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Entretien avec Béatrice Bonhomme
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 Article publié le 14 juin 2008.

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L’espace méditerranéen de la Poésie
Entretien de Rodica Draghincescu avec Béatrice Bonhomme

RD : Poète et professeur à lUniversité de Nice, vous avez fondé avec Hervé Bosio la revue Nu(e), qui publie de la poésie. Après une thèse sur Pierre Jean Jouve, vous vous êtes spécialisée dans le domaine de la recherche sur la littérature contemporaine. Auteure dune cinquantaine douvrages de critique littéraire et de création, vous assurez des cursus sur la poésie et vous êtes la responsable d’un axe de recherches « Poièma ». Béatrice Bonhomme, pourrions-nous affirmer que la culture poétique na rien dune panacée ?

BB : Une « panacée » voudrait dire que la culture poétique constitue un remède universel, une formule, par laquelle on prétend tout résoudre. Ce n’est pas le cas de la poésie. Quelquefois, loin d’être une panacée, la poésie m’agace, je comprends qu’on puisse la haïr et la déclarer « inadmissible »... Elle semble parfois tellement en décalage avec le réel, mais c’est finalement une fausse impression, car elle est le réel.

RD : Cela signifierait…

BB : La « poésie », cela signifie, pour moi, le fait d’aimer les mots, d’avoir envie de créer avec ce matériau, mais aussi le désir de faire aimer les mots à d’autres personnes, à des étudiants ou à des lecteurs, et tenter de leur faire découvrir des univers à travers ces mots. Mais ce n’est pas pour cela que la poésie résout tout... On en est bien loin. La poésie, c’est plutôt un doute et une question perpétuelle, une souffrance ou un bonheur à vif dans la vie, une intensité. Aucunement un remède, mais plutôt une sursensibilité à la vie et à la mort, ce qui, sans doute, est aussi bien chance que possibilité accrue de douleur. C’est une façon d’être au monde, toujours dans l’intensité. C’est une expérience à la portée de tous, du premier venu, de nous tous.

RD : Dans l’univers de la poésie, sommes-nous des premiers venus ?

BB : En poésie, nous sommes tous des premiers venus. Nous recommençons toujours.

RD : Quest-ce quon y expérimente ?

BB : La poésie est une expérience de dépersonnalisation, de dessaisissement : c’est être plusieurs, s’articuler multiple. Les mots de la poésie sont les mots mêmes de la vie, du corps et de la mort, ce sont les mots de la respiration ou du manque de respiration, du souffle, du coeur et du sang.

RD : La poésie a-t-elle une vie à elle ?

BB : Elle n’a pas d’autre vie que la vie des gens qui la font. Elle est portée par des voix multiples. Le pouls du poème est un rythme qui bat, comme les veines et le coeur, comme le pouls de la mer. La poésie n’est pas plus « un remède » que la vie elle-même. J’aime bien ce que dit Sartre de son enfance : « Les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques, mon étable et ma campagne ». Je dirais que cette expérience que décrit Sartre est à la fois très proche et à la fois très différente de la mienne. Car j’ai reçu en même temps le monde et les mots, j’ai eu, dans l’enfance, à la fois l’exil et les mots, la séparation et les mots, les oiseaux et les mots, la douleur, la maladie, le sang et les mots. Les deux ont été donnés en même temps, non pas remplacés l’un par l’autre. Le mot en même temps que le corps, dans une relation de simultanéité. Réalité absolue du corps. C’est la première expérience, ce sera aussi la dernière, celle du corps agonique. Face à cela, ni poésie, ni l’écriture, ne sont une « solution ». 

RD  : La poésie vit-elle au confluent de plusieurs réalités qui définissent lhumain ?

BB : « Quand on regarde un homme dans les yeux, c’est toute la nuit du monde qui vient à notre rencontre ». Non seulement la poésie vit au confluent de plusieurs réalités qui définissent l’humain, mais la poésie est l’humain. La poésie est la vie, le corps et la mort. Elle est le coup de foudre quotidien, la rencontre avec un arbre, un sourire, un visage, une couleur, la neige, une fleur, des instants de merveille. Elle constitue cet instant d’infini qui porte à durer. Or, chaque instant ruisselle de grappes de réel. Elle est l’enfance, l’amour, le temps qui passe, la maladie et la mort.

RD : Qu’est-ce qu’elle permet la poésie ?

