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Renaud Camus, un anticonformiste conservateur
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 Article publié le 14 avril 2008.

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Renaud Camus, un anticonformiste conservateur
Benoît PIVERT
Sans doute peut-on classer Renaud Camus parmi ceux qu’un hebdomadaire avaient nommés « les nouveaux réactionnaires ». Malgré l’union improbable des termes, il apparaît comme un « anticonformiste conservateur ».

Renaud Camus voyage. Celui qui depuis des décennies s’était, dans son journal, fait le peintre amoureux des beautés de la France profonde, entre églises oubliées et châteaux enchanteurs, entraîne aujourd’hui ses lecteurs sur de nouveaux sentiers. Le Journal romain 1985-1986 et son prolongement Vigiles – Journal 1987 avaient déjà été l’occasion d’arpenter Rome et l’Italie en compagnie du locataire temporaire de la Villa Médicis. Plus récemment, une invitation lancée par l’ambassade de France en Corée a inspiré à l’écrivain ce titre mystérieux Corée l’absente : journal 2004. Afin de ne pas gâcher au lecteur la découverte de ce dernier tome du journal, nous avons choisi de l’entretenir ici de l’année précédente, 2003, qui avait conduit Renaud Camus en compagnie de son ami, Pierre, vers les bruyères et les brumes de l’Ecosse, souvenirs consignés dans un volume intitulé Rannoch Moor[1], en mémoire de la lande de Rannoch serpentant parmi les lochs endormis.

 Ce qui aurait pu n’être que le récit d’une villégiature estivale devient ici rapidement un pèlerinage littéraire. S’engager sur les traces de Renaud Camus, c’est pour le voyageur avoir l’assurance d’un guide érudit qui commente savamment les lieux chargés d’histoire. Dans Rannoch Moor, l’écrivain entraîne le lecteur-voyageur tout d’abord à travers l’Angleterre, en choisissant soigneusement ses haltes en fonction de leur patrimoine littéraire. Entre le Kent et le Sussex, c’est tout d’abord Rye où Renaud Camus se met en quête de la demeure de Henry James. Après la traversée de l’Est du Sussex, l’écrivain fait une pause près de Burwash afin d’y visiter la maison de Kipling. Le lecteur suit ensuite le diariste au cœur du Sussex Weald, cet entrelacs de collines boisées, de prairies bocagères et de chemins boueux[2]. Partout, Renaud Camus est admiratif des jardins britanniques et des paysages admirablement entretenus. Il en vient à se demander quelle mouche a bien pu piquer les Anglais pour qu’ils s’entichent ainsi du continent. Ce voyage à travers la Grande-Bretagne est aussi pour l’écrivain l’occasion de renouer avec une anglophilie de longue date puisque, adolescent, il avait, au milieu des années soixante, déjà été conquis par les charmes d’Oxford. Ce voyage est donc aussi l’occasion d’un pèlerinage aux sources. Bien que Renaud Camus et son compagnon se soient promis de gagner rapidement l’Ecosse, les voilà donc qui musardent à travers la campagne anglaise. Etape suivante : Haworth et le prieuré des Brontë qu’ils visitent la nuit sous la pluie, marchant entre les tombes, sous les arbres, sans rencontrer âme qui vive, seulement celle des morts[3], dans une ambiance agréablement lugubre qui rappelle immanquablement Les hauts de Hurlevent. Viennent ensuite le Yorkshire et Coxword, sur les traces de Laurence Sterne qui, des années durant, veilla sur la paroisse. Dans un clin d’œil littéraire, la demeure de l’écrivain a été rebaptisée Shandy Hall. Ces retrouvailles avec Sterne permettent à Renaud Camus de se replonger avec passion et délectation dans La Vie et les Opinions de Tristram Shandy, gentleman (1759-1767) et de se découvrir avec l’écrivain britannique une commune passion pour les arcanes de l’onomastique. Malheureusement pour le lecteur, Renaud Camus n’a pas toujours l’imagination poétique aussi fertile que Sterne et l’on regrette que les paysages qu’il admire au cours de son voyage lui inspirent des commentaires un peu plats, ainsi ce tableau de la lande : il y a de la bruyère, de belles fleurs mauves et d’autres jaunes, des rochers, de petites mares[4] .

 C’est à Pentonbridge que l’écrivain aborde l’Ecosse. Son itinéraire le conduit successivement à Edimbourg puis à Saint Andrews et enfin Perth après avoir traversé la chaîne des Cheviot. Une fois encore, le lecteur remarque le pénible décalage entre la beauté suggérée des paysages et la fadeur de leur description. Camus a beau noter que le paysage écossais relève presque en entier, et par excellence, de la catégorie du sublime, est-ce parce que le sublime se dérobe à toute description et que les mots sont impuissants à en rendre compte, toujours est-il que les splendeurs de l’Ecosse ne font guère vibrer chez Camus de corde lyrique : Petit loch Kinardochie, première attaque de sublime malgré les maudits pylônes qui auraient dû empêcher la crise. Il faut bien avouer qu’à la simple lecture de ces notes de voyage, le lecteur a quelque difficulté à se représenter la magnificence des glens et des lochs. Le loch Ness, très beau mais la nuit venait  ; c’est un peu court pour le lecteur ignorant de l’Ecosse et d’autant plus frustrant que Renaud Camus consacre de multiples pages, d’un intérêt bien mince, à la description de ses hôtels, à leurs agréments et désagréments, aux auto-stoppeuses recueillies en cours de route ou aux agaçantes fenêtres à guillotine. Seule la lande de Rannoch qui a donné son titre à ce volume du journal réveille l’imagination poétique de l’écrivain avec ses grands pans de soleil en oblique sur des brumes errantes, blocs de charbon suspendus, sables roses comme des chairs de femme. Poursuivant son voyage, Renaud Camus gagne l’île de Skye, le Nord-Ouest de l’Ecosse jusqu’à la semi-péninsule de l’Assient-Coigach puis la côte Est et enfin Glasgow. Commence alors le chemin du retour avec pour haltes Birmingham, Wells et Salisbury. Fidèle à sa passion pour les demeures des écrivains, Renaud Camus s’arrête à Rodwell afin de marcher sur les traces de Virginia Woolf avant que de regagner le continent.

