images ne sont pas des images. Ni même des métaphores. Mais des créations. J’en fus ébloui jusqu’à ne plus vouloir écrire : à quoi bon écrire après lui ? surtout ce mince livre en forme de puzzle inaccompli…

Mais voici que page 47 je « tombe » sur ce vers : « Le miroir amnésique ». Et le titre du poème me convient autant : « Plénitude des heures creuses ».

Mes heures furent pleines. Souvent trop pleines pour que je puisse les porter avec la fraternité l’amour mais aussi –notamment en politique– la ruse toutes nécessaires. Comme le serpent et la colombe à la fois. Parole d’Évangile…

Pendant des décennies j’ai peu dormi. Et Sainte Insomnie me poursuit encore de ses assiduités. Malgré Docteur Whisky que j’essaie de fréquenter un peu moins mais quand on a confiance en un toubib on avalerait n’importe quoi…

Jésus est passé par là une nouvelle foi(s). Il a eu bien des visages – et j’ai mis bien du temps à Le re-connaître derrière ses masques humains. Aux risques du mépris des uns et de l’ironie méchante des autres, méchante comme toute ironie. Sans compter le pharisaïsme de ceux qui savent tout. Ah c’est dur d’être un « revenu » quand on n’est pas un revenant mais juste un recommençant.

J’ai vécu ça en politique j’ai vécu ça en religion j’ai vécu ça en poésie aussi – secret miroir des autres. Peut-être ai-je aussi vécu cela en amour sans en avoir vraiment conscience. Qui sait : en Amour les minuscules remplacent souvent la grande Être. C’est a contrario la force de l’amitié : humble jusqu’à devenir majuscule. À vie. Alors j’ai demandé à Gilles Baudry de m’autoriser à titrer ce livre à jamais inaccompli à jamais :

Le miroir amnésique.

Si j’ai la chance de mourir conscient, dans ma récapitulation finale une chose parmi d’autres m’angoisse : Qui vais-je oublier ? Qui ? Quoi ? Un amour ? Déjà enseveli ? Un souvenir ? Sitôt enfoui ? Une grâce, que j’avais prise pour un hasard ? Une rencontre qui m’a fait renaître ou prémourir ? Une joie tellement forte qu’elle s’est effacée de flamboyance, une peine si dure que la gomme du Temps l’a mise en miettes en broutilles mais qui ne cesse de renaître de ses restes en moi ? Comme un vomi d’après cuite.

Et puis surtout les visages – désormais invisibles même si je crois plus dur que fer à la « Communion des Saints » tout en m’interrogeant sur la « Vie Éternelle » –sauf dans l’hyperfoi du Cosmos auquel j’appartiendrai(s) moi aussi, et ceux que je pleure et ceux et celles qui peut-être me pleureront : cela après tout ce rien est possible. J’ose encore écrire ici : Dieu. Avec le grand doute de la foi. Sans lequel ce n’est que croyance. Et je n’en veux à personne, sauf aux fous d’idoles. Toujours tueuses. Et menteuses en Foi.

Oui la mort sépare. Mais la mort réunit. Le souvenir n’est qu’ombre en plein soleil. Et voici que ma mémoire active le souvenir du dernier livre que Philippe Soupault m’envoya dédicacé : « Profils perdus » (nous ne nous voyions plus aussi souvent qu’avant l’après). J’ai beaucoup de livres de Philippe Soupault mais celui-là intimement dédicacé je l’ai prêté. Et l’on ne me l’a jamais rendu (je fus hélas trop coutumier de cette désinvolture fratricide). J’en veux à cet(te) oublié(e) à jamais nommé(e) ON. Alors en mémoire de Soupault que je n’ai jamais malgré ses demandes amicales osé appeler Philippe –et après lecture éblouie de Gilles Baudry, j’ai failli titrer : « Profils amnésiques ». Mais au dernier moment, au moment même où je finissais d’écrire ce livre (qui ne sera jamais achevé) je reçois un coup de téléphone de l’abbaye de St Guénolé : c’est Gilles Baudry ! Il me donne l’autorisation d’utiliser le vers de son poème Plénitude des heures creuses pour en faire le titre de mon livre : ce sera donc « Le miroir amnésique ».

À toi lecteur lectrice en solitude ou en public, intime ou sur ta scène, de choisir l’ordre de tes lectures. Le désordre nous reconstruit.

Et reviens-y selon ce que tu es en ce moment. Pas seul(e) : avec moi. Contre moi. Totalement ou dans tes statistiques. Dans ce miroir amnésique. Où puisque tu viens je te reconnais quand même !

Ne masque pas ton masque.

Je t’aime.

Parce que, aussi, c’est la seule façon de m’aimer.

 

Et pour ne pas conclure trop vite.

