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 Article publié le 3 janvier 2021.

oOo

-1-

Au désert

 

Les possibles, à cette époque, étaient trop indistincts, trop distants, trop enfouis dans des opportunités de pacotille, pour émerger de l’horizon telles des iles en archipel offert à une exploration aussi enthousiaste que patiente.

La vie a fait le reste.

A la mer houleuse s’est substitué un désert aride. Y dansaient de temps à autre, dans le çà et là des jours mornes, quelques fées Morgane aux yeux louches.

Il arrive que le désert vous prête ses yeux.

Une vue basse, une oreille droite abîmée par de nombreuses otites contractées en bas âge, une petite malformation de l’oreille interne, et voilà : ces petits handicaps difficilement décelables, vraiment rien de spectaculaire, ont constamment entravé sa pleine compréhension des propos d’autrui au sein d’un groupe animé voire bruyant. Impossible de suivre une conversation au milieu d’un brouhaha, d’où le choix de l’isolement, la préférence donnée au tête-à-tête, les yeux dans les yeux.

C’est ainsi que, pendant de longues années, la mer houleuse fut son auditoire privilégié. A présent que le désert croît, une bonne vue est plus que jamais nécessaire. Le désert lui prêtant ses yeux, il regagne en prestance et constance.

De loin, il voit venir les tempêtes.

 

-2-

L’adieu aux Lettres

 

Voici un mois moins un jour, il nous faisait ses adieux.

Battu en brèche par une critique acerbe, éreinté même, le gars n’en pouvait plus de donner des coups de canifs dans l’air. Même armé d’une belle et noble épée saxonne, il n’aurait fait que donner des coups d’épée dans l’eau. Voilà ce qui arrive, lorsque, faute de talent, on se lance dans une joute avec intempérance. Traitez les gens de branleurs, et il y a de fortes chances qu’ils vous pissent à la gueule.

Je n’aime pas les amateurs qui se piquent de juger de tout, non qu’il faille être docteur ès Lettres pour apprécier un poème, une nouvelle ou un roman, car après tout c’est d’abord affaire de sensibilité.

L’intelligibilité qui se donne à lire en scènes et images, métaphores et prosodie, si elle requiert un métier, exige avant tout de nous une capacité d’accueil qui va bien au-delà de la pure technique, sachant que cette technique, si elle est pleinement goûtée à sa juste valeur, ne peut que renforcer un certain bonheur de lire entre les lignes.

Entre les lignes ?

Par-là, j’entends ce que tout auteur laisse de côté dans son labeur à la manière du paysan qui laboure son champ avant de l’emblaver. Il creuse de profonds sillons parfaitement rectilignes et impeccablement parallèles, rejetant ainsi sur les côtés la terre meuble, ce qui nous donne à voir, en somme, une série de crêtes et de creux, le sol ayant été travaillé, comme l’on dit, de main d’homme via une machine plus ou moins perfectionnée.

Glèbe et plèbe, voilà qui rime bien et va dans le bon sens. Le sens de l’histoire, c’est autre chose. Il faut y croire, ce n’est guère mon cas.

La tradition orale si riche jadis dans nos contrées a cédé la place à des faiseurs d’histoire pour le petit et le grand écran, et jamais dans l’histoire de l’humanité il n’y eut autant d’histoires racontées avec talent voire génie, dans cette matrice à rêves que sont les studios hollywoodiens et autres, les plates-formes de streaming Netflix ou Amazon Prime Vidéo s’étant désormais lancées dans la course aux meilleurs scénarii avec le succès que l’on sait. La crise sanitaire a accéléré une mutation qui voit la consécration des séries à la demande, presque aussi nombreuses désormais que les dernières nouveautés sous forme de livres-papier exposées dans les devantures des libraires.

BD et séries télé rivalisent d’imagination et d’inventivité. Oui, décidément, les histoires abondent, sagas des temps modernes. Luttes pour le pouvoir et amours contrariés, à travers mille et une péripéties, moins les dieux capricieux, débonnaires ou malfaisants, depuis qu’ils se sont retirés de la scène pour revenir en force sous la forme d’un dieu unique qui édicte des commandements tout en laissant ses créatures libres de choisir entre le bien et le mal.

La morale de l’histoire, c’est qu’il n’y a plus une morale unique et intangible dans un monde fermé et homogène mais plusieurs morales qui se font concurrence, à la fois très anciennes et nouvelles dans leurs manifestations, toutes étant pour ainsi dire le supplément d’âme d’actes et d’actions légales ou illégales, chacun et chacune transportant sur son dos sa petite ou sa grande échelle des valeurs héritées et choisies, imposées par le sort et adoptées faute de mieux pour éclairer et justifier des actions diverses et variées.