 

 Si Renaud Camus est un piètre peintre paysagiste, son récit de voyage n’en est pas moins plaisant grâce à une multitude de notes pittoresques, d’anecdotes savoureuses et de récriminations sur l’inhospitalité des aubergistes écossais, autant de remarques éparses qui divertissent agréablement le lecteur. Il convient toutefois de mentionner que le voyage en Ecosse ne constitue qu’une partie du journal de l’année 2003 et que le Journal de Renaud Camus est bien autre chose qu’un journal de voyage, même si les déplacements, petits ou grands – le plus souvent dans la campagne gersoise où l’écrivain a élu domicile – occupent une large place. Le journal de Renaud Camus dont Rannoch Moor n’est qu’une étape est avant tout un « lieu » littéraire qui recueille au fil des années aussi bien le détail des joies et des vicissitudes du quotidien que des réflexions littéraires, philosophiques et artistiques ou encore des considérations sur la marche du monde. Ici l’écrivain se plaint des factures à régler, de son indigestion de boîtes de chocolats à chaque nouvelle année ou de ses testicules capricieux après l’opération d’une hernie hiatale, là il commente le Tristram Shandy à la lumière de la sémiologie, ailleurs il philosophe sur le déclin de l’occident. Son journal s’inscrit ainsi dans une tradition littéraire française dont les fleurons ont pour noms Paul Léautaud, Bloy, Jouhandeau ou Julien Greene.

 Il est difficile de dire ce que ce journal – dont Renaud Camus parle toujours en italique – représente en premier lieu aux yeux de son auteur. Il est un gagne-pain assurément car l’écrivain semble toujours tirer le diable par la queue et au fil des décennies, la publication ininterrompue de son journal constitue une source assurée de revenus. Sans doute le journal constitue-t-il aussi une sorte de défouloir à travers lequel Renaud Camus évacue ses colères, petites et grandes. Quand depuis son appartement du front de Seine, il n’en peut plus d’entendre toutes les trois minutes l’imbécile jingle de la gare RER de Javel, il note : c’est d’écrire ici que j’attends un peu d’apaisement[5] et l’on peut sans doute invoquer aussi cet apaisement quand les motifs de courroux sont moins futiles. Il existe également chez Renaud Camus diariste une posture rousseauiste. Fatigué d’être un éternel incompris, d’avoir été éreinté par la critique – pour des motifs indépendants de la littérature – Renaud Camus semble vouloir faire aussi de ce journal un plaidoyer pro domo et tenter de convaincre qu’il n’est pas l’horrible personnage que d’aucuns ont véhémentement dénoncé. En effet, Renaud Camus a ce que l’on appellerait en justice un lourd passé. Pour s’être étonné dans Ma campagne de France que le nombre de journalistes juifs sur France Culture soit disproportionné par rapport à la part de la communauté juive dans la population française, il s’est attiré des foudres telles que, dans un premier temps, l’ouvrage a été retiré de la vente. Une véritable cabale est née, comme les gens de lettres en ont le secret. D’auteur confidentiel, Renaud Camus est devenu du jour au lendemain écrivain maudit, mis à l’index par la confrérie des vigilants de la République des lettres. Comme il le raconte sur son site Internet, des âmes charitables lui conseillaient alors de se suicider tandis que des corbeaux lui envoyaient des menaces de mort anonymes. C’est beaucoup pour un seul homme. Camus a eu beau regretter d’avoir utilisé l’expression « de race juive », le mal était fait et les soutiens du ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon, de Pierre Bergé ou d’Alain Finkielkraut n’y ont rien changé. Renaud Camus est depuis cette affaire un paria des lettres et, même si la genèse de son journal est bien antérieure à cette affaire, le journal est devenu aujourd’hui pour Renaud Camus également, comme pour Rousseau jadis, un moyen de se justifier aux yeux d’une opinion publique perçue comme inéquitable. La solitude du paria est sensible lorsque dans le journal l’écrivain confie à quel point lui est précieux le soutien de la Société des lecteurs et combien il est reconnaissant à une enseignante de Clermont-Ferrand d’avoir eu le courage – ou plutôt la témérité de l’inviter – car un autre professeur de Romans-sur-Isère, moins chanceux, s’est mis à dos l’administration et les organisations syndicales toujours au garde à vous pour veiller au respect du politiquement correct. L’écrivain se voit ainsi refuser la participation à un colloque à l’université de Clermont-Ferrand sous prétexte que la communauté universitaire […] estime contraire à ses traditions et ses valeurs de donner audience à un discours susceptible d’être reçu comme antisémite[6]. Au fil du journal, on mesure aussi combien sont rares les amitiés littéraires. Il n’y a guère qu’Emmanuel Carrère, Christian Combaz et Alain Finkielkraut. C’est donc un homme seul qui se confie à ce journal avec l’espoir de briser la chape de plomb qui l’entoure. Mais Renaud Camus ne se berce pas d’illusions. La consultation du site amazon.fr lui a appris qu’il était en terme de ventes le cinquante millième écrivain français sur la liste et c’est avec résignation qu’il note à propos de ses livres : ne les guettent que deux destins possibles, et moi avec : le silence total ou la bordée d’injures[7] .

