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 Article publié le 27 décembre 2020.

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Deux têtes de taureaux - de béliers ou de chats, si vous préférez - pour n’en faire plus qu’une seule, sorte d’alif qui, de schématisation en abstraction, donnera non pas la clef d’une énigme par avance inexistante mais l’alpha sans oméga d’une narration vagabonde.

Le fort foire son propos-projet, le voici affaibli, en proie au doute sur la validité de sa démarche créatrice, et de fait renforcé.

Où se trouve alors le divin nectar de son Dire, si le susdit forage ruine l’amphore, la brise, en interdit toute archéologie, éparpillant et les tessons du contenant et la saveur exquise du contenu ?

*

Sur la paille. Les voilà.

Elles ont trouvé refuge dans un vieux balai de paille posé là contre la poutre centrale depuis peut-être des décennies. Cette poutre est impressionnante de solidité ; elle donnerait presque une allure de majesté à ce lieu désolé. Les regards inquiets de nos belles ballerines balaient le sol à la recherche de quelque surface aimable sur laquelle exécuter leurs pas de danse rituels du matin.

La nuit qui précéda ce premier petit matin blême fut si longue. 

Alentour n’est que poussière, foin dispersé et grisonnant, paille plus dorée du tout, sans parler des nombreux outils rouillés de toutes formes et de toutes tailles, engins agricoles compris, qui jonchent çà et là le sol en terre battue. En terre battue, voilà le secret. Il s’agit bien là d’une vieille grange, abandonnée depuis si longtemps qu’elle ne figure plus dans aucune mémoire à dix lieux à la ronde au moins, autant qu’on en puisse juger, car il est impossible d’interroger quelque témoin que ce soit. Non qu’ils soient tous morts et enterrés. Enfin, vous me comprenez. Inutile de vous faire un dessin, un tableau moins encore.

La grange se porte comme un charme avec sa toiture parfaitement intacte, ses murs droits en pierre s’il vous plait et ses deux battants de porte en chêne massif d’une solidité à toutes épreuves. Même la chatière à conservé sa forme initiale voulue, et sans doute conçue et réalisée par le propriétaire des lieux disparu on ne sait quand. Dans un lieu pareil, faute de pouvoir interroger quelque témoin fiable que ce soit, on avance des hypothèses qui se confirmeront le moment venu, du moins c’est ce qu’on espère tous. C’est bien le seul espoir qu’il nous reste.

Les belles ballerines réfugiées dans leur balai de paille et nous les narralecteurs de cette historiette à dormir debout, mais le sommeil est précisément ce qui nous manquent le plus en ces lieux que nous visitons en fantômes. Nous sommes plusieurs, peut-être même sommes-nous nombreux, on ne saurait dire. Impossible de nous compter. Nous sommes par trop évanescents, et surtout nous n’avons pas de nom, pas de signe distinctif permettant de nous identifier clairement ni de code commun pour nous faire reconnaître les uns des autres. Incapables par voie de conséquence de dire « nous ». C’est ainsi, ainsi seulement, que je donne de la voix pour prendre la parole.

Les jours à venir seront décisifs, je le crains.

Seul dans mon coin, j’observe la scène plongée dans une pénombre rosâtre. J’observe aussi bien les belles ballerines qui froufroutent dans leur balai de paille que les narralecteurs errants. Il me semble qu’il en vient de partout, comme s’ils s’étaient donné le mot.

Il m’a bien semblé, cette nuit, que la grange vue de l’extérieur, lorsque je m’en approchais à pas de loup, était légèrement fluorescente. Ce n’était peut-être qu’une impression sur ma rétine fatiguée plus habituée aux rayons de lune qu’à autre chose. J’avais faim. Je me refuse en tous cas à livrer un secret qui n’existe pas encore. Les belles ballerines, quant à elles, sont bien réelles, ceci dit. Et le balai, et la grange, et tout et tout.

Ici. Sous vos yeux de narralecteurs.