Protéger le clan ou la famille et faire l’apologie de la loyauté, dans un monde hyper-technicisé et hyperconcurrentiel.

Retour du refoulé, refoulé et retour de ce dernier, tous deux historiquement déterminés, éparpillement des sources, éclatement en ecclesiolae, rivalité ravivée des religions entre elles, interprétations variées des textes sacrés, conflit entre aventure spirituelle individuelle et obéissance fanatique à des interprétations érigées en dogmes, retour fantasmé à la pureté originelle ou interprétation nouvelles…

Voici le bain « spirituel » dans lequel les nouvelles histoires se mitonnent.

Un chaudron magique à concocter des histoires où tout est affaire de savants dosages entre divers ingrédients vieux comme le monde : la famille, la religion, un monde économique hyper-complexe, une technologie omniprésente et des conflits d’intérêts qui dessinent de nouvelles féodalités.

Un monde-spectacle et un miroir pour des spect-acteurs consentants, des vies ordinaires pimentées-augmentées par le frisson du danger scénarisé, tenu à distance par la puissance d’une narration hyperréaliste. On s’y croirait, mais ouf ce n’est qu’une illusion.

Est-ce le retour du tragique ? mais avait-il seulement disparu ? Ce qui m’arrive en petit - décès naturels et morts par accident, difficultés professionnelles et sentimentales, angoisses et anxiété à tous les étages - narré en grand.

Larger than life…

Dans ce contexte, on comprend que d’aucuns éprouvent le besoin de scénariser leur existence en se donnant en spectacle.

Plus massivement, tout le monde abonde le grand système de collecte de données qui ont acquis une valeur marchande colossale entre les mains des GAFAM. Produire de la valeur ajoutée, produire de la richesse en étalant ses goûts et ses préférences, ses affiliations et ses opinions, c’est du jamais vu.

Ainsi, l’espace de liberté accordé à tout un chacun permet de réunir les données de presque tous les membres d’une société qui consomment dans tous les domaines.

Le grand enfermement numérique a commencé.

Rue des Arts, on s’inquiète, on s’agite. Qui vivra verra.

Pour l’instant, l’heure est aux inventaires multiples. On évalue les pertes. Musées et bibliothèques regorgent de trésors, c’est rassurant.

Ce que tout auteur laisse de côté dans son labeur échappe à tout inventaire terre à terre.

Les manuscrits dorment dans les tiroirs ou les disques durs des ordinateurs, sommeillent dans les clefs USB et les CLOUDS.

L’absence de données exploitables, voilà la grande rébellion de nos jours ; elle passe par un silence qu’on s’impose de plus en plus fréquemment, au moment où des milliards d’individus donnent de la voix, claironnent leurs opinions délirantes, fanfaronnent en mettant en avant leur médiocrité tout ordinaire.

 

-3-

Digressions

 

Je crois profondément à une espèce de hiatus absolument vertigineux et démoniaque presque entre le sujet qui aime, le sujet qui pense, le sujet qui parle d’une part, et d’autre part le sujet qui écrit. Je crois qu’il y a un hiatus terrible entre l’écriture et la personne, en tant qu’elle veut se faire aimer, en tant qu’elle aime, et je ressens toujours d’une façon poignante le fait que souvent j’écris, j’écris pour être aimé au fond, peut-être même parfois de tel ou tel, et en même temps je sais très bien que cela ne se produit jamais, qu’on n’est jamais vraiment aimé pour son écriture, voyez-vous. 

Roland Barthe, 1977

 

Si d’aventure je tenais là, dans ce que j’écris, une vérité toute faite à révéler au monde, je n’aurais plus, en somme, qu’à te l’offrir sur un plateau, mais à l’évidence cela reviendrait à te servir sur un plateau d’argent une tête tranchée net aux yeux révulsés.

Ma tête tranchée à l’instant, dans un moment de transport amoureux si intense que, faute de voler en éclats, elle se serait comme arrachée de mon corps par un afflux de sang trop énorme venu du cœur en émoi dans mon corps exultant.

Comme hors du temps, mais étranger à ce hors-temps qu’est l’écriture qui advient toujours à contre-temps.

Aveu de puissance qui a besoin de la franche solitude pour donner libre cours au sujet d’écrire auquel j’attache mon nom. 