BB : Elle permet d’espacer, de faire de l’espace, elle donne de l’espace. Elle peut être l’enivrement du large. Mais elle est aussi l’angoisse et le resserrement de la respiration. Elle est art de vivre et destin de mourir. Elle est donc, d’après moi, au coeur de l’humain. L’art est la nature de l’homme. La poésie me semble donc au confluent de tout, de la vie, de la pensée et de l’art en tant que rapport au monde, en tant qu’être au monde. Elle est, dans cette mesure, liée à la réalité humaine, à la philosophie et aux autres arts. Les liens de la poésie et de la philosophie, par exemple, semblent peut-être plus fort que jamais. La philosophie ne s’exprime jamais mieux, dit Arnaud Villani, que quand « elle transpose le style de la poésie en style de l’homme ». Que ce soit pour y chercher un appui en vue dune pensée renouvelée ou que ce soit pour y scruter et questionner une modalité majeure du langage, les philosophes nont pas tous été indifférents à la poésie. La poésie est la philosophie achevée, dit Novalis.

RD : Comment entendre cela ?

BB : Lobjet mathématique est concept construit. Lobjet physique est un type idéal qui ne vaut que par son rapport à la légalité. Seuls la philosophie et lart évoquent le monde fini, précaire. Qui ne voit que poésie, musique, peinture, philosophie, c’est la mort s’approchant, et toutes les manœuvres de vie qu’on lui oppose pour tenter de la confondre. ? On voudrait sans doute faire oublier cette fragilité de la poésie et de la philosophie, car rien ne dérange plus les finalités sociales que ce qui sobstine à penser la mort (jeter un coup dœil dans le chaos) pour devenir grand détecteur de vie. Mais cest aussi de cette fragilité que naît la puissance de déplacement et de création. C’est pourquoi la poésie est aussi liée à la musique. Le texte est lieu de partition, lieu musical. D’autre part, comme la montré Henri Michaux, la poésie et la peinture présentent de nombreux points de confluence.

RD : Poésie et peinture

BB : Poésie et peinture se recherchent. Auprès de ces artistes, les poètes ont pris des leçons de dépouillement et approché de plus près ce vœu essentiel de pauvreté. Le lyrisme daujourdhui ne naît pas dun surcroît deffets mais dune atténuation des effets, mouvement qui va vers le dépouillement et la concision. Les poètes, eux aussi, travaillent sur la matière, la présence sensible de la lumière, la couleur, ainsi Dupin, à propos de Tàpies, évoque-t-il ces « signes bruts, lapidaires, brouillés, suspendus qui nouvrent que sur lévidence de leur illisibilité présente, leur incongruité de traces silencieuses ». Traces qui définissent l’humain, aussi. 

 

RD : Pouvoir de la langue, liberté faite ou arrachée, processus cathartique, la poésie crée et rend lessence du monde au monde, elle a été et est toujours bénéfique. Et le poète ? Quest-ce quil est devenu ces dernières décennies ? Un individu quelconque ? Innovateur ou thérapeute de lidentité humaine (individuelle/ collective) ?

BB : Le poète est un individu quelconque car que serait-il d’autre ? Un thérapeute de l’identité humaine ?

RD : Disons …

BB : Je ne crois pas.

RD : Innovateur ?

BB : Un innovateur, il peut l’être, bien entendu, comme un découvreur de terres inconnues. Mais surtout, pour moi il est un individu quelconque, tissé dans le tissu du monde, dans le jeu des reflets des autres et du monde. Un individu quelconque en prise avec le réel, la rencontre, la touffue des choses, un individu qui donne son regard au monde, un passager du monde, un respirant. Et dès lors sans doute peut-il y avoir quelquefois bénéfice à lire le poème comme pouvoir de respiration, et le poète serait celui qui permet de donner de l’espace, d’offrir le simple exercice du vivre et sentir. Nulle affaire de spécialistes, l’expérience poétique est, comme je le disais, après d’autres, à la disposition du premier venu. Le poète dit comme il sent, alors un va-et–vient de poésie circule comme un battement dans l’ouverture du monde.

RD : Comment va la poésie contemporaine ?

BB : La poésie contemporaine ne va ni bien ni mal, elle va. Elle est tout simplement et nécessairement, elle est l’être au monde, elle existe même si on peut se demander ce qu’elle est, ce qu’elle apporte dans un monde en proie aux conflits les plus sanglants, ce qu’elle représente face à l’injustice, face à la mort, comme l’exprime Jaccottet dans Leçons, à quoi elle sert dans une société, où elle se situe comme marginale, comme à côté, comme en décalage.