 

 Si la posture de plaidoyer face aux contemporains est rousseauiste, il y a du Rousseau encore dans la volonté de se mettre à nu face au lecteur et de ne rien lui dissimuler. Camus a fait sienne l’ambition qu’affiche Rousseau lorsque celui-ci déclare au début des Confessions  : je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature (Livre 1). Le lecteur sait donc tout, jusqu’aux lectures que Renaud Camus emporte avec lui dans les lieux d’aisances – le 3 janvier 2003, c’est une biographie de Théophile Delcassé. A l’un de ses amis, diariste lui aussi, qui lui suggère qu’il n’est pas toujours bon de tout dire, Renaud Camus réplique en réaffirmant son parti pris d’exhaustivité. Pourtant, cette volonté de transparence conduite à l’extrême n’attire pas à l’auteur que des sympathies. C’est ainsi qu’un lecteur lui adresse ce reproche : je regrette beaucoup que la hauteur très aristocratique de vos relations sur l’art […] voisine avec l’étalage répétitif de vos activités sexuelles et de vos états amoureux[8] . Face aux reproches, Camus se défend de toute vulgarité : il me semble que chez moi la grossièreté n’est jamais que de rencontre, que je ne la cherche pas, de sorte que je ne suis même pas sûr qu’on puisse bien l’appeler grossièreté. Je décris les choses comme elles arrivent, y compris les plus intimement sexuelles, et corporelles, ou humorales, et je procède alors sans détour. En ces matières comme en d’autres je suis franc, froid, net, précis, mais jamais graveleux, il me semble[9]. Le lecteur jugera. Afin de ne pas encourir le reproche adressé par Rousseau à Montaigne de ne s’être peint que de profil, entendons par là sous son profil le plus avantageux, Renaud Camus multiplie les éclairages en y ajoutant, au risque de semer le doute dans l’esprit du lecteur, les tableaux les moins flatteurs que d’autres ont peints de sa personne. On apprend ainsi qu’aux yeux de Thomas Doustaly, rédacteur en chef de Têtu, Camus est une vieille cocotte réac[10] et qu’il agace jusqu’à Rémi Pellet, l’ancien vice-président de la société des lecteurs : Pellet me reproche à peu près tout, ce château, ma voiture, mes revenus, mes doléances sur l’argent, ma grossièreté, mon inconscience sociale, mon côté « Marie-Chantal », ma violence profonde, telle qu’elle transparaît par exemple à l’égard de mes chiens[11]. Camus espère que de la juxtaposition de ces portraits et autoportraits naîtra de lui la représentation la plus proche de la réalité et sans doute n’a-t-il pas tort sur le procédé.

 

