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Le Syrphe - roman (Patrick Cintas)
Les poissons marchaient sur l’eau

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 Article publié le 29 août 2021.

oOo

Je connaissais le chauffeur. Il portait un autre uniforme. Je revenais dans les parages mais il n’était plus le sujet de mon enquête. Il ne parut pas surpris de me voir. Il aida Malcolm à s’installer dans la voiture et plia lentement, tout aussi lentement, le fauteuil qu’il rangea ensuite dans la malle. J’étais resté sur le trottoir, nonchalant et peut être pensif.

— Vous ne venez pas avec nous ? me demanda-t-il.

Malcolm murmura que la question pouvait être stupide compte tenu que c’était bien moi qu’ils étaient venus chercher.

— Il a l’habitude de se lever à l’aurore, dit-il, voulant dire que ce n’était pas la sienne, qu’il écrivait la nuit et que le jour ne lui apportait plus rien de nouveau. Nous avons perdu un peu de temps avec cette femme, dit-il, parce qu’elle ressemble à celle dont je vous parlais.

— Au château ? dit le chauffeur.

La femme du buffet nous observait à travers un carreau.

— Vous la connaissez ? demanda Malcolm.

— Un peu, dit le chauffeur.

— Tout le monde la connaît, dit Malcolm. Tout le monde sait à qui elle ressemble. Tout le monde s’amuse de mon trouble. Vous amusez-vous vous aussi, Chacier ?

Le chauffeur ne répondit pas. Malcolm s’amusait maintenant, comme chaque fois qu’il venait de se livrer à quelques confidences qui n’ajoutaient rien à ce qu’il appelait le mystère de sa passion pour les autres. Il les aimait. Il ne serait plus rien sans cet amour.

— Cette ressemblance, dit-il, est une découverte d’un ami de passage qui venait, à peu près comme vous, me visiter, mais il s’agissait de vacances, entre deux livres mal écrits, vous savez : ces écrivains à livre, à style, à pensée universelle... Il lui a même adressé la parole. Elle ne s’est pas étonnée. Elle savait déjà. On lui en avait parlé et on lui avait même montré une photo. Si ce n’est pas vous, dit quelqu’un, c’est qui ? Tout le monde se mit à rire. Ils étaient tous assis au comptoir. Il y avait une ou deux femmes parmi eux. Elles regardèrent la photo plus longuement que les hommes. Elles reconnurent que la ressemblance était plus que frappante : elle était exacte. Il y a bien au moins une différence, dit l’une d’elles (peut-être la seule d’ailleurs). Une différence infime ? demanda son voisin de coude. C’est ça, dit-elle, ce rien qui nous rendrait heureux de savoir à qui s’en tenir. Ils rirent encore. Elle ne croyait pas vraiment à l’exactitude de la ressemblance. C’était une bonne histoire. Au début, quelqu’un s’amusa à l’appeler Claire, quelqu’un qui n’avait jamais eu l’occasion de s’adresser à la véritable Claire et que Claire aurait mis plus bas que terre s’il s’était adressé à elle d’une façon aussi familière. Elle s’appelait Cecilia et n’avait jamais joué à ce jeu. C’est facile, dit l’homme secoué par le rire, et il imita la démarche de Claire quand elle allait au pain, sa seule promenade parmi les autres, faut-il dire chez les autres, parce qu’elle en revenait avec des idées et elle se mettait aussitôt au travail. Ils ne pouvaient pas le savoir.

