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 Article publié le 6 décembre 2020.

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Une vague de froid s’insinue dans les restes du dernier repas.

Les convives, aujourd’hui, étaient anormalement calmes et surtout silencieuses. Le cliquetis des couverts heurtant doucement la porcelaine n’accompagnait pas des conversations animées comme à l’accoutumé. Que se passait-il donc de si grave pour que chacun, chacune, la mine soucieuse, le port de tête roide et l’œil dans le vague, consentît ainsi à mâcher en silence des mets fins toujours aussi délicieux ?

Le maître de cérémonie, il est vrai, nous avait fait faux bond pour des raisons encore inexplicables entre la poire et le fromage. Des volutes de fumée montaient maintenait dans l’air saturé de silence. Les hommes fumaient de gros cigares et les femmes des cigarettes anglaises. Ce manège ne dura pas plus de quelques minutes qui me parurent une éternité. Repus, les convives se levèrent une à une en silence sans se saluer et partirent se retirer dans diverses pièces attenantes, toujours dans le silence le plus complet pour y faire je ne savais trop quoi. Je faillis m’endormir.

Seule Astrid était restée assise sur sa chaise.

Placée à l’extrême gauche de la grande table pouvant accueillir de chaque côté neuf convives, je pouvais la regarder du coin de l’œil, étant assis pour ma part sur la droite à l’extrémité opposée. Nos regards ne pouvaient pas se croiser ; mes œillades obliques échappaient heureusement à son attention.

Ma curiosité n’avait rien de malsain. J’essayais de deviner si elle était restée assise pour les mêmes raisons que moi. La table en désordre, les assiettes maculées de restes de nourriture, les verres salis par les doigts des convives, le rouge à lèvres sur la bordure de quelques-uns, des traces de nourriture déposés par d’autres lèvres charnues sur d’autres verres, des miettes de pain, des grains de sel et de poivre, des taches de moutarde et des taches de vin sur la nappe qui fut blanche, des mégots mal éteints et des bouts de cigares mâchonnés, tout cela me ravissait au plus haut point. J’y discernais la fin d’un monde. Un monde finissant, repu, saturé de biens matériels et de victuailles de choix.

A ce tableau ne manquaient plus que la venue de Hugin et de Munin, mes deux corbeaux chéris. Sans doute retenus dans quelque embouteillage, ils se faisaient attendre.

Mes deux épaules devenaient de plus en plus lourdes et pesantes ; elles requéraient urgemment leur présence bavarde. Il me fallait revoir le monde une fois encore dans leurs confidences chuchotées à mon oreille. Borgne que j’étais depuis des temps immémoriaux, et pendu que je fus durant neuf jours et neuf nuits, ma lance Gungnir enfoncée dans mes flancs, écriture en tête offertes aux premiers hommes, je me voyais là assis à la table-monde en proie à un doute croissant. A nouveau, je revisitais les temps anciens et les temps nouveaux.

La toiture de la halle s’était maintenant évaporée.

Un croissant de lune souriait à la nuit étoilée. Nimbée d’un halo de brume, elle n’en était que plus belle, presque voilée dans le bleu nuit constellé. Après ma naissance, je suis venu au monde dans un combat acharné contre les Géants. Ymir mort, son sang répandu forma les Océans, et tout s’en suivit. Je naquis une troisième fois dans la sagesse de Freyja qui m’enseigna l’art des runes. Tour à tour pour ma part et en même temps dans le temps haché des hommes, me voilà : poésie et fureur, fureur et esprit. Ma part, toujours, s’égare dans la parole des hommes. A leurs paroles, je préfère celles de quelques femmes.

De ma quenouille filent les fils d’or jaillis de l’esprit bouillonnant qui tout entier m’anime aux heures sombres ou plus claires.

L’écheveau du temps file sous mes doigts. Aux sources bouillonnantes, je puise. Seydr m’escorte en tous lieux.

Les nuits de pleine lune, la clairière de mon choix accueille ma dépouille éphémère.

Selon, je deviens loup ou renne, élan ou bien ours, renard ou belette.

Maître en métamorphoses, mon hamr voyage d’animal en animal.

Je suis celui que tu veux que je devienne.

Cette pensée soufflée par Hugin chante dans les paroles de Munin, ma mémoire, et ainsi jamais ne me perds. Je suis celui-là qui, par deux fois en même temps, veille sur les mondes endormis. Je suis et reste l’insaisissable par infinition.

Pensant tout cela, le temps d’un éclair, je vis Astrid se lever enfin, un sourire aux lèvres. La route serait longue qui mène d’Asgard à Asgard. Il lui fallait pour cela en passer par Midgard. Discrètement, je lui offris dans un rêve éveillé mon cheval Sleipnir qu’elle enfourcha aussitôt sans plus réfléchir. Le bleu de ses yeux réveillés décilla la nuit qui bacula dans l’aube naissante. La pointe de Gungnir se mit à étinceler. Draupnir venait de se multiplier neuf fois. Nous étions au neuvième jour, une fois encore. 

Juchée sur mon coursier, elle se tourna vers moi et me lança : Odin, père de toutes choses en ce monde, pardonne mon audace. Il me faut chevaucher vers des mondes.

Une douce extase s’en suivit pour moi qui ne revins au monde qu’au dixième jour sous la forme d’une hermine blanche furetant dans les neiges. Les neiges me faisaient un merveilleux deuxième manteau de cristaux presque aveuglants sous le soleil de midi.

Glissant dans les neiges, je vis au loin l’orée d’un bois sacré. 

Un voyage jamais interrompu pouvait reprendre sa course sous une autre forme encore dans la fureur et la poésie, l’esprit et la fureur. Valasskjalf m’attendait et Freyja la diligente qui veille sur Hlidskjalf.

Yuleapprochait ; je sentais frémir dans l’air la présence heureuse de Ull qui foule les neiges abondantes de Hrutmanudr. D’où vint que Sif chanta toute une nuit durant sous la nuit étoilée.

Rivières et fleuves et mers, tables, chaises et grandes maisonnées ou pauvres chaumières mêlaient leurs accents terrestres si variés et si plaisants à mes oreilles dans son chant de bonheur adressé à toutes les créatures de tous les mondes.

Astrid chevauchait maintenant dans les lointains d’un de mes rêves que j’offre sans compter jour après jour aux hommes et aux femmes de Midgard.

Freyja souriait au soleil levant comme au premier jour.

Je me levai de table dans la halle désertée et me mis en chemin le cœur plein d’entrain.

Dans la peau d’une belette qui glisse dans les neiges et pousse vers l’orée du bois sacré, dans Valhöll fièrement dressée, dans le rêve de chevauchée effrénée d’Astrid, dans le chant souple de Freyja, dans les vagues des cheveux d’or de Sif, tel je suis, parti à ta rencontre, lecteur impénitent, pour mieux me disperser et vivre et chanter dans tes poèmes passés, présents et à venir. 

 

Jean-Michel Guyot

20 septembre 2020

 

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