 En fait, elle est là, dans sa boiterie même. Et si l’on peut parfaitement comprendre le cri de Denis Roche, « la poésie est inadmissible » ou celui de Jean-Marie Gleize, « la poésie, je dis non », si l’on aime la parole de Daniel Biga sur la paranoïa des poètes, « ces pauvres cons qui jouissent (ou croient jouir) des saucissons de la gloire », si l’on ne peut plus croire à « La Poésie » comme essence, s’il est évident que la poésie est relative comme tout le reste et qu’il y a autant de poésies que d’individus, on constate aussi que la poésie est là tout simplement, simplement là. C’est sans doute sa seule force.

RD : Enseigner cest lun des plus beaux métiers du monde. Apprendre aux autres la poésie. Etudier la poésie cela devrait être divin. Sagirait-il dans ce cas denseignement dune certaine leçon de philosophie du langage (celle que l’enseignement de la poésie contemporaine veut apprendre à pratiquer) ?

BB : Je vois cela peut-être plus simplement, je n’apprends pas aux autres la poésie car ils la savent ou l’ignorent, tout autant que moi. Je tente, je crois plutôt, d’avoir le rôle de passeur et nous apprenons ensemble, les étudiants et moi, à aimer des textes, des poèmes. Effleurer la lumière, affronter l’infini, s’ouvrir à d’autres mondes, à d’autres mots, dans le choc d’autres visages, et cela nous le faisons ensemble en découvrant, en écoutant la voix de poètes, en les lisant. Et nous partageons alors cette rencontre avec l’arbre en fleurs. Et si c’est une philosophie, c’est alors une philosophie bien proche d’une rencontre poétique et d’une rencontre avec l’autre.

RD : (D)E-cri-re poétiquement la vie, comprendre philosophiquement la mort. La mort de lamour et lamour de la mort, lEmpire des Rêves. Captivité libre et liberté captive, à la fois. Rêve et poésie, à lenvers. Moelle philosophique du désespoir. Devenir poétique de lEtat Supérieur à vivre. Depuis quand date votre première relation amoureuse avec la poésie ? Quel a été le fil déclencheur, le mobile de votre toute première création lyrique ?

BB : Le fil déclencheur de l’écriture, la première expérience, a été celle de l’apprentissage de la lecture dans les collines niçoises dans les herbes brûlées de chaleur, un petit rosier aux fleurs sauvages et roses, des églantines peut-être, dont je sentais le parfum à côté de moi. Ma mère m’a appris à lire dans la colline, au bord d’une petite route. Elle m’asseyait sur ses genoux, et elle me tendait le livre de lecture. La première fois que j’ai pu déchiffrer le premier mot du livre, ce n’était pas dans une classe, mais dans la nature, en plein milieu des herbes un peu piquantes et rousses sur la colline, dans les coquelicots, les valérianes dont elle faisait des bouquets. De ce mot qu’un jour je suis parvenue à déchiffrer sont nées la magie, la possession, l’impression d’avoir à soi le monde entier. Ce mot et de lui la puissance de saisir. C’était comme si j’avais possédé cette matinée éclatante de soleil. Et puis, lorsque, petite, j’étais malade, que j’avais du mal à respirer, les cauchemars ou les rêves que je faisais étaient toujours liés aux lettres, certaines lettres grimaçaient ou voulaient me mordre, d’autres coulaient comme de la terre glaise et entraient dans ma bouche pour m’étouffer, certaines enfin étaient comme la pulsation d’une respiration, d’un coeur, l’ouverture d’un espace. Elles me libéraient. Pour moi le mot était physique, concret, comme un corps. Je pense vraiment que l’écriture passait par un rapport au corps maternel et à la mère réelle, celle qui m’avait appris à lire au milieu de la nature, celle qui avait fait que les mots étaient concrets, pleins comme des objets. Celle qui avait rendu les mots à la matière, au corps. Les mots étaient là parmi mes premiers jouets, et je dis bien parmi ou avec et non pas à côté ou avant. Comptines, phrases incantatoires, formulettes, contes, histoires, en même temps que poupées ou marionnettes. Alors, les mots, la poésie m’accompagnaient toujours comme une sorte de rythme, “le soleil est à toi, le soleil est à toi” “papillon, papillon, bats-les, les soldats de la prairie” et ces phrases naïves, très tôt j’ai commencé à les écrire dans un petit journal, dès que j’ai su écrire, vers 4 ou 5 ans. Ainsi la poésie a toujours été là comme la rencontre même de l’ombre, de la lumière, de la souffrance ou de la joie.

