Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Auteurs invités [Forum] [Contact e-mail]
AUTEURS INVITÉS
Depuis avril 2004,
date de la création
du premier numéro
de la RALM.
¿Conoces el país ? - Connais-tu le pays Hélène ?
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 3 janvier 2021.

oOo

¿Conoces el país ?
Meditaciones en la orilla del lago Como
POEMAS
GERMAIN DROOGENBROODT
ILUSTRACIONES MURIEL TEN CATE
Versión castellana
en colaboración con el autor :
Tomàs Llopis, Fco. Javier Barbero, Rafael Carcelén

 

En français

POEME DU MATIN

Ingénu
vaguant entre le rêve et la brume
le poème

 

langage perdu
enchâssés dans le matin livide
les oiseaux
le pays fabuleux
la lave solidifiée du lac

 

affamés et de proie avides
les nasses
le filet
le chasseur du verbe.

 

SEDUISANTE AURORE

Pour Karel Jonckheere

 

Le cri strident des mouettes
déchire le rideau de la nuit
les hameaux sont encore endormis
les oiseaux aquatiques amadouent
le silence.

 

La séduisante aurore soulève
ses voiles sibyllins
et livre à la l’oeil du poète
son secret virginal et matinal

 

tandis que sur la page encore blanche
le poète glane une poignée de mots :
les baies douceâtres
d’un poème nouveau.

 

IL LAVARELLO

 

Dans le tissu
de la nuit évanescente
avance à peine sur le lac
le pêcheur matinal
 

Prudemment comme une araignée
il enfile ses lignes
aux frissons de l’eau

 

seule une bouée
feu follet pour la gent aquatique versatile 
avertit qu’à l’ombre du lac
la mort fut jalonnée

 

de sa cachette le poisson entend 
comme la murmure d’une douce pluie
l’appel du filet

‑ la bécassine crie

quand au lever du soleil
dans la lumière de l’aube meurt
le poisson téméraire. 

 

LES PIEDS DU LAC

 

Bruyamment elles délaissent
les blessures secrètes
jamais cicatrisées
de la montagne

 

en rase‑mottes elles se posent
et ancrent leurs becs pointus
au lac

 

cherchant des étincelles
ou la lumière
dans obscur tissu
de la nuit évanescente.

 

 

PROPHETIE

 

A Annie Reniers

 

De plus en plus bas
intrépide narguant
le rasoir de l’eau
le vol rasant des pétrels

 

inévitables les signes
la cryptographie
encrés sur le lac
déchiffrables
par les poissons seuls
et les arbres
cachés sur la rive
qui ont tendu leurs racines
comme des pièges à paroles.

 

MUSE

 

Voile virginale
glissant sur l’eau ardoise
le miroir du lac

 

seul le beaupré
suit l’appel de la mouette

 

parfois elle s’envole
frêle le ciel
s’élève


- un aigle

aux ailes d’Icare.

 

AUTOMNE MERIDIONAL

 

Dans des timbales d’or je bois
des jours d’été à crédit

 

et je danse des tarentelles
sur les cordes des rayons solaires

 

et dans le lac je dérobe l’argent des pies
et perds dans ce jardin d’Eden

ma tristesse et mon nord 

 

cependant
les mouettes le crient tout haut :
d’autres temps arrivent.

 

 

FLUX DE PAROLES

 

Immodérées les sources du matin
se sont enivrées
de l’orage passé
et vomissent
‑ flux de paroles méridional -
l’eau comme du langage
qui sauvage, non endiguée
se lance par cent orifices
à peine ou nullement domptée
dans le moule du poème

 

 

CODE

Des flancs de la montagne veine
vers le lit du lac
 le temps

 

nul homme, seul le poisson
impassible compteur des gouttes
qui se met à l’écoute
contre le fond obscur
déchiffre le code

 

sait la mort
sait le temps.

PREDICTION

Languissants
dans l’abondante verdure des sapins
les doigts écarlates de la vigne vierge

 

seul le vent
lisant dans ses paumes le futur sait :

 

elle se perdra
en automne.