 L’image qui se dessine au fil du journal, c’est avant tout l’image d’un farouche anticonformiste qui pourfend les travers de son siècle et brocarde ses contemporains. Dans un monde qui va à vau-l’eau, Camus a décidé de nager à contre-courant. Il y a chez lui du Nietzsche des Considérations intempestives, quelque chose des Propos d’un entrepreneur de démolitions de Léon Bloy et du Déclin de l’occident de Spengler. Camus a « une certaine idée de la France », il est persuadé de l’existence d’une manière d’être Français et, à rebours de l’esprit du temps, est loin de se réjouir de la fusion dans une identité européenne brumeuse et dans un métissage où se dissolvent tous les particularismes. Il voue donc aux gémonies les tenants d’une immigration incontrôlée qui mettent en péril l’identité française. Cette question est toutefois loin d’être son unique sujet de divergence avec l’opinion commune. Camus s’en prend à l’avachissement généralisé de la manière d’être. Là où la mode est au « sympa » et à la décontraction, Camus réclame de la discipline, et en premier lieu à ces professeurs devenus incapables d’enseigner une rigueur qu’ils ignorent jusque dans leur langage. Comment s’étonner que les élèves leur manquent de respect puisque, débraillés et s’exprimant comme des charretiers, ils ont perdu valeur d’exemple et s’avèrent incapables de maintenir cette distance nécessaire à tout apprentissage ? Contrairement à une formule qui a fait florès, Camus ne place pas l’élève au centre du système éducatif mais le maître. Sa sensibilité à la langue lui fait percevoir à quel point le terme d’enseignant n’a fait qu’accélérer le déclin des professeurs désormais réduits à une simple fonction de machine à enseigner – et s’attirant à ce titre aussi peu de considération qu’un instrument. Pour Camus, la responsabilité de l’Education nationale dans l’affaissement de la société française est lourde. Comment s’étonner de la disparition de la culture alors que, pour ne froisser aucune susceptibilité, l’Education nationale a mis un point d’honneur à ne plus imposer d’héritage culturel, à ne plus transmettre une culture voire une langue dites bourgeoises ? Au nom de la démocratie, les jeunes ont refusé que leur soit imposé le choix d’une minorité – les professeurs – et exigent désormais que l’on écoute et qu’on lise ce qui constitue déjà leur univers, la bande dessinée, le hip-hop et autres goûts du jour. C’est là l’art de ne rien apprendre et Camus de dénoncer la complaisance coupable des enseignants qui préfèrent brosser les têtes adolescentes dans le sens du poil plutôt que de se faire mordre. Plus généralement, Camus dénonce l’avachissement généralisé de la langue, cette idéologie du « sympa » qui autorise le premier venu à vous tutoyer, cette infantilisation collective qui fait que dans les émissions littéraires, les journalistes appellent les écrivains par leur prénom : alors, Michel, comment vous est venue l’idée de cet ouvrage ? D’ailleurs, peut-on encore parler d’émissions littéraires pour désigner des shows dans lesquels des  jingles signalent les « livres qui cartonnent » et ceux qui font des flops  ? Il serait bien trop ringard d’exiger un peu de tenue puisqu’il convient aujourd’hui de courtiser la populace, de singer son langage, de copier ses tenues ; vous croyez que cette petite jeune femme en minijupe, boléro pelucheux à motifs de Mickeys et anneaux d’or dans ses oreilles percées est la secrétaire du greffier, pas du tout : c’est Madame le Premier Président[12] . Qui pourrait en vouloir à un magistrat de ridiculiser sa fonction quand le ministre de la « Culture » pousse la démagogie à s’afficher à la Techno-parade ? Ce qui fait le plus défaut aujourd’hui en France, à en croire Renaud Camus, c’est le courage, courage de la syntaxe, courage de l’autorité, courage d’appeler un chat un chat. La France n’en finit donc pas de baisser son pantalon, de céder aux demandes des adolescents ou aux pressions du communautarisme. La République n’est-elle pas allée jusqu’à modifier l’âge légal du mariage pour empêcher les mariages forcées d’adolescentes dans certaines communautés ? Etait-ce bien à la France de s’adapter, interroge Renaud Camus. Les concessions lui paraissent d’autant plus amères qu’il les juge à sens unique : combien y a-t-il au Maghreb d’églises et de synagogues ouvertes au culte ? Quel sort ferait-on au projet d’en construire[13] ? Ce qui exaspère apparemment Camus davantage encore, c’est le culte des modernes pour l’égalité. Selon lui, c’est à cet aveuglement qu’il faut imputer la disparition de l’étude des classiques devenus inconfortables car plaçant les élèves par la difficulté de la langue sur un pied d’inégalité. Il pose donc des questions qui dérangent : vaut-il mieux qu’une éducation de qualité survive en étant réservée à quelques uns, ou bien qu’elle disparaisse tout à fait en des tentatives désespérées pour qu’elle soit prodiguée à tous ?[14] On ne fera jamais dire à Camus que tout se vaut. Au risque de se mettre à dos les amis des bêtes, il ose affirmer qu’il considère à l’inverse de Genet que, dans un incendie, entre choisir de sauver un Rembrandt ou un chat, il choisirait de sauver le tableau. Pour parer à toute accusation de monstruosité, il prend soin de citer Lévi-Strauss pour qui la seule chose irremplaçable dans les grandes catastrophes, c’est la perte des œuvres d’art… C’est sans doute dans cet élitisme que Renaud Camus manifeste le plus clairement son mépris des mœurs du moment. Rien d’étonnant donc à ce qu’il se sente comme un homme du temps de Louis-Philippe qui aurait été formé pendant les dernières années de l’Ancien régime[15] . La comparaison en dit assez long sur la volonté de ne pas complaire à ces contemporains qui ont fêté le bicentenaire de la Révolution. Il faut reconnaître à Camus comme à tous ceux qui nagent à contre-courant une certaine dose d’inconscience ou de courage. Il rejoint Alain Finkielkraut lorsque ce dernier dénonce les démissions et compromissions de la société et notamment de l’école. Ailleurs on songe à Elisabeth Levy ou Jean Sévillia lorsque ces derniers clouent au pilori la « bien-pensance » et la tyrannie du politiquement correct. On notera enfin une touche du « déclinisme » d’un Nicolas Baverez.

 

 Sans doute peut-on classer Renaud Camus parmi ceux qu’un hebdomadaire avaient nommés « les nouveaux réactionnaires ». Malgré l’union improbable des termes, il apparaît comme un « anticonformiste conservateur ». Ce n’est, du reste, pas lui faire injure que de dire qu’il nage à contre-courant. Il le reconnaît volontiers : je suis un anachronisme vivant, un anatopisme, un anatout, une erreur de la nature et de l’histoire[16] . Puisque le siècle lui semble avant tout occupé à solder l’héritage et à liquider le patrimoine, son anticonformisme le condamne presque par définition à être conservateur. Là encore, il n’a rien contre l’étiquette. Même en amour je suis devenu conservateur […] Pourvou que ça doure – je n’ai pas d’autre souhait à formuler[17] , note-t-il non sans malice. C’est ce conservatisme qui lui fait désirer que la France entretienne tout ce que lui ont légué les siècles, ses églises et ses châteaux, qu’elle veille à la sauvegarde du paysage comme une femme prendrait soin de son visage. Fi donc de ces banlieues tentaculaires qui défigurent les entrées des villes avec leurs panneaux publicitaires et leurs camps de concentration pavillonnaires, fi encore des hideux hangars de tôle ondulée qui enlaidissent les campagnes depuis que les paysans sont devenus « exploitants agricoles », sans parler de ces maudites bâches en plastique dont ils recouvrent leurs champs et qui, une fois déchirées, se prennent entre les branches. Conserver la France, c’est aussi pour Camus la protéger des invasions étrangères car bientôt, comme les malheureux du Noël des enfants qui n’ont plus de maison de Debussy, nous serons un peuple sans chez-lui, sans territoire qu’il puisse dire sien, à l’exemple des Kurdes et des Tibétains[18] . Etre conservateur, c’est donc maîtriser l’immigration et ne pas vouloir construire l’Europe à n’importe quel prix.