La boulangerie est située en face de la gare, de l’autre côté de cette place que nous tentons de quitter mais Chacier pense que la voiture ne passera pas entre ce camion arrêté pour on ne sait quelle raison (j’aimerais bien le savoir) et ce mur qui vous fait immanquablement lever la tête, pour voir quoi ? des hauts de façades pointues percées d’yeux-de-bœuf où je crois distinguer des toiles d’araignées. Mais pas vous. Vous n’imaginez par le destin de ces araignées. Elles vous répugnent, dites-le. Mais vous n’êtes pas du bon côté. Votre regard s’est tourné vers la devanture du buffet où vous croyez distinguer les traits de l’agent double par quoi je veux commencer mon histoire. Il n’y aurait pas d’histoire sans cela, vous finirez par en convenir, vous verrez. Oui, elle arrivait par ce chemin entre la route et la voie ferrée, entre la balustrade de ciment (des trains passaient) et une haie de sapinettes (vous observerez qu’un pied sur quatre est mort) qui la dissimulent encore. Ensuite elle traverse la place entre les voitures. C’est elle, se dit Cecilia. Elles ne se sont encore jamais rencontrées. On ne rencontre pas son double. Seuls les autres sont témoins de son existence. Et puis elle n’est plus là pour confirmer leur théorie. Ce n’est pas elle. C’est n’importe quelle femme qui emprunte le même chemin. Je ne suis jamais passée par là, pense-t-elle. Pour aller où ? Je ne sais même pas où elle habite. La surprendre ? Mais elle n’existe plus. Elle a promis de revenir. À qui a-t-elle confié cette promesse ? Elle ne leur parlait pas. Il y avait peu de chance pour qu’elle leur demandât quelque chose. Qu’aurait-elle demandé ? Son chemin ? Elle le connaissait et n’avait pas l’intention d’en changer. Son pain ? Toujours le même, enveloppé dans ce papier fin qu’elle froissait sous son bras. Ils réfléchissaient tous ensemble. Oui, dit Cecilia, quoi ? sinon le chemin et le pain. Vous ne savez rien d’autre. Il y avait bien ses livres. Mais on ne les avait pas lus. Moi non plus, pensa Cecilia. Qui est-elle ? Elle choisira à travers le carreau. Elle pouvait voir la voiture arrêtée derrière le camion. Au comptoir, deux ou trois habitués commençaient une conversation sur le sujet. Ils parlaient dans son dos. Visages bouffis ou émaciés, pensa-t-elle. Ne plus se demander à quoi on ressemble, dit l’un d’eux. Et il se mit à rire. L’autre s’amusait aussi. Et un autre. Et encore un autre. De loin le chauffeur avait l’air d’un nègre. Il la courtisait depuis des mois. Il ne comprenait rien à la comptabilité. Il la surprenait en plein calcul de rentabilité. Il avait combattu dans une guerre, peu importait laquelle. Il l’admirait parce qu’elle était maîtresse de son existence. Il confiait la sienne aux bons soins de son employeur. Il lui dit qu’il avait toujours été un bon employé et elle avait pensé qu’il cherchait du travail, un autre travail, peut-être un moyen de s’évader du château où il n’était qu’un valet. Elle avait mis du temps à s’apercevoir qu’il la désirait. Et plus de temps encore à se convaincre finalement qu’il la désirait parce qu’elle était le portrait craché de la femme qu’il était venu retrouver en livrée. Il avait dû la surprendre. Cecilia aurait beaucoup donné pour en savoir plus. Elle ne donna pas ce corps qui devenait précieux. Il la surprenait tôt le matin ou tard le soir, il venait rarement manger à midi, dans ce cas elle lui demandait de s’installer derrière les paravents de papier et elle lui accordait dix minutes de conversation dont elle occupait une bonne partie à refouler les clients qui trouvaient le coin plus agréable que la salle commune à quoi ils devaient se résoudre s’ils voulaient manger. Pourquoi ces paravents ? demanda une femme agacée. Il y avait trois tables derrière les paravents. Elles étaient mises avec goût, fleuries et parfaitement rutilantes. L’homme qui était assis à l’une d’elles portait une livrée de chauffeur qu’il avait un peu déboutonnée et on apercevait sa chemise. C’est réservé ? dit la femme qui ne voulait pas cacher sa déconvenue. Cecilia rayonnait. Sa voix était différente. Chacier n’était pas convaincu qu’elle fût vraiment différente de celle de Claire. Elle est patiente, pensa-t-il. Il se souvenait des caprices de Claire, de ses suées sous la véranda, ils couchaient sous un velum et la forêt touchait presque la maison, il se souvenait de ces arbres qui cachaient le ciel de ce côté de la maison, la pluie s’y transformait en vapeur, Claire lui dit à l’oreille que le mot sublimation convenait mieux, elle aimait cette intranquillité et en racontait l’histoire, d’une alchimie qui avait fait florès en son temps mais qu’elle ne rêvait plus de pratiquer, aux théories modernes des bas-fonds de l’esprit en goguette à fleur de civilisation, à quoi elle succombait encore quand l’angoisse finissait par lui interdire même la parole, des oiseaux multicolores se perchaient sur la balustrade en attendant que l’averse s’achevât, alors ils rejoignaient les arbres, comme s’ils fuyaient maintenant le refuge où ils avaient paru si tranquilles, ils ne les avaient pas dérangés, elle lui avait appris à se nourrir d’observations lentes, comme elle se donnait. Il lui avait avoué qu’elle le rendait fou. Cette confidence crispée l’avait d’abord amusé, puis elle avait tenté de croire à un enchantement et finalement elle avait renoncé à ce qui ne pouvait pas être le bonheur. Elle le lui dit. Il avait besoin de temps pour la comprendre. Sans elle, il reprendrait le chemin qui, pensa-t-il tout à coup, l’avait conduit jusqu’à elle. Il tenta de lui dire. Et elle le laissa parler. D’habitude, elle trouvait les mots, elle finissait les phrases et il s’avouait vaincu par sa clairvoyance. Mais cette fois, elle lui dit seulement qu’ils avaient peut-être été trop loin.