L’écrit du cœur est fade ou révoltant, en ce qu’il se réclame d’une spontanéité fallacieuse et de mauvais aloi, et ce pour la simple et bonne raison qu’écrire a maille à partir avec la vérité du corps et du cœur. 

Tout discours improvisé, semi-improvisé ou patiemment construit n’est jamais exempt d’une rhétorique. Cette rhétorique préexiste au ressenti, elle l’investit et l’enveloppe, elle l’augmente artificiellement, l’enfle jusqu’à lui donner une ampleur - une écœurante boursouflure - qui se voudrait inusitée, soi-disant à la hauteur d’un sentiment amoureux qui se veut unique et à tout le moins flamboyant, au fond incompréhensible pour les simples mortels, ces étrangers naïfs qui ne savent pas ce qu’il en est, alors même que dès que le sentiment amoureux prétend se déclarer, il nage dans les eaux usées de clichés éculés.

A perfect match made in heaven.

Cette foutaise - ce scénario écrit a posteriori qui prétend dire un fatum - c’était écrit ! - n’est qu’une mise en scène de ce « nous » gluant qui semble être le lot de tous les couples qui se disent amoureux. Mais qui tient le crachoir dans cette dialectique baveuse à souhait ? Toujours, l’un s’impose et impose sa parole à l’autre pour imposer à tous les témoins qui se présentent l’idée que l’amour unit deux volontés, deux désirs de vivre et d’aimer, de vivre d’aimer, deux aspirations concordantes qui se veulent être les deux faces d’une seule et même médaille décernée par quelque puissance tutélaire, qui habite nos fibres, aux heureux élus que nous nous sentons être.

Choisis par le destin.

L’attirance irrépressible, mais ne voilà-t-il pas que les sciences sacrilèges l’expliquent par tout un ensemble de facteurs neurobiologiques !

Or, nous sommes des êtres de langage, d’où la question lancinante : le langage en son entier, et le langage amoureux en particulier, n’est-il que le réceptacle, en bout de chaîne, de toute une série causale indépendante de la volonté des sujets désirants, aimants, parlants ou bien une construction réfléchie, maîtrisée partiellement ou de bout en bout et mise en œuvre par au moins l’un de deux protagonistes de cette tragi-comédie ? 

Si réflexion et maîtrise il y a, alors toutes deux ne peuvent qu’être impulsées par un sentiment amoureux qui s’explique par toute une série de causes déterminantes dont les sujets n’ont pas conscience.

Vient se greffer sur ce déterminisme psychique et neurobiologique un langage codé, lui-même hérité d’une longue histoire dont d’aucuns sont pleinement informés, d’autres moins voire très peu, langue dans la langue dont l’acabit et la teneur ne peuvent en aucun cas appartenir aux sujets désirants, aimants, parlants, mais qui ne se pérennisent qu’en s’actualisant via les sujets désirants, aimants, parlants.

Il n’y a pas d’amour, rien que des paroles d’amour.

Si écrire doit emporter l’adhésion, nous valoir reconnaissance et estime, voire admiration, cela ne se peut que si le langage que nous adoptons a une valeur déterminante. Pour ce faire, on se doit d’être conscient des codes établis, s’y connaître ne serait-ce qu’un peu en rhétorique en ayant fréquentés assez longuement ce qu’il est convenu d’appeler « les grands auteurs du passé ».

Passage obligé, nécessaire mais non suffisant. Il faut avant tout ne pas s’aplatir devant les sommités reconnues, avoir confiance en son talent, l’exercer avec acharnement, et, au fond, ne compter que sur soi, tout en ayant bien conscience que la reconnaissance qu’autrui nous apporte çà et là au cours de notre vie est d’un grand secours.

Encore faut-il rappeler que tout ne fait jamais que recommencer, à notre échelle.

Renouveler un genre littéraire, pourquoi pas ?

Ou bien se contenter de creuser un nouveau sillon dans la lignée d’autres sillons n’a rien d’infamant non plus.

Une question demeurenéanmoins qui taraude notre production.

Ce n’est pas celle du degré plus ou moins grand d’innovation dont nous nous montrons capables. Innover pour innover tient de la volonté de se distinguer, et encore une fois, pourquoi pas ? mais là n’est pas l’essentiel.

La question qui demeureest la suivante : sommes-nous assez lucides pour lâcher prise et dans ce lâcher-prise assez lucide pour vouloir-pouvoir l’ignorer, ce qui, écrivant, relève de l’impossible réalisé, et, enfin, assez déterminés pour accepter cette traversée sans retour qu’est l’acte d’écrire ?