RD : Une poésie pulsative ?

BB : Elle était la pulsation du monde en moi, la porosité au monde. Mon père peignait ou improvisait au piano, mes frères jouaient de la musique et très tôt ma façon de sentir, d’appréhender le monde, c’étaient les mots. Ils constituaient mon matériau à moi comme des gammes, ou de la couleur sur un pinceau. Les mots, c’était le corps de ma mère, mon corps et le corps du monde dans l’après-midi finissante d’un été, ou dans une chambre d’hôpital, ou au chevet d’un si proche qui était en train de mourir, les mots étaient dans la vie ou déposés sur la tombe. Les mots étaient là.

RD : Les personnes qui se sont exprimées sur vos livres ont toujours associé votre art poétique au fait verbal et à son vécu sensoriel. De la philosophie à fleur de peau, acte langagier de lamour ou de la mort et de leurs rituels mystificateurs. Béatrice Bonhomme, pourriez-vous décrire en quelques mots votre laboratoire poétique (temps et espace de lécriture, sources, mots clés, symboles, sensoriel, style, idéaux, esthétique et philosophie du message, etc). Et si le mot « laboratoire » (via « poeta faber ») vous dérange, essayons de parler de la « maternité poétique de vos textes » ou du « jardin homérique » de votre écriture.

 B.B : C’est curieux que vous parliez de jardin. Le mien n’avait rien d’homérique. C’était un tout petit jardin que petite fille (je devais avoir 4 ou 5 ans), je cultivais avec l’aide de ma mère et où je plantais quelques fleurs. Enfant, je descendais tous les jours dans ce jardin et j’y vivais une vie imaginaire, végétative.

Quelques autres mots sur l’espace et le temps ? Des lieux réels sont rarement nommés dans mes textes, cependant cela arrive. Dans Sauvages, je cite Lourmarin. Dans Journal de l’Absence initiée, Cluis. J’ai écrit un texte sur la Crète (Lieu-dit-du-bout-du-monde), un autre sur Naples, sur l’Egypte (Toile peinte d’Egypte) ou sur Halifax (Cimetière étoilé de la mer). Mais il est juste de dire qu’il n’y a là rien de circonstanciel. Ces lieux ne sont pas seulement référentiels, ils sont transformés par le souvenir, la mémoire. Souvent c’est l’espace méditerranéen, ou encore des lieux d’enfance comme la campagne du Berry.

RD : Le lieu comme espace langagier, pictural ou temporel ?

 

BB : Lieu langagier d’abord parce qu’il est présent par la magie de son nom : mes textes portent souvent le titre de lieux-dits : L’Age d’en Haut, Le Pas de la clé, La Joue du loup, Lieu-dit-du-bout-du-monde. C’est une sorte de "Chambre des cartes" comme dans Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq, cartes sur lesquelles on peut devenir rêveur de noms.

Comme espace pictural ensuite, car le livre est comme un tableau, le lieu de la page pourrait être aussi lieu de la toile. Mon père Mario Villani était peintre, il a accepté d’illustrer plusieurs de mes livres et il a déterminé très tôt pour moi ce lien à la création qui passait par l’art du paysage et par la peinture.

Le rapport au lieu est enfin l’approfondissement d’une dimension temporelle, et il prend alors la forme d’une navigation, mais aussi d’une archéologie. Pour moi, le vrai lieu est temporel, il postule le surgissement par fouilles archéologiques répétées d’une dimension temporelle. Ce qui est inscrit au centre du parcours elliptique, c’est peut-être l’enfance ou l’enfance de l’amour, ou encore l’amour et la mort.

 Alors les mots-clés ?

RD : Oui, les mots-clés.

 

BB : Des choses simples que tout le monde vit et partage. Je ne parlerais ni de symboles, ni d’idéaux, ni de laboratoire. Des mots que tout le monde lit, des choses qu tout le monde vit. La vie, le corps, l’amour, la souffrance, la mort. 

RD : Selon Parménide, la poésie serait l’art « qui fait passer du non-être à l’être » puisque le poète donne existence aux « choses » (dans notre conscience) en les nommant. Heidegger laisse penser que la philosophie doit s’effacer derrière la poésie. Est-ce que chez vous, poésie et philosophie restent à distance l’une de l’autre comme les pôles dont le langage aurait besoin ou sont-elles aussi bien inséparables l’une de l’autre que le langage l’est de lui-même ?