Malcolm chassait dans les environs. On entendait les coups de feu. On le voyait arriver par la route, à pied, suivi de ses aides porteurs de l’animal mort qui ne saignait plus. Elle haïssait ces cadavres. Il collectionnait les peaux. Ou les offrait. Chacier filait par la petite porte, ni vu ni connu. Son corps contenait encore un peu de la passion qu’elle lui inspirait. Il lui en voulait de ne pas aller au bout du désir. Ils avaient expérimenté la douleur. Les oiseaux le regardaient danser sous la pluie pendant qu’il dénouait les liens qui l’attachaient à l’osier d’un fauteuil qu’elle venait de chevaucher. La pluie le rendait mélancolique. Ensuite, elle venait lécher les meurtrissures et il s’endormait. Il savait qu’il ne pourrait jamais se passer d’elle. Il savait aussi qu’il ne l’avait pas convaincue. Elle s’ennuyait sans lui. Elle s’ennuierait tout l’hiver parce qu’il ne serait plus là pour l’accompagner au bout de ces voyages qui n’en finissaient pas de l’éloigner de lui.

Il lui donna une première leçon au début d’une après-midi. Le soleil paraissait inévitable et définitif. Il regardait les arbres. Il attendit la pluie. Elle gisait sur le plancher de la véranda et se plaignait. Il avait amené l’insecte dans une petite cage de bois dont une paroi était grillagée. Elle voulait le voir d’abord. Il ouvrit la cage et l’insecte remonta le long de son bras jusqu’à l’épaule où il s’arrêta pour la regarder. Il la bâillonna et commença son œuvre. Il s’était promis de ne pas céder à ses supplications. L’insecte voyageait sur sa peau.

Plus tard, quand tout fut fini, elle lui dit que c’était seulement absurde. Elle avait pratiqué la sodomie avec un géant. L’insecte lui ressemblait. C’était tout ce qu’elle pouvait en dire. Il croisa Malcolm sur le chemin du retour. Ils ne se connaissaient pas. Il se rappela qu’il avait oublié de la libérer avant de la quitter. Il y pensa au moment où Malcolm le saluait. L’animal supplicié suivait sur une civière. Le chant des aides racontait une histoire où il avait un rôle à jouer. Chacier jeta un œil dégoûté sur le cadavre. Malcolm paraissait heureux.