Le conservatisme ne se limite pas au territoire à entretenir et à protéger. C’est aussi un conservatisme des formes. Camus est pour le respect du savoir-vivre au sens littéral du terme. Cela passe par le respect de la politesse et de la syntaxe qui pour Camus est bien autre chose que de la grammaire. Dans la parataxe qui infiltre le discours, il détecte non seulement l’incapacité à subordonner les idées les unes aux autres mais aussi à s’organiser comme corps social ayant des obligations réciproques, le refus de la cohérence syntaxique correspondant au rejet de la cohésion sociale au bénéfice d’un individualisme forcené. Cette subordination est à restaurer d’urgence dans l’Education nationale dans laquelle les propositions subordonnées tendent à jouer les principales. Il convient de restaurer aussi le prestige afférent aux titres et à faire en sorte qu’une présidente de tribunal ne s’habille pas comme une greffière. De même, les acteurs raciniens sont priés de déclamer les alexandrins et non de les réciter comme de la prose même si la langue subit, au théâtre aussi, le nivellement par le bas. Tout cela peut paraître éminemment réactionnaire et passéiste mais c’est là la définition même du conservatisme. Camus est attaché à ce qui constitue un solide ancrage, aux choses qui ont fait leurs preuves. Il a la nostalgie de la société des années cinquante qui de là où nous en sommes apparaît comme un eldorado de civilisation, de richesse culturelle, d’aménité sociale et de distinction morale[19] Le prétendu progrès lui semble toujours lourd de menaces de désintégration et d’anarchie. Il a la méfiance de Goethe à l’endroit des révolutions.

 Toutefois, et ce n’est pas là le moindre des paradoxes, Camus en politique ne vote pas pour les conservateurs dans lesquels il voit sans doute les seuls conservateurs du pouvoir de l’argent. En 1980, il était mitterrandien, en 2002 on le retrouve chevènementiste. Il semble avoir oublié au passage que Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur, avait procédé à une régularisation massive de ces sans-papiers qui lui font si peur. Ses adversaires le traitent de pétainiste, de vichyste et assimilent son discours à celui de Le Pen. Pourtant, Camus voit en Le Pen un monstre doublé d’un imbécile[20]. Il se veut, lui, un Barrès de gauche mais à voir tout le mal qu’il pense du règne de la petite-bourgeoisie triomphante, synonyme de victoire de la médiocrité plébéienne, on se demande bien ce que signifie pour lui être de gauche à moins que cela ne consiste à vouloir le bien du bas-peuple tout en le méprisant pour sa vulgarité. Néanmoins Camus persiste et signe. Malgré tout le mal qu’il pense du Monde, il ne peut se résoudre à lire le Figaro car ce serait déchoir. Pourtant n’y trouverait-il pas une lecture plus conforme à sa tournure d’esprit ? Il faut dire que Camus est parfois difficile à suivre dans ses paradoxes. « Homme de gauche », il déclare que la culture (la connaissance, l’art, le goût, la civilisation, la discrimination, l’usage du monde) est plus sacrée que l’égalité[21]. Il aspire pour le salut de la culture à l’existence d’une caste de privilégiés, oisifs – car il faut avoir du loisir pour créer – mais il s’embrouille un peu en parlant tantôt de bourgeoisie, tantôt d’aristocratie, conscient pourtant qu’il y a encore, Dieu sait, des « aristocrates » (au sens le plus large) parfaitement incultes et même en nombre prodigieux ;  mais encore [qu’] il y a eu des aristocraties incultes[22] . Si ni bourgeoisie ni aristocratie ne conviennent, pourquoi Camus n’a-t-il pas le courage d’écrire l’élite et la multitude, comme s’il craignait d’être taxé d’élitisme alors que c’est là le fond de sa pensée ? Il faut bien avouer que l’on se demande souvent d’où sort l’élite camusienne puisque la bourgeoisie et l’aristocratie sont parfois incultes et que le bas-peuple ne saurait se hisser aux sommets de la pensée, attendu que le retard intellectuel, et culturel, artistique, auquel est soumis un individu par son appartenance à un milieu où la culture n’est rien, ou très peu de chose, ce retard-là ne se rattrape jamais tout à fait[23]. L’étiquette d’homme de gauche semble tellement incompatible avec l’élitisme de Camus, son homosexualité revendiquée tellement impropre à s’accommoder de la bigoterie bien-pensante de la droite qu’on comprend que Camus ait fini par fonder son propre parti, le Parti de l’In-nocence.