Vous avez tous lu les nouvelles.

L’opéra est en feu depuis trois jours et trois nuits.

Les pompiers désespèrent de pouvoir jamais éteindre un incendie qui semble ne jamais vouloir cesser de se consumer. J’y verrais bien un symbole si j’avais le cœur à cela, mais le cœur…

On me l’a refusé il y a peu, et voilà que je vagabonde, poitrine ouverte aux vents. Ça n’avait rien de sanglant ni de cinglant, c’était purement assertorique, venant d’un graphomane notoire.

C’est vrai que la peur est omniprésente.

On accuse l’opéra de s’être livré en spectacle. Il aurait été question ces tout derniers temps de masturbation du bulbe parmi ses membre éminents, les belles ballerines n’ayant pas été en reste sur ce point délicat, à ce qu’il paraît. Elles ne se contentaient plus de danser gracieusement aux dires de quelques-uns, mais se seraient lancées corps et âmes dans des bacchanales d’une indécence folle. Bacchus en personne en aurait été choqué. En provenance de quelque officine divine, l’information est difficile à vérifier.

Toujours est-il que les envahisseurs, il y a fort longtemps, parlaient de cruches pour évoquer nos chefs qui n’ont jamais porté de couvre-chefs cornus. C’était il y a longtemps, mais c’est difficile à oublier. Il paraît que des archéologues ont pu reconstituer les maigres repas des soldats en garnison en analysant leurs excréments fossilisés présents dans d’antiques latrines, de ces mêmes soldats qui ont fait des ravages sur nos terres avant d’y instaurer la paix romaine.

D’une certaine manière, ici, nous sommes condamnés à parler la langue de nos anciens ennemis pour nous faire comprendre. C’est navrant, mais là, l’histoire, et avec elle toutes les histoires, n’en peuvent mais. Il faut passer le Rhin pour retrouver des langages quelque peu autochtones, mais aussi la pratique de la viticulture et tout le vocabulaire latin qu’il draine avec lui. Les buveurs d’hydromel ont depuis longtemps du souci à se faire.

Dans tout ce fatras, je perçois les bribes d’une musique entêtante, une parmi tant d’autres.

Au mieux prise à titre d’exemple par d’aucuns.

Au pire toutes et toutes ne feraient qu’annuler leur enchantement pour ne produire plus qu’un chant indistinct, une sorte de pelote de haine que chacun serait libre de dérouler à sa guise, selon son humeur ou je ne sais quoi d’autre, allez savoir.

Par une sorte de caprice des dieux.

J’aime trop les fromages pour m’abaisser à les mettre tous sous une même cloche. Je m’y refuse. Je les distingue clairement, tout comme les musiques qui m’enchantent à intervalle régulier, selon mon humeur, mais sans haine et sans reproche.

Dans cette affaire, la forme a toute son importance.

Corbeille d’argile ou vase grecque, chaudron ou cruche toute simple, et tant d’autres contenants de toutes époques et en tous lieux.

Les belles ballerines ne sont donc pas qu’un exemple de beauté et de grâce parmi tant d’autres que le vulgaire abhorre, ce même vulgaire présent dans cette foule haineuse qui jadis brûla la bibliothèque d’Alexandrie, dépeça vivante une célèbre mathématicienne et commit tant et tant d’autres actes abominables qu’il serait fastidieux de les inventorier tous. L’histoire s’en charge plus ou moins au gré de ses modes.

Une cruche brisée, c’est un contenant dont on recolle pieusement les morceaux et un contenu à jamais perdu. Un peu de cette eau pure ou de ce vin épais que d’aucuns goûtaient fort il y a deux millénaires.

Jarres et amphores enfouies, brisées ou naufragées, tonneaux éventrés et bouteilles fracassées, toutes et tous témoins de la même vieille histoire qui tourne en boucle dans les mémoires.

 

Jean-Michel Guyot

13 décembre 2020

 

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