BB : Si la philosophie est une philosophie « sensible », elle peut s’associer à la poésie. Il est souvent arrivé aux poètes de se tourner vers les philosophes dans la mesure où ceux-ci pouvaient être pour eux de ces grands « astreignants » dont, selon René Char, la poésie la plus exigeante ne saurait se passer. Octavio Paz déclare quil faut derrière chaque poésie une philosophie : « Poète, il te faut une philosophie forte ! ». Philosophie, certes, mais invisible et sous-jacente qui ne saurait être, en revanche, une philosophie didactique. La philosophie, dans son rapport à la poésie, écrit le poète Salah Stétié, est comme le squelette dans son rapport au corps : « La poésie maintient l’homme dans la complexité de sa relation la plus aiguë avec ce que les philosophes appellent l’ontologie, porteuse simultanément du secret de l’homme et du secret de l’univers  ».

RD : Vous maniez avec aisance une originalité stylistique, où la magie du verbe demeure discrète et où la langue, en tant que substance et instrument, cœur et corps du texte, est filtrée à sa plus belle expression. Dans vos livres, la langue est une belle possession du langage poétiquement universel. Votre discours lyrique prend forme et devient langage philosophique à travers les modalités des verbes et des noms primordiaux, appelons-nous « dénominateurs de sensibilité ». Orphiquement, nous plongeons, avec vous, à leau des souvenirs-sentiments sublimes, à la fois fleuris de surprises. Où menez-vous votre lecteur ?

B.B : Je ne veux mener mon lecteur nulle part car je ne sais jamais moi-même où je vais. Je ne guide personne, je ne délivre pas de message, je n’incite à rien. Je ne crois pas « mener » le lecteur, je crois qu’il va où il veut et parcourt à son gré les textes, s’il a envie de les lire et que parfois il peut rencontrer, dans le poème, l’arbre en fleurs. Rencontre de l’arc-en ciel, de la peinture, de la musique ou de la poésie. C’est le coup de foudre quotidien avec une couleur, des yeux, une main, une phrase. C’est une présence-là qui se dit, un « il y a » comme avènement du monde naturel, comme écriture de l’événement, car lorsque nous nous trouvons dans un état de disponibilité intérieure, tout peut devenir événement. Voici l’arbre, le sourire de l’enfant, ses yeux brillants, la pulsation désirante et joyeuse de son être. Voici le paysage d’une beauté à couper le souffle, l’apparition des fleurs, le visage aux yeux limpides, tout ce qui est aérien, lumineux, les souffles, les graines, les parfums, la neige et les oiseaux, la lumière au fil des saisons, traces convergeant vers l’affirmation d’une possibilité inouïe. Voici les jours de janvier, la terre boueuse de neige, l’herbe jaunie, les fugaces odeurs, les hautes fleurs desséchées, la présence de la mort. Tout, malgré la mort, reste émouvant enchevêtrement des fils de la vie. Mon poème aimerait rendre compte d’un commencement.

RD : Reconstruire la beauté ou la laideur du monde à l’intérieur de la langue. « Paix à la syntaxe », disait Hugo. Ecoutons les idées « musicales » de vos mots : « la terre boueuse de neige, l’herbe jaunie, les fugaces odeurs, les hautes fleurs desséchées ». Comment se traitent chez vous les mots qui s’articulent autour des mêmes topoi ?

BB : Je ne sais pas très bien comment répondre à cette question, car je ne sais pas « traiter » les mots. Je crois comme vous, qu’à certains topoi s’accrochent certains mots stéréotypés. Il est évidemment difficile d’en réchapper et il faut une vigilance permanente pour ne pas tomber dans le cliché. Ces expressions que vous citez n’appartiennent pas cependant à mes poèmes mais juste à l’entretien que nous menons ensemble et c’est vrai qu’ils font partie un peu de lieux communs poétiques... Mais votre question est pertinente, il est très difficile d’entrer dans son propre laboratoire de mots et de savoir comment « ça marche »... ou ça ne marche pas... Et comment on est justement en train de reprendre des stéréotypes...

