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André Gide : Corydon
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 Article publié le 14 avril 2008.

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Librairie du gay savoir
Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir

André Gide : Corydon, Gallimard, 1924 (Folio, n° 2235).

Paru en 1911 de manière confidentielle, à douze exemplaires, ce petit livre qui ne comportait pas encore les quatre dialogues tenus entre le médecin Corydon et un narrateur qui se fait l’avocat du diable resta, nous dit l’auteur, dans un tiroir jusqu’à sa mise au jour effective en 1920. Depuis, ces pages ont fait carrière et le fait qu’on puisse désormais librement y accéder en une collection de poche souligne assez une évidente évolution des mœurs, des mentalités et des lois. Dans les années vingt du vingtième siècle, l’auteur qui évoquait un tel sujet, avec objectivité et sans détours apitoyés ou méprisants, sans allusions graveleuses, était encore obligé de se défendre d’une accusation d’atteinte à l’ordre public !

Le point de vue adopté peut toutefois nous paraître dépassé car Corydon, médecin des corps et des âmes, visant à défendre et à illustrer la tendance sexuelle qui est la sienne, se fait fort de caractériser ce qu’il appelle « une pédérastie normale ». Et, ce faisant, il exclut et, de fait, ne traite nullement les « cas d’inversion, d’efféminement et de sodomie ». Ce qu’il ramasse ainsi sous un intitulé rapide et non explicité pour mieux l’évacuer de son propos semble, à nos yeux, affaiblir ce dernier et déplacer seulement la limite de tolérance, ne repousser qu’un peu le cercle de l’exclusion. André Gide souhaite défendre « l’amour grec » contre la théorie du « troisième sexe », lancée en Allemagne par Hirschfeld. Mais, avant de nous gausser, songeons qu’aujourd’hui Gide serait tout simplement classé, par l’ignorante doxa de notre temps, parmi les « pédophiles », lui qui aimait surtout se livrer à des jeux de mains, tenus pour vilains, avec des adolescents et pas uniquement avec de petits Arabes sous protectorat ! À chaque époque sa phobie ! cela n’interdit pas de lire en faisant la part des moments et de leurs préjugés.

L’un des principaux intérêts intellectuels de l’ouvrage, pour nous, est qu’il échappe entièrement (pas seulement par sa date) au préjugé psychanalytique qui tente de penser la genèse de l’homosexualité en termes de « papa-maman-et-moi » et qui la donne pour acquise en raison d’une dramaturgie familiale singulière. Cette croyance, dont le fondateur reste l’un des grands éclaireurs en matière d’esprit humain, est devenue chez les modernes épigones, fonctionnaires et techniciens « psy », une des plus belles pestes modernes aboutissant à une forme de psycho‑schtroumpferie, teintée de tartufferie, trop souvent admise comme vérité par les tribunaux. Gide nous propose une théorie « naturiste » de l’homosexualité qui remet en cause l’infaillibilité de l’instinct pour « expliquer » les apparentes dérives de l’attraction et de la dépense sexuelles.

Le rôle alloué au narrateur — celui qui dit « je » — n’est pas non plus indifférent à la tonalité d’ensemble. En effet, ce dernier est porteur des préjugés les plus ordinaires et les plus voyants envers la pédérastie ou, pour dire la chose avec une prétendue distinction qui écrase mieux son objet, « l’uranisme ». Il tient mordicus que « les homosexuels sont nécessairement dépravés ». Comme la grande majorité de ceux que l’on dénomme de nos jours « homophobes », il oscille entre une vision pathologique de l’homosexualité et la pure et simple réprobation morale. Dans le flux volontiers péremptoire des convictions de comptoir, il s’agit de malades et surtout de pervers, car l’on oublie facilement qu’un malade n’est pas responsable de son affection et de ses conséquences et l’on inculpe à tout propos les pédérastes, tenus pour des êtres sans honneur ni vergogne, capables de pervertir à leur image et ne cherchant d’ailleurs que cela avec leur goût du vice incarné. Gide complète le portrait de l’adversaire par une belle couche de nationalisme chauvin et raciste, assaisonnée d’un zeste d’antisémitisme. Chantre de la pure et belle nature, celui‑ci en lit l’expression la plus haute dans le tempérament gaulois, opposé à la veule judaïté levantine et à la barbarie germanique. Et il évoque couramment la mentalité latine, ramenant l’idéal de toute valeur à une conformité sans faille à « la race » bien que l’on ne puisse exactement déterminer si cette dernière est, pour lui, plutôt latine que celte ; c’est selon les moments en fait ! L’auteur suggère ainsi que les intolérances s’accumulent et se fortifient l’une l’autre au détriment de toute cohérence s’il le faut ; son narrateur est, malgré tout, un homme cultivé et informé, un maurrassien de base qui enveloppe ses préjugés dans le blanc manteau de la Raison latine ! À la fin toutefois, plutôt que de protester encore contre un Corydon littéralement emballé par ses thèses, il préfère s’enfuir en silence, à court d’arguments et sans doute excédé par cette défense et illustration de la pédérastie qui est en train de tourner à l’éloge !