 

 Si le nom du parti peut faire songer à un gag, l’entreprise est pourtant très sérieuse et le parti peut s’enorgueillir d’adhérents. Le tiret renvoie à la racine latine nocere, autrement dit « nuire ». La nocence, c’est donc la « nuisance » et l’In-nocence en est le refus. Pour Renaud Camus, grand admirateur de Hobbes, l’homme à l’état de nature est un loup pour l’homme. Si ce dernier demeure dans cet état, ce ne sera que guerres, pillages, égoïsme effréné, nuisances en tous genres. Renaud Camus propose donc un contrat social par lequel chacun s’engage à renoncer à son inclination naturelle à la nocence au profit du bien collectif. C’est cette subordination de l’intérêt individuel à l’intérêt collectif qui constitue à ses yeux le passage à la civilisation. Alors que la nocence porte à détruire et à piétiner les intérêts d’autrui, l’in-nocence est la volonté de protéger, de conserver et de respecter. Un exemple particulièrement cher au cœur de Renaud Camus est celui de l’enfer du bruit. Lorsque l’écrivain quitte son château de Plieux, ses séjours parisiens sont l’occasion d’expérimenter dans son studio du front de Seine les nuisances sonores infligées par un voisinage parfaitement indifférent à l’existence d’autrui. L’in-nocence consisterait, elle, à ne pas claquer les portes, à ne pas laisser les chiens aboyer sur le palier et à modérer le volume sonore de ses ébats nocturnes. Telles sont les considérations qui ont présidé à la fondation du parti. On s’en doute, le programme va bien au-delà des simples troubles du voisinage. Le parti de l’In-nocence est ainsi par définition écologique. Quand la nocence consiste à défigurer la campagne, l’in-nocence, c’est la préservation du paysage et la protection de la nature. Le programme du parti inclut donc tout autant l’urbanisme que le civisme ou encore l’éducation. Il convient ici de reconnaître à Renaud Camus une louable probité intellectuelle. Alors qu’il lui serait aisé de transformer son journal en tribune, il n’en fait rien. Il se contente au fil des événements, ici l’agression d’un rabbin, là la guerre en Irak, de signaler la publication de ses réactions sur le site du parti. L’idée de l’in-nocence inspire toutefois dans le journal des réflexions intéressantes par leur caractère de considérations intempestives. Camus s’interroge ainsi sur l’hypothèse socio-économique toujours avancée pour expliquer le délabrement des cités et les tags sur les murs. Il soupçonne que les mêmes populations, transportées dans des immeubles coquets, auraient tôt fait de saccager les lieux. Ainsi donc, ce qu’il conviendrait de changer serait peut être avant tout - ou en tous cas aussi – le regard des individus sur le bien commun, car ce n’est pas l’état des murs, des pelouses et de la tuyauterie qui fait l’in-nocence, l’harmonie et la paix dans les cités. Ce sont l’in-nocence, l’harmonie et la paix qui maintiennent en état les pelouses, la tuyauterie et les cages d’escalier[24] . Renaud Camus a toutefois une définition de la nuisance un peu trop taillée sur mesure. La nocence, ce sont toujours les dégâts des autres. Etonnamment oublieux, l’écrivain écrit sans ciller :  je ne voyage qu’en voiture. J’ai une véritable allergie aux transports en commun. Je déteste les trains autant que les avions [25]. Curieuse conception du bien commun ! Apparemment, peu lui chaut de débouler dans les paysages enchanteurs au volant de sa voiture et d’arracher à la contemplation un promeneur. Peu lui chaut de faire une arrivée pétaradante et de garer son amas de tôle sur des sites qu’il voudrait éternellement vierges. Il n’a manifestement pas conscience de polluer chaque jour davantage l’atmosphère comme ces millions de petits-bourgeois qu’il tourne si volontiers en dérision. L’in-nocence s’arrête manifestement là où commence le confort de l’écrivain.

 

 Ce n’est pas là le seul sujet d’agacement à la lecture du journal. Renaud Camus semble tout aussi oublieux lorsqu’il cultive la nostalgie des années 50, eldorado de civilisation, de richesse culturelle, d’aménité sociale et de distinction morale. Cette culture du souvenir est certes dans l’air du temps puisque, jusqu’au sommet de l’Etat, des voix s’élèvent, demandant à ce qu’on liquide enfin l’héritage de mai 68 pour retrouver l’âge d’or qui l’avait précédé. De la part d’un écrivain qui se revendique comme homosexuel, cette nostalgie dénote une amnésie prodigieuse. Renaud Camus croit-il sérieusement qu’en ces temps bénis de la censure et d’une morale étouffante il aurait jamais pu publier Tricks (1979), ouvrage dans lequel il narre par le menu et de manière très crue l’enchaînement d’aventures sexuelles d’un soir ? Il aurait plutôt été poursuivi pour outrage aux bonnes mœurs et son livre interdit à la vente aux mineurs. Et de quelle aménité sociale parle-t-il ? Les années 50, n’était-ce pas l’époque d’un patronat ivre de sa puissance, l’époque où les professeurs réglaient les conflits à coup de gifles et de coups de règle sur les doigts, où une bigoterie et une hypocrisie morale sans nom faisaient des femmes divorcées et des mères célibataires des femmes tombées dans le caniveau ? Quant aux homosexuels qui avaient vingt ans à l’époque, il serait bien malvenu de leur vanter cette aménité sociale en vertu de laquelle les braves bourgeois les considéraient comme de dangereux dépravés à enfermer. Une mémoire aussi courte étonne même si l’amnésie peut paraître aujourd’hui collective.

 Quand la nostalgie de Renaud Camus n’est pas aberrante, elle agace par son côté fumeux. Affligé par le multiculturalisme, il ne cesse de regretter cet ancien mode d’être français[26] dont il a l’impression d’être à peu près le seul à porter le deuil. Là encore, une observation plus attentive du paysage politique devrait suffire à le rassurer. Mais de quoi porte-t-il le deuil, au juste ? De la gouaille parisienne, de la vie paysanne, des Marseillais de Pagnol, des guinguettes des bords de Marne, des intellectuels de Saint-Germain-des-Prés ? Manifestement Camus cultive une nostalgie qu’il ne définit jamais clairement. De peur de s’apercevoir qu’elle est insaisissable ?