RD : Le texte poétique est de la langue sensible qui se distingue d’un discours banal. La langue du poète obéit à un grand nombre de contraintes et de limites de tout genre, elle a peu de libertés. Une poésie est faite des langues et des univers sémantiques d’autres poésies. Le poète doit-il savoir apprendre, maîtriser et oublier les autres poètes pour apporter et offrir son originalité au monde ?

BB : Il est certain, et l’on rencontre alors la pensée de Francis Ponge, qu’il est bien difficile de faire du nouveau avec des mots qui sont codifiés par des voix collectives qui parlent en nous, à notre place si nous n’y prenons pas garde, tout ce qui nous fait ressembler aux autres et qui étouffe la voix du plus précieux. Ainsi Ponge avoue son dégoût pour la radio comme boîte à ordures du langage. On pourrait y ajouter aujourd’hui la télévision et bien d’autres médias. Les paroles sont toutes faites, « elles s’expriment, mais ne m’expriment point » dit ainsi le poète. Le langage, c’est « un tas de vieux chiffons pas à prendre avec des pincettes » (d’où la lessiveuse, si utile !). Il faut apprendre à parler contre les paroles, inventer sa propre rhétorique qui est l’art de donner la parole à la minorité de soi. Car l’écriture est un combat comme l’écriture d’Artaud ou l’écriture de Kafka l’étaient. Le geste de forage crevant la feuille de papier se transforme en geste de danse et de combat, dans un acte infini de guerre. Dès lors, ce dont on ne peut parler, il faut le dire. Kafka le savait qui notait qu’il se décidait continuellement à la manière d’un boxeur. Il aurait pu dire cela d’un poète. On peut penser aussi à Dupin comme boxeur, danseur de l’écriture, militant. C’est à ce prix que la poésie reste dans l’ensemble des discours que nous propose la société, le discours alternatif.

RD : Un discours de résistance ?

BB : Oui, le discours de résistance. Tenter de trouver sa voix originale, même si tout le monde n’est pas Rimbaud... Je n’ai pas cette prétention ! En outre, vous avez raison, il y a aussi tous les écrivains, tous les poètes qui ont parlé avant nous et dont, sans parfois même le savoir, nous sommes tributaires. Il est bien difficile d’apporter ne serait-ce qu’un mince filet de voix qui reste original et nouveau. C’est ce que nous espérons tous, pourtant. Mais ne nous faisons pas trop d’illusions.

RD : Y a-t-il un manque de liberté langagière, un empêchement (…) au niveau du dire poétique contemporain ?

BB : Il y a toujours un manque de liberté langagière, de nos jours comme dans le passé, de même que Ponge est honteux de ces grossiers camions qui passent en nous, de ces usines manufacturées, de ce vacarme de ces paroles toutes faites. La censure ne porte pas sur les mêmes sujets, mais l’on a toujours, à chaque époque me semble-t-il, une façon stéréotypée d’aborder les choses, même si on pense être plus libres, dégagés de toute contrainte. Plus on se croit libre, plus peut-être on répète des idées convenues, des a priori, des clichés intellectuels faits d’abstractions.

RD : La déconstruction du langage ?

BB : Dans la déconstruction du langage apparaissent d’autres limites, d’autres censures, d’autres obsessions, qui ne nous sont pas propres mais qui sont véhiculées par notre épistémé et dont nous restons tributaires, que nous en soyons conscients ou non. L’oiseau de Minerve arrive toujours trop tard... 

RD : Pourriez-vous nous parler de vos libertés, de vos contraintes et vos limites en poésie ?

BB : Ma seule liberté, c’est peut-être de ne vouloir tenir compte ni des modes, ni des écoles ou des mots d’ordre poétiques, lyrisme, littéralité, textique..., tout cela m’est indifférent. D’ailleurs, je me sens en dehors des circuits comme ma revue elle-même qui a toujours voulu publier des poètes de tous les bords et de toutes les écritures pourvu qu’elles soient exigeantes. Même géographiquement, je suis un peu en marge. Nice est un peu situé aux confins ! Rares sont ceux qui ont lu mon travail, je n’ai jamais eu de reconnaissance officielle. Je n’ai pas publié chez de grands éditeurs. Je continue à faire ce que j’ai à faire. Ma liberté est donc assez grande, car je n’attends rien de plus que le fait d’écrire.

RD : A travers mes discussions avec le public amateur de poésie, j’ai constaté que les lecteurs lisent les poètes de jadis plus que ceux d’aujourd’hui, surtout lors des commémorations.