Le paradoxe argumenté par Corydon est que, loin d’être contre nature, le penchant homosexuel serait un élément de pure nature, appelé à être ensuite éventuellement raffiné et intégré aux artifices propres à l’exigence civilisatrice. Sa réflexion part de l’analyse du monde naturel et animal — ce vaste parcours occupe les deux premiers dialogues — et le constat initial, étayé de nombreux exemples, est que l’instinct sexuel manque terriblement de précision. Pour parvenir au but de la nature, qui serait « qu’aucune femelle ne risque de demeurer infécondée », il faut « faire suppléer à la précision du tir l’abondance ». D’où le surcroît du nombre des mâles par rapport aux femelles, bien peu d’entre eux parviendront à se faire l’agent d’un seul acte reproducteur ; d’où la pléthore de la puissance fécondante mâle, fécondité virtuelle condamnée à laisser inutilisées, ou à employer autrement, les réserves de semence qui induisent en chaque individu l’impulsion vers une dépense qui signifie acmé et soulagement d’une tension irrépressible. Pour Corydon, l’être naturel, le végétal ou l’animal, ne connaît bien sûr en rien l’exacte portée de la finalité vitale et, à son niveau, l’élan génésique est un pur essor sans pourquoi qui, chez les êtres animés supérieurs, s’accompagne d’une récompense qu’on appelle plénitude ou jouissance. Mais, si dans la période du rut, la femelle n’émettait pas de signaux singuliers, olfactifs le plus souvent, le mâle ne saurait parfois où s’adresser et dans les longues périodes où la femelle se tient coite, le mâle, toujours disponible, lui, n’a guère où déverser son surplus car la femelle le repousse. À moins qu’il ne puisse se livrer à des ébats avec d’autres mâles qui s’y prêtent plus ou moins, les rapports de dominance qui régissent les troupeaux et les groupes d’animaux doivent donner, à certains, l’ascendant sur d’autres qui se soumettent… Des observateurs, diversement éclairés, ont ainsi remarqué à travers les temps le comportement homosexuel de canards, de pigeons, de boucs, de béliers, de chiens, de zébus et de chevaux. Ils en tirent généralement la réflexion que c’est dû au seul manque de femelle en chaleur : introduisez dans le jeu la bonne odeur du rut et tout rentre dans l’ordre !

Voire ! Il arrive que l’étalon couvrant la jument « se trompe de route » et il est alors conseillé au palefrenier, pour obtenir une saillie réussie, de guider le pénis de l’animal avec la main. Il arrive que, contre toute attente, la femelle en rut refuse résolument le mâle qu’on lui amène et qui s’avère pourtant tout à fait en forme. Des obstacles et des complications de toutes sortes entravent si facilement la fécondation. Il y a donc plutôt qu’infaillibilité de l’instinct sexuel, diffusion et indistinction de l’élan vital qui pousse moins à la procréation qu’à la volupté, cette dernière se satisfaisant fort bien de jeux, de simulacres et d’à-côtés. Cette faiblesse constatée de l’instinct et ses déficiences, que Corydon tient pour dûment prouvées par l’observation du monde animal, ont tendance à s’aggraver plus on remonte l’échelle des êtres animés vers l’homme. Et le médecin, qui a longuement ausculté les cœurs et les corps de ses semblables, est persuadé que, puisqu’« il faut à la Nature tant d’expédients et d’adjuvants pour assurer la perpétuation de la race », il a fallu aussi à l’espèce humaine arrêter l’homme « sur la pente de ces mœurs » décrétées « anormales ». C’est pourquoi « tant de conseils, d’exemples, d’invitations, d’incitations, d’excitations, et de tant de sortes » sont nécessaires « pour maintenir au coefficient voulu l’hétérosexualité humaine ». Cette dernière ne serait pas le fruit inné d’une droite nature mais le produit d’une vigilance culturelle et civilisationnelle constante, induisant des contraintes, des tabous et des anathèmes, réprobation et châtiment. De la sorte, l’adolescent de nos contrées « est redevable de ses mœurs plutôt à la leçon du dehors, qu’à la décision du désir » et il se pourrait qu’il se trompe souvent ou qu’on le trompe sur son véritable appétit.