 Son élitisme forcené n’est pas, lui non plus, sans agacer. Trop occupé par lui-même, il semble ne pas envisager un seul instant que son lecteur puisse être issu de cette petite-bourgeoisie pour laquelle il n’a que des paroles blessantes. Peut-il sérieusement imaginer que tous ses lecteurs appartiennent à l’élite et se prévaloir d’être lui-même un auteur pour l’élite ? Quand Camus refait le monde, il est toujours du bon côté de la barrière et n’est jamais mal né. Sans compter que son élitisme confine parfois au snobisme le plus méprisant. Contemplant les gardiens du musée d’Agen au travail, il note « si l’on peut appeler ça travailler »[27]. S’ils le voyaient attablé devant son ordinateur, les gardiens renverraient sans doute le mépris à l’expéditeur. Ailleurs, il a ouï dire que dans le peuple l’espérance de vie était écourtée mais le peuple, c’est tellement loin pour lui qu’il n’a manifestement pas approfondi la question : je crois qu’il subsiste d’assez importantes différences de longévité entre les classes ou ce qu’il en reste[28] . Que voulez-vous, Monsieur, ce sont des choses qui arrivent ! Ce ton de châtelain de Plieux évoquant les manants est d’autant plus grotesque que le châtelain n’a pas le sou et qu’il peine à régler ses factures, ce qui ne l’empêche pas de jouer les précieuses ridicules. L’un de ses grands combats consiste à prouver que le nom du département du Gers ne se prononce pas « Gersse » mais « Gère ». Gers, cela sent la petite-bourgeoisie à plein nez et Dieu sait que cela sent mauvais. Une autre de ses préoccupations est de savoir s’il vaut mieux écrire « Leopardi » avec ou sans accent aigu. Sa préférence irait bien à « Léopardi » mais si l’on francise le nom de l’écrivain italien, ne va-t-on pas devoir dire aussi Louis van Beethoven ou François Schubert ? Cruel dilemme, on en conviendra. Ces poses de précieuse sont d’autant plus ridicules qu’à d’autres endroits, quoiqu’il s’en défende, l’écrivain fait preuve d’une parfaite vulgarité – à l’aune de la distinction des années 50. Il ne cesse d’entretenir le lecteur de l’état de ses « couilles » dont l’une pend plus bas que l’autre depuis le sectionnement malheureux du crémaster. On n’ignore rien des artifices mis en œuvre pour rétablir l’équilibre. A la fin du journal, on apprend aussi que ses articulations sont particulièrement douloureuses la nuit quand il doit « aller pisser »[29]. Lui qui abhorre le culte du « naturel », du « sympa » et de l’« authentique » semble parfois sacrifier à ce dernier. Le 3 janvier, il note : « Dans la nuit du 1er janvier Pierre a joui sur mon torse, et je suis resté comme ça jusqu’au lendemain matin, sans m’essuyer, avec une bonne giclée de foutre entre les poils »[30]. Comment Monsieur Camus peut-il ne pas mesurer ce qu’il y a de vulgaire voire de dégoûtant à s’exhiber ainsi ? N’est-ce pas faire violence à la sensibilité du lecteur que de lui imposer un tel tableau ? Si la culture est, comme l’écrivain l’affirme, le sens de la discrimination, Monsieur Camus en manque parfois cruellement. Certes, comme il l’écrit, les couilles font aussi partie de la vie[31], mais en s’exprimant comme un charretier, il ne diffère guère de la plèbe. Le public est en droit d’attendre d’un auteur qu’il ne l’entretienne pas de l’état de ses testicules même si ses couilles sont devenues un sujet de préoccupation de tous les instants[32]. Bien sûr, il se trouvera toujours quelque bourgeois ou aristocrate pour avoir l’impression de s’encanailler délicieusement à la lecture des aventures de Renaud Camus et de son cockring mais, au risque de passer soi-même pour précieusement ridicule, on a aussi le droit de ne pas trouver cela drôle.

 Ailleurs, l’écrivain agace par d’autres travers. D’aucuns diront qu’il est courageux mais n’est-il pas plutôt téméraire ? Malgré tous les ennuis que lui ont attirés ses propos sur le nombre de juifs parmi les journalistes de France Culture, il continue à chercher les verges pour se faire battre. Il y court même. Il s’étonne par exemple que la plupart des sommités médicales régulièrement interrogées au journal de France 2 soient des juifs, ce qui l’amène à échafauder des hypothèses. Est-ce parce qu’ils sont plus brillants ou parce que les responsables des émissions médicales, s’ils se trouvent être eux-mêmes de cette origine-là, ont naturellement et presque inconsciemment tendance à s’adresser plutôt à ces médecins-là qu’ils connaissent déjà ou qui sont pour eux plus faciles à joindre, par relations ? Je penche plutôt pour la première hypothèse, mais elles peuvent se combiner[33]. Ailleurs, il note en lisant dans les gros titres du Nouvel Observateur « Familles d’influence, 50 tribus qui font la France » que ces familles sont pour la plupart composées de Français qu’on aurait dits jadis « israélites », ainsi qu’il ne faut plus dire (mais si l’on dit autre chose c’est encore pis, de sorte que l’on ne peut rien dire, ce qui est mal admissible pour un écrivain)[34]. Alain Soral a beau attirer son attention sur le lobby qui n’existe pas[35] , c’est plus fort que lui, il ne peut s’empêcher d’en parler. Certes, cela lui donne ce côté espiègle du gamin qui jette du poil à gratter mais peut-il se plaindre après qu’on lui cherche des poux dans la tête ? On ne sait s’il faut y voir une qualité ou un défaut mais le sens de la provocation est un trait de caractère indéniable chez Renaud Camus. Certaines de ses interrogations semblent purement rhétoriques et authentiquement ironiques, ainsi cette question à propos de la revue de presse du monde arabe et méditerranéen sur France Culture : est-il d’ores et déjà acquis que nous sommes un pays arabe, en quelque sorte, ou en partie arabe, et que les pays frères, ceux dont il est urgent que nous ayons tous les jours des nouvelles, ce sont désormais le Maroc et l’Algérie, l’Egypte et la Syrie ?