 

BB : Oui, c’est vrai sans doute. Les commémorations sont de toutes façons davantage propices à des lectures de poèmes rimés, plus faciles à mémoriser que les formes de la poésie contemporaine. D’ailleurs, je ne crois pas que les commémorations soient très « poétiques »... Les commémorations ont quelque chose d’emphatique que fuit la poésie contemporaine, justement. En ce qui concerne la suite de votre question, la poésie s’est en effet coupée du grand public, peut-être parce que les recherches conceptuelles, métatextuelles, intellectuelles, ont un peu effrayé le public, à un certain moment même si la poésie en est revenue (mais peut-être pas le public...)

RD : L’on dit que le meilleur moyen de cultiver et faire goûter la poésie vivante pour les autres et aux autres c’est de diffuser les revues de poésie puisque la plupart des maisons d’édition n’éditent que des poètes disparus ou très connus. Béatrice, vous-même, vous avez fondé la Revue Nu(e), qui publie des poètes contemporains depuis 1994 et souvent, vous accueillez à Nice, des auteurs dans le cadre des lectures ou des manifestations autour de la poésie. Quelles seraient les satisfactions et les déceptions de ces projets à long terme ?

 

BB : Les satisfactions : partager la création avec d’autres. Chaque numéro de revue constitue un espace offert à un poète qui choisit lui-même les créateurs dont il veut s’entourer, les plasticiens, les critiques littéraires, les poètes, avec lesquels il entretient des affinités. Ce style a permis au cours des années à la fois une cohérence autour d’un auteur et une diversité grâce à la présence de plusieurs formes d’écritures – interviews, critiques littéraires, poèmes, critiques d’art – et a créé des résonances, des échos, entre chaque texte ou entre les textes et les interventions des peintres. Dans cette « mise ensemble » il y a une volonté de décloisonner, de mêler et de rapprocher, de faire se croiser des écritures et des individus qui, sinon, resteraient chacun dans leur univers. La revue permet ainsi de rassembler des voix qu’on n’imaginerait pas ensemble. Elle trouve sa justification dans ce désir d’échanger, d’établir des liens entre les auteurs, liens parfois polémiques mais toujours inducteurs de dialogue. En outre, la revue permet de publier en temps réel, ce qui donne un plus grand dynamisme à la création, alors que la moindre édition prend de 3 à 4 ans et établit ainsi une forme de distance, de retard. La revue consiste, elle, en une autre approche qui n’est pas celle des grandes éditions orientées vers la consommation et soumises à des impératifs économiques. Ainsi il y a un divorce avec la logique de marché. La revue, c’est un lieu de travail, un lieu de correspondance, un lieu où tout le monde est à égalité, un lieu d’exercice de l’amitié.

Le panorama de la poésie contemporaine a longtemps été fondé sur quelques « mouvements », un peu fermés les uns aux autres, voire exclusifs. Le rôle de la revue, tel que nous l’avons envisagé et tel que nous continuons à le penser, c’est de s’éloigner de ces querelles, de ces poncifs et de pratiquer l’ouverture. Même lorsque la revue publie de « grands auteurs » ou des auteurs déjà presque « classiques », elle leur laisse un espace différent de celui de l’édition. Elle leur permet ainsi de dire des choses qu’ils n’avaient pas dites ailleurs et de « baisser la garde » d’une certaine façon. De se retrouver dans un autre contexte à côté d’autres auteurs, d’auteurs jeunes, peu connus. Pour les jeunes auteurs cela offre la possibilité de se confronter à des maîtres. La revue a ainsi le rôle d’un laboratoire (ici le terme me paraît plus justifié), là où s’expérimente, se fabrique la poésie, elle a quelque chose d’artisanal. Elle donne envie d’écrire et entraîne dans un processus de création. Elle assume également un rôle d’animation avec des invitations de poètes contemporains, elle propose des lectures, des expositions d’artistes, et s’ouvre ainsi sur la cité. Elle est présente sur les festivals du livre, joue un rôle d’animation dans les milieux scolaires et universitaires, les bibliothèques municipales et établit des relations avec d’autres centres culturels et poétiques. La revue se veut donc un lieu vivant où la poésie contemporaine trouve un espace de création et d’amitié. Voici les satisfactions.

RD : Et les déceptions ?