 

DESIR

 

De ses carrières schisteuses
saturées de rouille et de malachite
la montagne déverse son trop‑plein

 

‑ désir -

 

écrivant entre la pierre et le cirse des marais
des signes vains

 

‑ désir -

 

qui laisse ses traces comme une eau cancéreuse
dans la chair de la montagne

puis s’écrase
dans le néant du lac.

 

SEUL

 

Brisés
la voie qui conduit à la voix
le pont qui unit des rives

 

Seule est demeurée
l’angoisse
la canne hésitante des aveugles

cherchant

sur le fil tenu
le fragile ’équilibre.

 

DÉSILLUSION

 

La mort n’est pas seule à prendre congé de la vie
mais chaque rêve qui meurt

Karel Jonckheere

 

L’œil et la voix perdus

il ne reste du rêve que douleur

et des blessures sous‑coutanées

 

une fois brisé

l’équilibre fragile ne sera rétabli
ni par des deniers

ni par artifice corporel

 

le poète vit du verbe

et pas uniquement de pain.

 

 

VERS PERDUS

 

Pour Satish Gupta

 

Le jour demeure privé de soleil

le poème de plume et de papier

 

les muettes en mal de langage

flottent parmi les crêtes d’écume

de l’eau ondulante

 

blancs lambeaux

confiés aux vents

et aux vagues du lac

vers perdus.

 

 

FIN D’UNE SAUTERELLE

 

Leben mußt du , liebes Leben,
leben noch dies eine Mal !
Hugo von Hofmannsthal

 

Azur paisible

au‑dessus d’une île d’eau :

le ciel

 

partout règne le silence

 

TIC

 

et entre les vers allemands

atterit une ramille verte

aux échasses pliantes

qui d’un regard hagard
lit les oracles

et derrière saute dans l’eau

 

une morsure argentée

un cri

et quelque craquement de bois mort

 

sur l’eau obscure

se forment à peine quelques rides

un cercle
qui meurt en s’agrandissant.

 

DU CHANTEUR ET DU ROSEAU

 

Personne ne sait
quand l’angoisse
surprend la rivière

 

l’angoisse

de la profondeur incertaine du lit

de l’accélération du temps

de la déchéance dans la mer

 

seul le chanteur sait

que la rivière parfois écoute
et se détend. Écoute un instant

le chant qui s’élève des roseaux

 

puis large et paisible elle reprend son cours
et rêve, rêve du chanteur
du chanteur et de la vielle chanson.

 

RÉMINISCENCES DE MON VILLAGE

 

Des nombreuses baies du clocher
la chorale des cloches verse
son airain sur les monts d’or

 

s’élève le long des flancs
et s’épanouit en un feu d’étincelles

 

devient velours sonore et s’éparpille
comme une neige automnale
sur le miroir du lac

 

se confond
avec quelques images jaunies :

mon village
la tour couverte d’ardoises
l’airain des cloches d’antan.

 

LA PIEUVRE DE LA NUIT

 

La boule de feu allume une dernière fois
la paroi du soir

 

fait scintiller dans les nuages
les filaments 

 

et vainement déverse sur l’eau de plomb
une pluie d’étincelles.

 

Caché dans la verdure
un merle interrompt sa chanson
et laisse derrière lui

une ornière de débris

 

quand la pieuvre de la nuit étrangle du soir

l’ultime lumière.

 

COUCHER DU SOLEIL OF CRÉPUSCULE

 

Courageux, mais en vain
répand le soleil son ultime sang

mais l’obscurité triomphe
et la nuit tisse
au‑ dessus de la futaie et de la montagne
sa toile de grisaille et de brume

 

les mouettes se sont égosillées ;
les tréteaux sont à la disposition des noctambules
quand sur l’autre rive du lac meurt comme l’écho
d’un bateau, la dernière sirène.

 

SIRENE DE LA NUIT

 

Pleine lune
étranglante lumière
sur l’eau obscure du lac

 

cercle magique
où tels les mouettes
dansent les esprits
des poètes disparus

 

suivantl’appel
de la sirène de la nuit
ils se sont égarés dans la brume.

 

PRIERE

 

 

Que le bois
retrouve l’arbre

Que les feuilles
repoussent au rameau

Que le torrent
remonte à la montagne

Que les rivières
redeviennent pluie

 
Que cette obscurité
trouve la lumière..