 

 C’est cet humour de pince sans-rire qui, entre autres, et malgré certains passages agaçants, rend la lecture du journal plaisante. On sent que l’écrivain s’amuse à donner du grain à moudre à ses détracteurs en se caricaturant lui-même. Il n’a toutefois pas, au fond, cette partialité lassante des fanatiques. Il concède ainsi que l’immigration a eu un avantage non négligeable. Le spectacle de la rue a gagné en pouvoir érotique, on voit partout de beaux corps, de beaux visages. L’atmosphère sexuelle gagne beaucoup à la nouvelle configuration ethnique[36]. Camus n’est donc pas entièrement un « affreux personnage ». Son journal séduit aussi par son côté potinier, les dîners avec Pascal Sevran, les répliques des uns et des autres. L’écrivain a l’art des rapprochements inattendus et une fraîcheur iconoclaste lorsqu’il évoque une des madones de la psychanalyse française, Françoise Dolto, qu’il avoue tenir plutôt pour une sorte de Rika Zaraï de la pédiatrie. Il sait aussi se faire du lecteur un complice lorsqu’il confesse être rebuté par le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein ou qu’il se plaint du caractère parfaitement artificiel des prétendus « dialogues » de Platon qui ont énervé bien des générations de lycéens avant lui. Le lecteur rit de bon cœur à l’énumération des perles syntaxiques relevées sur France Culture. Il y a, en outre, comme chez Huysmans une espèce de comique de la déploration qui libère le rire par un trop-plein de noirceur. Si Camus ne cite pas Huysmans, il mentionne souvent d’autres auteurs et c’est aussi l’un des plaisirs que réserve la lecture du journal. Renaud Camus, fin lettré et mélomane, cherche à faire partager ses enthousiasmes et donne au lecteur aussi bien l’envie de découvrir un écrivain comme Bernard Delvaille que la musique symphonique anglaise. Toutefois, même si tout cela est divertissant, on a parfois le sentiment que Renaud Camus noircit dans son journal beaucoup de pages inutiles. Se trahit-il lorsqu’il note : le seul lien qui me rattache encore au monde littéraire, à la littérature comme activité, comme « carrière », au monde réel, à la société, c’est par chance le plus réel de tous les liens, c’est l’argent, ce sont les virements mensuels[37] ? Malheureusement, un peu trop souvent, ses pages font penser à quelque besogne alimentaire. Il est toujours un peu présomptueux de publier son journal car cela suppose une vie extérieure ou intérieure suffisamment palpitante pour tenir en haleine le lecteur, ce qui, en l’occurrence, ne transparaît pas vraiment. On ne peut donc que se réjouir de voir que Renaud Camus voyage. C’est une bouffée d’air frais dans un quotidien qui ressemble trop fréquemment à une recherche effrénée de subsides pour payer les factures. Sans doute le journal a-t-il pour son auteur d’indéniables vertus thérapeutiques. Mon sang serait gâté depuis des lustres par l’amertume et la colère si je ne disposais pas de ce merveilleux déversoir des humeurs noires, ces pages que j’ajoute aux pages, confesse-t-il mais le lecteur peut difficilement s’empêcher, lui, d’éprouver une fâcheuse impression de répétition. On se surprend soudain à souhaiter que Renaud Camus rassemble son amertume et sa colère et, au lieu de la distiller ça et là au fil des pages d’un journal, en fasse un pamphlet, un vrai brûlot propre à échauffer les esprits et à lui offrir la gloire. Il a pour cela le talent nécessaire, alors tant qu’à être un paria des lettres, autant être un paria célèbre !


[1] Renaud Camus, Ranoch Moor, Journal 2003, Paris, Fayard, 2006

[2] ibid. p. 392

[3] ibid. p. 403

[4] ibid. p. 410

[5] ibid. p. 712

[6] ibid. p. 707

[7] ibid. p. 325

[8] p. 159

[9] p. 562

[10] p. 292

[11] p. 216

[12]

[13] p. 695

[14] p. 229

[15] p. 40

[16] p. 362

[17] p. 11

[18] p. 765

[19] p. 349

[20] p. 596

[21] p. 286

[22] p. 356

[23] p. 240

[24] p. 315

[25] p. 155

[26] p. 384

[27] p. 352

[28] p. 133

[29] p. 768

[30] p. 12

[31] p. 330

[32] p. 382

[33] p. 21

[34] p. 252

[35] p. 45

[36] p. 307

[37] p. 361

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