BB : Les déceptions maintenant (la liste sera moins longue) : les difficultés financières et matérielles, la suppression ou la baisse des subventions, la fatigue, l’usure. L’impatience, le narcissisme de certains auteurs. Le manque de visibilité et de médiatisation d’un travail très difficile. Et parfois (rarement) des moments de découragement où l’on ne croit plus ni à la poésie, ni à ceux qui l’écrivent, ni à son propre travail, et où l’on a envie de tout arrêter.

RD : Ces revues de poésie (sur papier ou/et virtuelles) sont nombreuses mais assez confidentielles, et ont du mal à échapper au (…) et de se développer au-delà du (…). Appelons cette suspension « circuit fermé de ceux qui font la poésie qu’ils lisent »...

BB : C’est sans doute vrai. Mais cela relève peut-être d’un mouvement plus vaste qui consiste en une certaine désaffection de ce qui est littérature et art. Et parmi les arts, la poésie est peut-être celle qui, n’étant en rien spectaculaire, est la plus coupée du grand public. Elle est difficilement médiatisée et difficilement accessible. Tout cela semble impardonnable dans un contexte où il faut aller au plus vite et au plus frappant et au plus facile.

 Benoît Conort dit que la poésie étant liée à la diction du deuil et de la mort ne peut qu’être exclue d’une société qui refuse la mort et sa méditation. Pas plus que la mort, la poésie n’est « politiquement correcte ».

RD : Symbole et sens. Symbole du sens. Colère, frustration. Malheur, bonheur. Poésie et expression poétique. Etats d’âmes translucides, esthétique du beaulaid, abandon du soi-même, lyrisme en positions de cri militant et d’engagement social ? Nos temps modernes en usent-ils toujours ? De la même façon ? Autrement ?

BB : Non, maintenant on use du portable et d’Internet, de la console de jeux, on se moque un peu du cri militant et de l’engagement social, éthique ou esthétique. C’est le clinquant qui prime, « le sommeil dogmatique » règne un peu partout. 

RD : Que choisir de tout ce qui se passe poétiquement aujourd’hui ? Côtoyer la mode américaine des années 70 et 80 ? Ressusciter les trouvères et les troubadours ? Rendre visite de plus en plus souvent au maître Villon ? Tendances largement pratiquées comme en témoignent les sites et les blogs de la Toile.

BB : C’est un constat un peu énigmatique. Voulez-vous dire qu’il y a une mode passéiste en poésie ? C’est sans doute vrai, mais vous évoquez un retour nostalgique qui se ferait sur un mode un peu superficiel et qui s’appuierait sur des supports tels que la mode américaine, les blogs, les sites. Je ne sais pas trop quoi vous répondre. La Poésie a un rapport avec la mémoire, de toute façon

RD : Y-aurait- il un recul ou un progrès artistique au niveau de la pratique de l’écrit et du dire ?

BB : La notion de progrès n’est peut-être pas applicable à l’art et à la littérature. Dans ces domaines, on est dans de l’explosif, du qualitatif, non dans du quantifiable et chacun refait un monde à chaque fois...

RD : Certains lecteurs de poésie contemporaine et ceux qui en écrivent, l’habillent de musique rythmée et de rituels viscéraux, avec par exemple le rap ou le slam. Ce retour aux procédés traditionnels du vers social et de la rime musicale renforce-t-il l’expression poétique ?

BB : Cet habillage rend peut-être la poésie plus facile à entendre, plus audible, plus facile à mémoriser, mais je ne crois pas que cela puisse renforcer l’expression poétique. Ce sont plutôt des formes différentes, codifiées, qui peuvent aussi revêtir un grand intérêt comme la poésie sonore, la performance, ou encore, comme vous le dites, le lien entre deux genres la poésie et la chanson à travers le rap et le slam.

RD : Retournons, s’il vous plaît, à vous, Béatrice, et à vos livres d’auteur. Quel est celui le plus cher à votre esprit et pourquoi ?

BB : Le dernier, Mutilation d’arbre, dédié à mon père, peintre mort en 2006.

RD : Pour clore cet entretien, aimeriez-vous laisser un message à vos lecteurs, citer quelques uns de vos vers, récemment écrits ?

BB : Je n’ai pas de message à délivrer. Je ne me sens pas investie d’un quelconque Contadour !

Les quelques mots extraits de mon dernier recueil, sur lesquels je terminerai cet entretien, ne seront dirigés que vers vous, chère Rodica, comme un remerciement pour ce temps que vous m’avez accordé : « Tu fêtes l’anniversaire des fleurs avec ta générosité coutumière  ».

(Nice, 20 Mai 2008)

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