Tout armés de cartes marines et marins expérimentés que nous soyons, ils nous faut encore définir un cap et être ce bon timonier qui ne dévie pas de sa course, croire en une force ni plus petite ni plus grande que nous - en rien une cause à défendre, un cœur qui bat, une conviction profonde - une force qui force le respect et l’admiration, à défaut de nous valoir l’amour des foules ou de quelques cénacles d’initiés.

La politesse d’usage entre gens de bonne compagnie voudrait que le respect nous soit acquis, mais dans le domaine concurrentiel des arts, rien n’est acquis, à commencer par le respect qui se conquiert par le mérite. Ecrire pour forcer le respect en faisant montre de mérites éclatants ? Encore cela est-il bien peu de choses en regard de la tâche à accomplir qui défie, aiguise ou épuise nos forces.

Il s’agit, pour le dire simplement, de parvenir à être soi-même en écrivant, en dépit de tout et de tous, pour ainsi dire contre vents et marées, et d’accepter ce faisant l’écart prodigieux qui sépare notre personne privée et publique de ce que nous devenons par le simple fait d’écrire.

Une solitude irrémissible en découle, alors même que tout notre être se veut communication, et ce qui est produit au sein de cette solitude, c’est aux autres qu’il appartient de le juger à sa juste valeur, à cette nuance près qu’aucun jugement ne peut se targuer d’être au plus près de qui nous sommes, car qui nous sommes en écrivant échappe à tout lien et, par voie de conséquence, au monde de la valeur. Une critique acerbe, un public qui nous boude, un régime qui nous harcèle, nous bâillonne, nous réduit au silence en nous emprisonnant voire en nous tuant, tout cela ne change rien à l’affaire.

Personne ne peut nous rejoindre dans l’acte d’écrire.

Ce que nous écrivons, si loin de ce que nous sommes aux yeux des autres mais tiré de nous, extirpé, arraché parfois, ne suffit pas à définir-circonscrire qui nous sommes lorsque nous écrivons.

A dire vrai, écrivant, nous ne sommes plus personne. Nous échappons à toute définition, même lorsque celles-ci, sous forme de jugements de valeur, prétendent nous enfermer dans un ethos, une profession, une quelconque orientation sexuelle ou politique. 

D’aucuns, lorsqu’ils n’y comprennent goutte, nous voient comme des personnes auto-complaisantes. N’éprouvant aucun plaisir à la lecture de nos écrits, ils réduisent notre activité à de la masturbation intellectuelle. Ils s’imaginent avoir le monopole du cœur, alors qu’ils détestent tout bonnement ceux qui ne leur ressemblent pas. 

La tyrannie du cœur, voilà qui n’a rien d’un oxymore. Ce n’est qu’une tyrannie parmi tant d’autres en ce monde qui n’en manquent pas.

Je songe à Laure mourante, à sa souffrance, à celle aussi endurée par celui qui l’accompagna jusqu’à ses tout derniers instants, au courage qu’il fallut à cet homme pour ne pas sombrer dans la folie et qui garda de par lui des lignes déchirantes publiées bien après sa mort.

Je songe aussi à l’ami qui sut dans L’arrêt de mort donner voix à cette souffrance, donnant ainsi à vivre dans un livre ce qu’il en est de ne pouvoir mourir à la place d’autrui.

Inutile d’en dire plus.

 

-4-

Flambées

Les pessimistes n’écrivent pas.

Maurice Blanchot

 

A l’en croire, il suffisait en ce temps-là qu’un enfant de six ou sept ans contemplât une échelle pour avoir envie plus tard de gravir les échelons en devenant fonctionnaire.

Ne lui restait plus, les années passant, qu’à choisir son créneau, la voie étroite qu’il lui semblerait bon d’emprunter pour arriver à ses fins. Une carrière militaire, entrer dans la police nationale ou une police municipale, se lancer dans l’enseignement, tenter sa chance dans une administration, devenir conservateur de bibliothèque ou bien magistrat, et j’en passe.

Max avait toujours le mot pour rire.

Je songeais à sa propre enfance, à ce qu’il m’en avait raconté durant des années. Ses propos sonnaient comme une préface vive et colorée empreinte d’un dynamisme qui ouvrait sur un avenir encore indécidable.

Un enfant solitaire, fils unique, aimé, choyé qui avait eu la chance de grandir durant sa prime enfance dans une modeste maison sans confort mais pourvue d’un grand jardin entouré d’un haut mur de pierre. Pas de salle de bain, des latrines à l’extérieur dans le jardin, pour tout confort un évier dans la cuisine, une grande bassine pour y prendre un bain une fois pas semaine. Il y a un siècle, décidément, les gens modestes se contentaient de bien peu.