Il prononça un salut poli, soulevant peut-être un peu le bord de son chapeau de brousse. Chacier, qui ne portait aucune coiffure et ne parlait jamais aux étrangers, se contenta d’un coup de bouc. Il se souvenait maintenant pourquoi il l’avait oubliée dans cette posture qu’elle aurait du mal à expliquer. Elle mentirait savamment. Mais qui serait la victime de ce mensonge ? Un vulgaire valet, le plus fragile, le moins susceptible de révolte ou de défense ? Ou lui-même, Chacier, qu’elle abandonnerait parce qu’elle savait qu’elle finissait toujours par rencontrer le maître de ses œuvres ?

Il dépassa le peloton après avoir heurté l’épaule de la lanterne qui n’était qu’un enfant porteur d’une gourde aux pattes pendantes. Le visage de l’enfant l’avait interrogé. Il rentra chez lui et se coucha. Son lit était sous la fenêtre. Le rideau était encore humide mais le soleil l’illuminait. Si je reviens, pensa-t-il, ce sera pour m’expliquer. Il sera peut-être là. Il attendit deux jours avant de mettre le nez dehors. Personne n’est venu le déranger. Il n’avait pas mangé et avait bu le fond d’une bouteille de vin. Le gosse l’attendait dans la rue. Il était assis sur une marche et jouait aux osselets. Avant de soulever le rideau de perles, Chacier consacra une bonne minute à écouter la chanson que le gosse fredonnait sans mesure. Il avait une voix limitée à un écart de tierce, ou bien il s’efforçait de s’en tenir à cette monotonie. Il leva la tête quand Chacier apparut sur le perron fraîchement arrosé.

Chacier le reconnut. L’outre était parfaitement gonflée cette fois. Elle était accrochée au mur et une femme caressait inexplicablement le cuir de ce qui avait été un ventre. Elle regardait à l’intérieur. Après tout, c’était peut-être elle qui chantait. Chacier regarda les lèvres de l’enfant. Il s’abandonnait aussi à son regard. Il veut te voir, dit l’enfant. Le cœur de Chacier eut un spasme. Il porta la main à sa poitrine et rencontra la médaille. Il la reconnaîtrait peut-être. Elle ne la lui avait pas donnée. Il l’avait trouvée au bord du miroir où elle se regardait pour changer de visage et il l’avait mise dans sa poche sans répondre à ce qu’elle lui disait. Depuis, il ne s’en séparait plus. Il aimait les runes de l’endroit et le paysage de l’envers. Ce n’étaient peut-être pas des runes. Elle avait prononcé ce mot comme les autres, pour l’humilier, mais les runes dont elle parlait n’avaient peut-être pas de secret pour elle et le paysage était trop abstrait pour qu’il pût y voir autre chose qu’un paysage.

La chaîne valait son prix. Il regrettait de l’avoir dérobée parce qu’elle avait une valeur pour celui qui mettrait la main dessus. La médaille n’était qu’un gri-gri. L’enfant en vanta les reflets. Il en avait plusieurs sur son béret. Chacune avait sa signification. Il les avait tout le temps en tête, donnant la préférence à telle ou telle selon l’urgence du moment. Chacier marchait derrière lui. L’enfant avait essayé de marcher à son côté mais il l’avait poussé devant lui en lui demandant de ralentir son allure. Ils arrivèrent à l’orée de la forêt et il songea à son cœur. Il ne l’avait jamais atteint. On parlait d’un lac où les poissons marchaient sur l’eau. Il mit la médaille dans le fond de sa poche. L’enfant avait aimé les runes. Il avait trouvé le paysage exotique. Il avait dit que c’était un paysage avant de retourner la médaille. L’enfant n’avait pas paru surpris. Il avait seulement dit que c’était un autre paysage que celui qu’il connaissait. Il n’avait jamais vu le lac. Il en avait seulement entendu parler. Mais il n’avait pas le temps d’y penser. Il avait tout le temps faim et passait le plus clair de son temps à chercher du travail.

 

 

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