 

ZEN

 

Contre le ciel impénétrable
trois petits nuages blancs
calligraphie oriental
s’évanouissant
dans
le
n
é
a
n
t

 

DEPART

 

Petite barquette de pêcheur
à l’aube du jour de mon départ

 

entre le ciel et la terre
ils pêchent des étincelles, rosée et brume

 

mes souvenirs.

 

POESIES PANORAMIQUES

 

Parce que je m’attache trop aux choses ou aux gens,
voyager pour moi n’est plus voyager
mais prendre congé.
Cees Nooteboom

 

LE CLOCHER DE FAGETTO

 

"Chaque heure injurie,
 la dernière tue"

 

Au‑ dessus d’un tableau paisible
d’ocre et de verdure
se dresse la flèche du clocher
comme un casque prussien vert‑de‑gris

 

il avertit :

aussi entre les heures

le temps fuit

 

en marmonnant

‑ minute après minute

il compte les heures

 

puis, d’un cœur d’airain
il fracasse le silence
sonne l’heure.

 

CARATE

 

Opulents comme des seins de femme mûre,
ondulants et verts jusqu’aux mamelons :
les monts

 

poussée entre leurs doigts de pieds
un joyeux puzzle d’ocre et blanc :

 

lesmaisons-jouets
dont les fenêtres lorgnent l’autre,
la rive gâté par le soleil..

 

BROLETO

 

Apologiste
qui ne se soulage pas au poison
mais au calice des monts

 

sonneur
qui dans son harnais de pierre
domine de la tête et des épaules les maisons

 

qui de quatre baies simultanément
montre les heures et les vents

 

etprêche aux voyageurs et oiseaux étrangers
l’antique histoire, la passion.

 

L’EGLISE DE SAINTE‑AGATHE DE MOLTRASIO

 

De toutes ses bouches
le soleil proclame l’été

 

lisse de son haleine chaude
le sentier bleu ardoise
qui péniblement serpente vers le haut

 

ombragée par un clocher plus récent
guette comme un gardien du passé
l’église romane

 

seulement au pèlerin
qui s’approche prudemment
elle révèle son secret séculaire :

 

la relique du silence.

 

BRIENNO

 

Ici tous les chemins mènent au lac

qui des maisons chaulées

lave humblement les pieds

 

ci‑ gît de Barbarossa

le barbare l’os sacré

 

ici le vert schisteux suce du mur

vainement l’eau

 

ici les lucies attifées

comme des vierges, languissent

après le poisson d’argent

 

qui, mis en bière entre le candélabre

et la lumière des cierges,

attend une fin sans gloire.

 

- lucia. : petit bateau, typique pour le Lac de Como

ISOLA COMACINA

 

Ici a sévi un incendie trop violent
aucune oeuvre humaine
n’a résisté à la violence
à l’ouragan de la vengeance

 

voici les vestiges ruinés
comme des blessures ouvertes
le délabrement de la forteresse
cinq églises et une basilique
où, passé un siècle,
poussait de la mort la chevelure noire

 

ici le temps a déposé ses rames
ici le corbeau croasse ici le vent crie :
resti, resti, resti.

 

LA PLUIE strie
le dos cendreux du lac

 

inconsolé le soir
la mélancolie des nuages.

 

CREPUSCULE APRÈS UNE JOURNÉE PLUVIEUSE

 

Ineffables
les silhouettes sombres de la nuit

 

ineffables sur la paroi de la montagne
les signes, le vol tardif de l’oiseau solitaire
au‑ dessus du lac

 

ineffable l’ agonie de la lumière argentée
qui perse l’obscurité,
éclaire les cimes et tend jusqu’au ciel
‑ ô si brièvement
un arc‑en‑ciel éphémère.

 

BRUME

 

Elles prennent à la gorge
et s’incrustent dans la chair verte des monts

 

prennent pied
et occupent le lac

les nuages tentaculaires.

 

CREPUSCULE DU SOIR

 

Tel un vêtement usagé
la nuit se défait du jour

 

Condamné à parcourir
à la recherche d’une aube nouvelle
les heures mail aimées.

 

***

 

BELLAGIO

 

Péninsule babylonienne

 

oasis de verdure
et de lauriers‑roses

 

perle

 

savamment incrusté
dans l’argent du lac.
 

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2021 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -