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Histoire de passer le temps
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 Article publié le 14 janvier 2008.

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Histoire de passer le temps
Robert VITTON

Le Temps nous égare
Le Temps nous étreint
Le Temps nous est gare
Le Temps nous est train

Jacques Prévert

Histoire de passer le temps, j’écris des vers et des proses. J’emmène ma damote à la Grande-Motte, à la Motte-Chalancon, à Lamotte Beuvron, à Bagatelle, aux Buttes-Chaumont, à l’Haye-les-Roses, à Anduze, à Endoume… Histoire de passer le temps, je tresse des cordes de sisal, un nœud tous les 15,43 mètres. Je tresse des cravates de chanvre, un nœud coulant… Je tresse des nattes de jonc, de blé, de lilas, de cheveux… Je tresse des lais, des virelais, des madrigaux, des acrostiches pour les princesses des châteaux de sable et de cartes, des tours babéliques, des impasses éclairées à giorno, des champs rapiécés… Je tresse des récits de mer, des premiers jets, des liens plus doux que la soie… Je paille ma mauvaise saison, j’empaille les hiboux transis de mes sorgues parnassiennes, je rempaille les chaises d’Eugène Ionesco, la chaise et le chapeau de Van Gogh. Je vanne, vanne, vanne aux vents ! Le grain, le bon grain, le chagrin… L’ivraie. L’ivresse ! La vraie ? Histoire de passer le temps, je tourne autour de mon pot à pisser, de la fontaine de Flamel, du luminaire et de la brûlerie d’Ami Argand, du piano de Fantin-Latour, du cadran de Vaulezard, du pendule de Foucault… Je feuillette à l’oeil nu le catalogue d’étoiles d’Hipparque. Je scande l’astronomique poème d’Aratos de Soles. Sur les remparts de Missolonghi, j’ânonne et je boitille dans Hours of Idleness du bileux et railleur Byron. Et l’autre ? Lautréamont ? Je le syllabe à Montevideo. Tu vois ? Vi-de-o. Je monte et je descends quatre à quatre les degrés d’Achaz. Video. Je vois. Je louvoie dans les syllogismes, dans les syllepses, dans les propos de cuisine et de carrée. Au fond de mon puits, je raisonne la Vérité. La vraie ? La pas bonne à dire ? Des journées entières… Rien d’autre à faire ? Je griffonne sur un coin de table au Guerbois. Un café ! J’attends le groupe des Batignolles. Je fais les cent pas dans les carnets du major Thomson et dans ceux, aux milliers d’adresses, de mes aganippides, sur les tablettes des faiseurs d’almanachs, dans les agendas de Calepino, dans les libretti de la Bastille, dans les répertoires d’Avignon, dans les clichés du Paris d’Atget, dans le livre d’heures aux fleurs de Simon Bening, dans les albums de mon enfance… C’est l’heure où des chiées d’angelots et de gros pâtés vont à l’école. Petits merdeux ! L’heure ! L’heure ! C’est toujours l’heure de quelque chose. Histoire de passer le temps, je m’enquiquine à deux pennies le tour d’horloge dans les bordels, dans les bals, dans les bars, au bout des quais des gares et des ports. Paris ! Naples ! Pampelune ! Londres ! Je voulais être là. J’y suis. Je répare le temps perdu tandis que le Jacquemart de Romans nous les brise. Quoi ? Les cloches, il nous les brise. Il est marteau ? C’est le moins que l’on puisse dire. Je te l’enverrais dinguer ce braquemart… Ne te braque pas. La vie, un mauvais moment à passer. C’est l’affaire de quelques décennies. Chaque chose en son temps. Chaque chaos ! C’est toujours l’heure, c’était toujours l’heure… Tu l’as déjà dit. Le five o’clock. Tic-tac ! L’heure du berger. Tic-tac ! L’heure du bouillon. Tic-tac ! L’heure H. Tic-tac ! L’heure des braves. L’heure de la relève. Toc-toc ! N’entrez pas, je ne suis pas là. Combien de fois ai-je pensé ma dernière heure venue ? Je sais, avant l’heure ce n’est pas l’heure. Et après ? Vous ai-je demandé l’heure ? J’ai déjà choisi le temps et le lieu. Un soir d’automne… Une sonate au clair de lune ? Laisse choir ton mouchoir. T’as vu l’état de Chose ? Chose ? Machin, si tu préfères. Machin Chose ? Tu vois de qui je parle ? Ah ! Truc ! Trucmuche ! C’est moche. C’est pas des choses, des machins, des trucs à faire, à dire. Tu peux te lever aux aurores, tu seras toujours aussi pauvre. Une paille ! Avez-vous l’heure sur vous, maître Jacques ? L’heure de Paris ou de Tripatouillis-les-Ouailles ? Entre les deux. Moins sept, moins une, en chiffres romains. Et en chiffres arabes ? Plus quatre broquilles. De quelle heure ? J’ai perdu la petite aiguille dans une meule de foin, dans une motte de beurre, dans une meute de chiens… Un instant… Je retourne à mon sablier, à ma clepsydre. Tu files ? Histoire de passer le temps, je prends ma charrue par les cornes pour labourer les douze chants de l’Enéide, l’octave de mon plain-chant. Octave, t’as ta clef d’ut ? Ta clef de fa ? Ton métronome à quartz ?. Histoire de passer le temps, je pousse le rocher de Sisyphe jusqu’au sommet de l’Hélicon, du Vésuve, de l’Etna, de la montagne Sainte-Geneviève, de la Butte aux Cailles… Je déroule de la romance sans paroles, de la romance babillarde, de la romance… Nostalgie ! Le mal du pays, de la mer… La douleur. Dors, t’as de la fièvre. Manet, Monet, Renoir, Pissaro, Zola, Nadar… Dors. Dors. Ils arrivent. What time is it ? G.M.T. ? Des jeeps, des GMC Truck, des tanks, des taximètres… Ma Panhard 24. Greenwich. Le Méridien. Un guéridon. Garçon ! Un sandwich… Et un Coca ! Cocasse, non. What’s the time ? Garçon ! Un jus de grenade ! Bing ! Bing ! Je ferraille. Bing ! Bing ! Bang ! Le tranchant est à terre. Big Benjamin Hall, tu nous sonnes ? The Times ! Des soldats... Des sodas. Can you tell me the time please ? Des frontières barbelées, des murs hérissés, des eaux empoisonnées… Des patrouilles. La journée de huit heures… Chicago. Le triangle rouge. Paris ! C’est la ronde du muguet… Je jette des oeufs de Nuremberg par les vasistas. Was ist das ? Je suis en pleine Renaissance. Dors. Je compte les moutons de Panurge. Je cueille les mots en l’air et des étoiles… J’oscille, Galilée, toujours égal à moi-même. Dors, maintenant. Histoire de passer le temps, je remplis de cailloux mes poches et la brouette du facteur Cheval. Hi… Hi… Hi… Tu l’entends, Ferdinand, ta brouette ? Elle peine… Elle chante. Histoire de passer le temps, je croque des échauffourées, des levées de boucliers, des foules déchirées, des postulants, des intérimaires, des prétendants, des quémandeurs… J’ai des poignées de secondes d’inattention, des minutes interminables de silence, des laps incertains, des lapsus de mémoire, des lustres illustrés, des olympiades, des ères de misère… T’en veux ? Demande-toi, qui pense et dépense ton temps. Sous peu, de quoi hier sera-t-il fait ? Le passé accumule, le présent farfouille, le futur présente et représente. Des milliers de riens de temps. Tantale, le Temps tale les fruits, les seins… Toutes ces poires pour les soifs. Toutes ces gourdes engourdies. Je suis un fil-de-fériste sans balancier, un andabate, gladiateur aux yeux bandés, affourché sur son Pégase. Dors, il tombe des hallebardes.

 

Histoire de passer le temps

 

Histoire de passer le temps

Des bigarades des marasques

Je repasse toutes mes frasques

Je me risque dans les bourrasques

 

Histoire de passer le temps

Je m’arrête à tous les calvaires

Pour y briser mes primevères

Mes verts mes primes vers de verre

 

Histoire de passer le temps

Je prends la chose à la légère

Je m’enracine j’opte j’erre

Je minimise j’exagère

 

Histoire de passer le temps

Je passe à l’as les asphodèles

Les vers tragiques de Jodelle

Et le retour des hirondelles

Le printemps tinte tinte tant

 

Histoire de passer le temps

Je me raconte des histoires

Des défaites et des victoires

Des enfers et des purgatoires

 

Histoire de passer le temps

Je rame en rond sur l’onde amère

Je m’en retourne à mes chimères

Et j’assassine père et mère

 

Histoire de passer le temps

Je passe au bleu les lessivières

Je brode de joyeux bréviaires

Je dors au fond de la rivière

 

Histoire de passer le temps

Je bois la mer jusqu’à la lie

Je mêle mes mélancolies

Je sème des grains de folie

L’été me tanne tanne tant

 

Histoire de passer le temps

Je brise les bruits les silences

Les phrases les miroirs les lances

Les violons les violences

 

Histoire de passer le temps

Je taille et retaille ma plume

Je remets les fers qui nous plûmes

Entre le marteau et l’enclume

 

Histoire de passer le temps

Quand les vents et la brume cornent

Je prends ma charrue par les cornes

Dans mes carrés de salicorne

 

Histoire de passer le temps

J’écoute la leçon des cloches

Le son pesant de mes galoches

Je laisse au vent flotter mes floches

L’automne tonne tonne tant

 

Histoire de passer le temps

Entre deux bombances moroses

Dans mon îlet de passe-roses

Je moule des vers et des proses

 

Histoire de passer le temps

Je m’ennuie quelle que soit l’heure

Malgré les désirs qui m’effleurent

Malgré les défunts qui me pleurent

 

Histoire de passer le temps

Je décortique des saynètes

Et je passe à la moulinette

Une flopée de chansonnettes

 

Histoire de passer le temps

Comme ma barque je paresse

Entre deux vagues d’allégresse

Entre deux signaux de détresse

L’hiver me verse verse tant

 

Robert VITTON, 2007

Extrait de Les heures dérobées - Le chasseur abstrait éditeur.

 

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