Dans cette perspective, le penchant à se satisfaire entre hommes relèverait d’une certaine liberté et d’une nudité naturelles, d’une santé qui ménagerait un compagnonnage sans arrière-pensées, d’une beauté sans artifice alors que l’attrait féminin emprunte, lui, de plus en plus, aux cosmétiques destinés à arranger la nature pour entretenir un appétit pourtant dit « instinctuel » et à un sentimentalisme devenant vite outrancier. Corydon réhabilite ainsi « la pédérastie comme un instinct très naïf et primesautier » et c’est un pied de nez à la condamnation moralisante. Il en fait l’apanage de « l’homme enfant, [de] l’homme primitif [qui] cherche indistinctement le contact, la caresse, et non précisément le coït », mais il ne souhaite pas laisser l’impression d’une sauvagerie ou d’une immaturité hors maîtrise, hors morale, parce que, d’une certaine manière, elles les précèderaient. D’ailleurs son adversaire s’empare tout de suite de l’idée et laisse entrevoir les jeux lascifs et grossiers de jeunes Barbares, entrecoupant d’étreintes amoureuses les exercices ou les combats, ou les essais hésitants d’adolescents découvrant leur désir et encore incertains de son objet. Corydon en vient alors, et presque sans transition, à l’éclosion la plus prestigieuse et la plus civilisée du penchant évoqué : « l’amour grec ». Née de la fraternité guerrière des jeunes citoyens, athlètes et combattants, cette émulation virile inclut les sentiments que peuvent éprouver l’un pour l’autre deux jeunes hommes, le plus âgé se faisant le guide et formateur du plus jeune, l’incitant par son exemple, et grâce à l’attachement amoureux qui les unit, au dépassement de soi et au courage civique. Cette vision des choses, si fortement idéalisée, correspond sans doute à la tolérance idéologique de la Grèce ancienne envers la pédérastie, non à la réalité des relations homosexuelles dans ce même contexte. Car Corydon s’exalte à l’idée que l’échange viril entre amant et aimé pût demeurer platonique ou qu’il exclût, du moins, la sodomie, préservant ainsi la virilité du plus jeune. Il veut voir dans cette sublimation du désir, portant à l’abnégation, au courage et à la maîtrise de soi, l’une des clefs du miracle grec, faisant directement découler de ce type de compagnonnage la noblesse des figures tragiques et la vertu féminine, cette dernière ne pouvant souffrir d’affront de la part de garçons ainsi conquis et chaperonnés ! De la sorte, la pédérastie devient le plus fidèle garant de la chasteté des filles, des femmes et même des jeunes hommes concernés et la meilleure préservatrice du mariage auquel, en fait, elle prépare congrûment ses ouailles !

L’adversaire de Corydon est bien sûr plus que sceptique devant ce tableau idyllique et il objecte, en réaliste moderne, l’existence de « certaines tares » qu’il qualifie prudemment d’« intellectuelles » et auxquelles l’homosexualité ne saurait échapper. Notre thuriféraire de « l’amour grec » balaie alors avec une vivacité sans nuance le cas des « invertis », ajoutant que « l’hétérosexualité tout de même compte aussi des dégénérés, des maniaques, des malades ». Les homosexuels affectés de « tares » analogues n’ayant comme circonstances atténuantes que la situation d’exclusion et de persécution qui est la leur et qui les contraint à une hypocrisie sans échappatoire, apte à les déformer !

Il faut bien reconnaître que la propension de Gide à distinguer à tout prix une « pédérastie normale » — c’est-à-dire sans efféminement, ni sodomie — d’une pédérastie pervertie ou malade affaiblit, pour nous, la pertinence de son propos et que sa défense et illustration de « l’amour grec » a quelque chose d’irréaliste et de profondément inactuel. Pourtant il restitue à la nature ce penchant qu’on veut sans cesse lui opposer, il lui rend sa naïveté et sa fraîcheur, il souligne abondamment le rôle pernicieux joué en la matière par la condamnation sociale, morale et religieuse. Il tente d’arracher cette inclination humaine aux deux principaux préjugés qui l’accablent et condamnent, souvent, sans appel : elle serait corruptrice car, « dépravée », elle prêcherait et répandrait le vice ; elle serait nuisible au bien public et privé. Non, il ne saurait y avoir réelle « contagion », ni même perversion d’innocents, en raison du prétendu prosélytisme de ses adeptes, car ce penchant ne peut s’acquérir et tient au « naturel » de chacun, à la tonalité foncière de son désir : ne pourra suivre l’exemple voire le conseil que celui qui aura reconnu le même désir en soi à un degré ou à un autre ! Non, les mœurs qu’entraîne ce goût ne portent pas nécessairement préjudice soit à l’individu, soit à la société, soit à l’État. À l’individu car il ne fait que mettre en œuvre une potentialité désirante qui a sa place dans la nature et qui est un pan plénier de la liberté humaine : l’homme ne peut se diminuer par cette pratique, plutôt accroître ses chances et diversifier ses rapports au monde et aux autres. L’homosexualité est en mesure d’ajouter à l’être individuel et d’en multiplier positivement l’expérience et l’espérance. À la société et à l’État car rien n’interdit, en raison de cette attirance, de tenir un rôle social, d’exercer citoyenneté, métier et fonction, de respecter et de promouvoir, de faire respecter les grandes valeurs qui maintiennent la machine sociale en bon état de marche. L’homosexualité n’est contraire ni à l’altruisme ni au dévouement ni au civisme pas même au patriotisme. C’est d’ailleurs plutôt la société — de moins en moins l’État, sous nos latitudes — qui tente d’entraver la liberté du citoyen homosexuel, de compromettre sa santé et de blackbouler sa joie de vivre !

Serge MEITINGER

 

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