Max le reconnaissait bien volontiers : ce furent ses plus belles années. L’insouciance, la chaleur humaine, la proximité vigilante d’une mère aimante, un père toujours prêt à se mettre en quatre pour sa petite famille et un environnement vaste et protégé des intrus, un véritable terrain de jeux et d’aventure pour l’enfant qu’il était. Il se souvenait de toutes les pièces de la maison, buanderie, cave et grenier compris mais aussi du ciel qu’il contemplait souvent, lorsqu’il jouait dans le jardin à fouiller la terre. Carottes sauvages, mouron et pièces de métal rouillées, tout ce qu’il découvrait était précieux à ses yeux, sans oublier les arbres fruitiers si généreux qui donnaient cerises et mirabelles, pêches de vigne et coings, noix et raisins.

La grande échelle pour monter jusqu’à la cime du cerisier était impressionnante. Elle devait avoir beaucoup servi ; elle était toute grise mais encore solide. Jamais il ne se serait aventuré plus loin que quelques barreaux, tant le cerisier en majesté était haut. Ce dernier, si clément, laissait tomber ses premières branches chargées de fruits jusqu’à sa hauteur, aussi point n’était besoin de grimper bien haut pour grapiller les cerises qu’il convoitait.

Plus tard, beaucoup plus tard dans sa jeunesse, une journée ensoleillée était un véritable défi pour lui, défi auquel il désespérait d’être jamais à la hauteur. Il n’y avait nulle échelle pour s’élever dans le ciel bleu, et la terre aimée, la maison et son ciel avaient disparu.

Max devint fonctionnaire, faute de savoir ce qui l’intéressait vraiment. Personne pour le conseiller, personne pour lui insuffler une grande ambition. Ses études le déçurent mais il persévéra sur la voie des études de lettres qui devaient fatalement le conduire à l’enseignement. Jeune professeur, il voyait des échelles partout. Il fallait gravir les échelons. Aucun ne menait jusqu’au ciel ou jusqu’à la cime d’un cerisier. Il se révéla incapable de fonder une famille ; jamais, où qu’il fût, il ne put jamais plus se sentir chez lui.

Sans s’en rendre compte, il avait choisi l’exil intérieur. Et c’est au sein de cet exil que le désir d’écrire le prit pour le conduire là où il en est maintenant, c’est-à-dire proprement nulle part.

Je ne revois Max que de loin en loin. Sa compagnie est difficile, ses propos maigres et rares, et ses écrits sont d’une telle complexité qu’il fait fuir beaucoup de monde. Une femme, je le sais, tenta de se greffer sur son talent en l’encourageant à écrire tout d’abord puis en devenant de plus en plus impérieuse et directive au point de tenter de le dépasser en se lançant elle-aussi dans l’écriture de romans et de nouvelles censés lui apporter le succès. Peine perdue. Un contrat rompu unilatéralement par l’éditeur - elle était si fière d’avoir décroché un contrat avec une maison d’édition en vue - et c’en fut fini des ambitions de la belle. Max goûta ainsi à la trahison. Il comprit que la belle l’avait mis sur un piédestal pour l’en faire redescendre. Il goûta fort les déboires éditoriaux de la belle qu’il laissa tomber. Cette aventure fit de lui ce fruit amer dont personne ne veut, mais peu importe, il était guéri de toute velléité d’association et, enfin, l’amour, le grand amour dont il avait rêvé, n’était plus qu’une vieille lune à ses yeux. Il pouvait enfin écrire en se moquant du tiers comme du quart sans plus avoir besoin d’être porté par un sentiment amoureux toujours corrélé à un désir maniaque de bien faire et de ne jamais décevoir hérités de son enfance.

Il ne devait de compte qu’à lui-même, à son ambition de perfection qui ne le lâchait pas. Il était désormais son seul juge, n’avait plus aucune envie de briller et d’être publié.

Une page était tournée.

Arrachée au grand livre de la vie, puis bien vite jetée au feu avec la cheminée pour seul témoin.

Tout ce en quoi il avait cru servirait désormais d’allume-feu pour des flambées nocturnes en l’honneur de rien.

Qu’une chaleur nouvelle s’impose sous des braises encore ardentes et résiduelles ne dépend désormais plus que de lui.

 

Jean-Michel Guyot

25-31 décembre 2020

 

 

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