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Les oiseaux
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 Article publié le 1er mai 2022.

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Dessin de Lalande

De mémoire d’îlien la Mer a toujours tort

Quand ses oiseaux criants se perchent sur nos têtes

 

Les oiseaux de la Mer accrochés aux tempêtes

Me prennent pour Gama ou pour Adamastor

 

Voyez mes gens ma muse et mes traînées bouffonnes

J’arrive au son tonnant d’une armée de tambours

J’arrive avec les fous du golfe d’Edimbourg

Et trois cents musiciens dans mon magnétophone

 

Là-bas sur mes chantiers les calmes alcyons

Les sombres cormorans les vagues pétrels veillent

Sur mon enfant sitôt qu’entre monts et merveilles

Heureux et malheureux je vis mes passions

 

Les oiseaux de la Mer quelquefois me traversent

Quand je claque du bec sous les feux de la herse

Quand mes ailes froissées vous cueillent des voiliers

Sous les coups du Midi et de ses vieux béliers

 

Je suis un oiseau de passage

Pris entre deux éternités

Sur les planches de vos cités

Je m’invente des paysages

 

De mémoire d’archer l’Amour a toujours tort

Quand ses oiseaux frileux se perchent sur les armes

 

Les oiseaux de l’Amour accrochés à vos charmes

Me prennent pour Tristan et même pour Lindor

 

Usé désabusé sur mes plus belles pages

Le choeur des rossignols à la longue s’est tu

Ma vieille et haute branche au vent rompt de pendus

Elle qui bourgeonnait sur ma toile à ramages

 

Voyez dans les décors mes souvenirs jaunis

Pleins de cygnes mourants et de coquecigrues

Les amants accordés aux mandolines crues

Des mendigots du soir et des lazzaroni

 

Les oiseaux de l’Amour quelquefois me traversent

Quand je claque du bec sous les feux de la herse

Quand mes ailes froissées vous cueillent des serments

Des bouffées de jasmin et des enchantements

 

Je suis un oiseau de passage

Pris entre deux éternités

Sur les planches de vos cités

Je m’invente des paysages

 

De mémoire de guet la Nuit a toujours tort

Quand ses oiseaux patients s’endorment sur les grèves

 

Les oiseaux de la Nuit accrochés à vos rêves

Me prennent pour Musset dans Venise qui dort

 

Dès lors que je vous vêts de mes habits tragiques

Pour suivre mot à mot de fantasques convois

J’entends dans le lointain un nocturne à deux voix

Et les frémissements des hiboux nostalgiques

 

Voyez ma soeur voyante et ses voyants dessous

Que ma chauve-souris chiffonne à l’aveuglette

Quand l’accordéoniste essouffle et violette

A votre fantaisie des javas de deux sous

 

Les oiseaux de la Nuit quelquefois me traversent

Quand je claque du bec sous les feux de la herse

Quand mes ailes froissées vous cueillent des pavots

Des lunes de clinquant et des mondes nouveaux

 

Je suis un oiseau de passage

Pris entre deux éternités

Sur les planches de vos cités

Je m’invente des paysages

 

De mémoire d’ancien la Mort a toujours tort

Quand ses oiseaux têtus s’endorment sur les cippes

 

Les oiseaux de la Mort accrochés à vos nippes

Me prennent pour Van Gogh dans ses bourrasques d’or

 

Tant que mes charognards lâchaient la croix pour l’ombre

Je mésusais du temps et me piquais de vous

Là je romps les jetées les ponts les garde-fous

Et je vous vois à peine assis dans les décombres

 

Quand vous touchez du coeur les violons touchants

Tiré à quatre autours dans une aérogare

Je renonce à Satan aux beaux yeux qui m’égarent

Aux folies de la rime aux pompes de mon chant

 

Les oiseaux de la Mort quelquefois me traversent

Quand je claque du bec sous les feux de la herse

Quand mes ailes froissées vous cueillent çà et là

Des regrets éternels des mauves et des glas

 

Je suis un oiseau de passage

Pris entre deux éternités

Sur les planches de vos cités

Je m’invente des paysages

 

 

Robert VITTON, 1984

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Commentaires :

  Les oiseaux par Catherine Andrieu

Ce poème de Robert Vitton est un vol vertigineux à travers les éléments et les âges, porté par le battement d’ailes d’un oiseau errant, pris dans le flux de l’histoire, des sentiments et de la condition humaine. Il est une symphonie de cris et de silences, un chant du voyageur condamné à traverser les tempêtes, les amours, les nuits et la mort sans jamais se poser autrement que dans l’éphémère invention d’un paysage.

L’image récurrente de l’oiseau est à la fois sublime et tragique. Il est oiseau de mer, de l’amour, de la nuit et de la mort, témoin erratique des forces qui dépassent l’homme, toujours ballotté entre des forces contraires, et pourtant condamné à avancer. L’envol se fait entre « deux éternités », comme si le poème lui-même était une oscillation, une quête sans fin entre le souvenir et l’oubli, le départ et l’ancrage, la vie et l’effacement.

Chaque strophe vibre d’une intensité rythmique où le souffle du vent et des vagues se mêle aux battements du cœur. La mer, omniprésente, n’est pas qu’un décor, elle est un jugement, une force qui a « toujours tort », comme si elle incarnait un arbitraire universel contre lequel butent les destinées humaines. Elle est tempête et abandon, appel et effacement.

Il y a une scansion presque incantatoire, une cadence de ressac où le poète, en oiseau de passage, se cogne aux symboles – Adamastor, Tristan, Musset, Van Gogh – autant d’archétypes de la quête et du tourment. L’histoire personnelle se dilue dans une mémoire collective, celle des amants, des artistes maudits, des fous illuminés par l’inaccessible.

Les vers récurrents – « Je suis un oiseau de passage / Pris entre deux éternités » – créent un refrain obsédant, une ritournelle de l’errance, où le poète semble autant médium qu’acteur de son propre chant. Il n’est plus tout à fait homme, il est traversé par les oiseaux, happé par des forces plus grandes que lui. Le bec claque, les ailes froissées cueillent au passage les vestiges de ce qui fut : des voiliers, des serments, des pavots, des regrets.

C’est un poème où la vie s’énonce dans un souffle toujours arraché à quelque chose : une mer qui gronde, une passion qui s’éteint, une nuit qui veille, une mort qui rôde. Et pourtant, ce chant de la traversée est paradoxalement une affirmation de l’être – tant que l’oiseau vole, tant que les paysages s’inventent, il y a encore une trace, une vibration, un battement.

Ce poème est un voyage. Il porte en lui le goût du large et du vertige, du désenchantement et de la beauté. Une mélodie mélancolique qui, comme le vol d’un oiseau, ne s’arrête jamais vraiment.


  Les oiseaux par Lalande patrick


  Les oiseaux par Lalande patrick

Lecture et musique electro acoustique. https://youtu.be/KCsrq6XQlpg?si=rEpAR28lSc9vApwT


 

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