 

Tout ce qui précède a été écrit avant la Grande Pandémie commencée en l’an 20 du troisième millénaire après Jésus-Christ et dont la royauté fut assurée par Covid XIX un virus jusqu’alors inconnu, pandémie au début de laquelle j’ai perdu deux amis dont le poète Guy Chaty qui m’écrivait cinq jours avant sa mort : « Grâce à la dialyse je revis ». A l’instant où j’écris ces lignes j’espère de toutes mes forces de tout mon cœur de toute mon âme que le destin fera mentir le proverbe Jamais deux sans trois j’ai failli écrire Jamais Dieu sans toi…

La France entière mais aussi cent autres pays ont été « confinés » : quel participe passé conjugué au présent comme épithète à vous faire perdre la tête sans guillotine ni corde au cou ni hache sauf « la grande hache de l’Histoire » comme l’a à jamais écrit Georges Perec. Confiner = être aux confins –façon commode et « politiquement correcte » de ne pas oser dire enfermer. Décidément cette époque tyrannique prétendument libertaire aime que dis-je adore les euphémismes : dégâts collatéraux frappe chirurgicale peuples premiers demandeurs d’emploi, vas-y complète la liste de ces idoles verbeuses qui remplacent le Verbe… C’est le nouveau « Cachez-moi ce sein » du Tartuffe contemporain. Confiné mot inévitablement complété d’un « Prends/ prenez soin de toi/vous » que même les grenouilles sans bénitier n’auraient jamais osé dire sans se confesser aussitôt après.

Et « confinement » alors mon vieux ! Par ce hasard auquel je crois de moins en moins je l’ai vécu à La Tirehaie dans mon bocage tant aimé malgré ses saccages subis. Prisonnier en plein air à cause d’un rdv annulé par amicale précaution de mon dentiste j’ai pensé « le Hasard n’est qu’un clin d’œil à l’Éternité » : quand je vais obligatoirement le revoir mon dentiste je ne sais pas si je le lui dirai je ne suis pas sûr qu’il soit croyant. Et moi ?

Oui mais j’avais déjà de honteuses difficultés à dire dans le Notre Père « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés » ou plutôt à mettre cela en pratique je ne suis pas le seul je sais. Alors avec cette inédite saloperie de Covid 19 et ses dégâts passés présents et futurs un autre verset m’a coincé la luette et paralysé la langue : « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Comme il n’y avait pendant le confinement pas de messe j’ai écrit à plusieurs amis prêtres religieux écrivains laïcs pour leur poser La Question. Presque tous m’ont longuement répondu avec sincérité : de quoi faire une belle petite anthologie de l’Espérance dans le Désarroi. J’en suis là.

Dans cette rurale liberté sous surveillance j’ai plus travaillé la terre de mes jardins que l’écriture mais au fond entre poète et paysan quelle différence n’est-ce-pas Franz Von Suppé ? La fauvette à tête noire m’a sorti de mon confinement en ne cessant de me visiter chaque jour mais où es-tu désormais fauvette maintenant que je porte masque moi aussi ? T’en souvient-il de ce « Chant de pandémie » à toi dédié :

Jamais fauvette à tête

noire

ne m’a jamais autant chanté

enchanté

Jamais

fauvette ne s’est autant montrée elle

la discrète

la fugitive

confinée en ses ramures d’amour

Mais chaque fois que je sors elle

se régale de me régaler

d’une aria d’opéra

Et plus je l’en remercie plus

elle me récompense d’un chant nouveau

et cependant très ancien

Car demain existe

depuis hier

et vice-versa oui ça ira

ça ira ça ira….

(20 avril 2020)

 

 En vérité j’ai beaucoup écrit mais pas volontairement. Car j’ai été confiné en moi-même. Et même parfois confit dans une antique mémoire brutalement remise à jour car Apollinaire n’a pas raison quand il chante que « Les souvenirs sont cors de chasse dont meurt le bruit parmi le vent »  : si ça vaut hélas pour tant de gracieuse mémoire c’est grand mensonge pour la mémoire refoulée et ses tombes. Les morts vivants deviennent cancer pendant ce confinement je les ai fréquentés de si près que je les ai mâchés comme de la merde en chewing-gum avec inévitables reflux gastro-œsophagiens et ce n’est pas une métaphore ni un euphémisme : certain souvenir m’a étouffé au point que Simone a presque dû me fracasser le dos à force de frapper pour que je respire sans avoir à faire le 18 ou le 15. Et plusieurs fois confinement oblige, et les souvenirs entremêlés comme « dégueulis de chat crevé » selon la lumineuse formule de Cavanna je crois. Des dizaines de poèmes comme une diarrhée une chiasse impossible à évacuer et pourtant j’en ai pris des comprimés ! En ferais-je un recueil je ne sais j’ai simplement appris que les volcans éteints ne le seraient jamais même en le faisant croire aux touristes y compris les romantiques cornus :

Comme Thérèse

« pleurant d’avoir pleuré »

j’auraisvoulu être Jésus

afinde vous pardonner

entraçant votre nom sur le sable

Mais je ne fus qu’un ordinaire crucifié

unlarron qui croyait en vous.

 

En cet instant où j’essaie de terminer l’écriture provisoire de ce livret intime une sorte d’ « autobiographie resongée » pour paraphraser William Butler Yeats que Pierre Leyris son talentueux et fraternel traducteur me fit découvrir je viens de pleurer sur fleurs et légumes desséchés caniculés mais mes pleurs n’arrosent rien que des regrets pas seulement les miens. Tout est monté à graines ô mes pauvres salades ô mes pauvres poèmes ô mes amis perdus !

 Et cependant « Si le grain ne meurt »…

 

Bon de commande

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2021 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -