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Didier Eribon : Réflexions sur la question gay
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 Article publié le 14 septembre 2008.

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Librairie du gay savoir
Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir

Didier Eribon : Réflexions sur la question gay (Fayard, 1999).

D’une part, il y a ceci, raide comme béton : « J’aime la bite. J’aime me faire baiser par une bite. J’aime branler une bite. J’aime sucer une bite et il paraît que je suis doué ! ». Ainsi s’exprime Justin, 17 ans, l’éphèbe de la série Queer as Folk (épisode 5 de la première saison), devant sa mère et la thérapeute chez laquelle celle-ci l’a traîné. « Cela a le mérite de la clarté ! », conclut doctement la psychiatre qui n’a rien à ajouter à ces propos révélant sans équivoque la conscience et l’expérience précoces du jeune homme. Il y a donc ce désir qu’il faut bien un jour appeler par son nom : chacun finit (avec les nuances factuelles qu’appelle bien sûr l’exacte polarisation de l’individu concerné) par le formuler tout aussi crûment, ne serait‑ce que pour soi, même s’il croit, plus ou moins longtemps, être seul au monde à éprouver de tels appétits. D’autre part, il y a dans l’air ambiant, qui est celui du corps social où l’on est pris dès avant de naître, un tropisme puissant bien que diffus répandant l’aversion et la répulsion envers de tels affects, dévalorisant jusqu’à l’injure et à la persécution les partisans et les pratiquants de ce désir. De fait, même si chacun a, d’abord, l’illusion de réinventer comme pour soi la nature à la fois naïve et étrange de son attirance, la diffamation est première et toujours elle précède. Elle ne tarde pas à rattraper l’impétrant qui expérimente alors les effets souvent désastreux de la discrimination dont il devra pourtant faire sa chance et son destin.

L’originalité de l’ouvrage est de replacer, pour mieux la connaître et la définir, l’expérience homosexuelle, tendant à devenir culture gay, dans sa situation originelle, celle de la pression et de l’oppression qu’exercent un pouvoir et une idéologie « dominants » sur toutes les déviances susceptibles de remettre en cause le modèle de l’hétérosexualité à finalité familiale. Aussi l’injure est-elle souvent le choc initial éprouvé par celui qui se sent différent et, même si elle n’est ni constamment actualisée, ni toujours prononcée, elle prédétermine par l’horizon potentiel qu’elle trace le champ où se déroulera le cheminement particulier de chaque expérience concrète. Cet acte de langage, de qualité performative c’est-à-dire capable de « faire » en « disant » seulement, assigne brutalement en guise d’identité « une place particulière dans le monde à celui qui en est le destinataire ». Une place bien sûr dévalorisée et infamante qui classe et hiérarchise, qui emblématise et stigmatise. Cette injure, qui préexiste aux locuteurs et qui leur survit, fonctionne comme le signe d’un destin, vouant une gamme entière du désir à la morbidité ou au vice, s’ingéniant ou à culpabiliser un malade ou à médicaliser une potentialité foncièrement criminelle. Et Didier Eribon montre à quel point un tel partage, imposé parfois par la force, influe sur la manière dont la personne concernée envisage sa propre intimité et l’ensemble de ses relations avec les autres dans le monde social, familial et même amical. Le clivage établi entre la nécessité de vivre, d’une façon ou d’une autre, un désir –qui se doit de prendre corps et de trouver écho en d’autres corps, d’autres esprits et d’autres cœurs–, et l’interdit dévalorisant qui porte sur l’expression et la visibilité de ces attirances et sur l’existence même des actes qu’elles induisent fait des vies d’homosexuels des vies coupées en deux dont les deux moitiés sont censées s’ignorer, voire se détester. Nombre des traits de la socialité propre aux homosexuels comme de la socialité qu’on leur accorde, tels que Proust les décrit dans sa Recherche, relèvent de ce découpage. Le baron de Charlus, qui croit donner le change au monde entier grâce à la virilité de son allure, abhorre les manières efféminées de M.de Vaugoubert, qui rit trop fort et parle au féminin, et il n’aime pas être vu en sa compagnie. Pourtant il a besoin de lui pour se répandre en confidences et confesser ses coups les plus heureux ou s’en vanter ; il a ainsi l’impression de se compromettre et c’est comme s’il reniait une partie de lui-même. Il y a, à tel ou tel moment, en tout homosexuel un homophobe qui déteste les autres invertis et les méprise dans la proportion même où tout le système le conduit à haïr une bonne moitié de lui‑même : d’où, par exemple, l’intransigeance brutale et injuste d’un supérieur homosexuel envers ceux de ses subordonnés qu’il pourra soupçonner d’être comme lui ; la férocité envers son semblable d’un inverti affublé d’un pouvoir discrétionnaire à son endroit. Dans le salon de MmeVerdurin, l’on chuchote derrière le dos de Charlus qui ne « doit » pas s’en rendre compte. Mais, quand ce dernier se permet des allusions trop claires à ses penchants, on ne le laisse pas parler et on lui interdit d’exprimer, comme il le voudrait parfois, les considérations esthétiques positives qui peuvent, quand son goût du même s’affirme, résulter de sa sensibilité affinée. La société, dont la coterie Verdurin se tient pour la quintessence, garde pour elle le monopole du jugement et elle le veut entièrement dévalorisant, ne laissant l’intéressé ni se montrer sous son meilleur jour ni faire état lui‑même de son désir. Dans ce monde soumis à un modèle unique et à une tyrannie univoque, pour paraître en société et y tenir un rôle ou plus simplement pour vivre au jour le jour, une « race maudite », comme la nomme Marcel Proust, a dû taire et mépriser elle‑même plus d’une moitié de son être.

Les aperçus historiques apportés par cet essai concernent principalement le combat relativement récent des homosexuels pour assurer la visibilité et l’expression de leur désir. L’entreprise remonte, tout au plus, au milieu du XIXe siècle et il s’agissait aussi de lutter contre la honte et de répondre à une condamnation morale immémoriale. Didier Eribon montre en effet, en s’inscrivant en faux contre le Foucault de La volonté de savoir (tomeI de son Histoire de la sexualité), que le souci premier de ceux qui s’engagèrent dans cette bataille ne fut pas de défaire le « personnage de l’homosexuel », construit grâce à la médicalisation opérée par la psychiatrie moderne, mais plutôt de réaffirmer la noble tradition de la « pédérastie » dont le modèle indépassé reste celui de la Grèce antique. Il développe ce que furent les travaux et les espérances de John Addington Symonds et de Walter Pater en Angleterre, accompagnant en amical écho l’essor continental d’un Walt Whitman et précédant d’une génération l’œuvre et l’exemple d’Oscar Wilde. Il recompose leur « rêve d’une Grèce perdue » proposant un idéal d’accomplissement à la fois moral et esthétique, fût-ce au prix d’une chasteté quasi ésotérique et hautement improbable. Ce faisant, il prouve que le discours qui assura progressivement la visibilité d’un désir que la société bourgeoise ne voulait ni nommer ni voir fut le fait d’intellectuels et d’artistes visant à faire de la vie – de leur vie – une œuvre d’art dont ils seraient les libres artisans. Mais leur revendication s’appuyait également, d’une manière moins avouée, sur la présence effective dans la société telle qu’elle existait de pans entiers d’une vie infra‑sociale, dérobée, secrète, souvent traquée par la police. Un véritable style de vie affirmait sa permanence, sa persistance en un enracinement populaire et permettait aux amours entre personnes du même sexe de s’accomplir, manifestant concrètement dans la mouvance parfois interlope d’un « milieu » singulier un sentiment de communauté entre homosexuels qui remonte sans doute très haut dans l’histoire et qui transgressait aussi bien toutes les différences entre les sexes qu’entre les âges de la vie et les classes de la société.

C’est ce soubassement longtemps invisible, parce que voué à une quasi clandestinité, que Didier Eribon voit à l’origine de ce que notre temps appelle plus volontiers « culture » ou « subculture » gay. De fait, les polarisations à la fois multiples et unes de multiples vies homosexuelles, à travers ces années où la visibilité croît, ont privilégié les lieux et les vocations susceptibles d’autoriser de tels rassemblements, informels mais vitaux, fluides mais potentiellement inventifs, créateurs de solidarité et proposant « l’amitié comme mode de vie ». Les grandes villes attirent et retiennent les homosexuels ; certaines professions, celles surtout qui permettent d’associer au savoir-faire technique une souplesse et une finesse déjà artistiques. Ainsi se déploie, s’affirme et se réalise une conception esthétique de la vie qui souhaite faire de chaque instant une réalisation artistique aboutie, l’acmé d’un plaisir typé, autonome et original, indépendamment des valeurs établies et des normes en vigueur.

Le désir de transformer sa vie en œuvre d’art, en s’appuyant à la fois sur l’élitisme d’une culture raffinée qui se donne les moyens nécessaires à son entreprise et sur les connivences que peut assurer un « milieu » solidement installé, est au cœur de la vie et de l’œuvre de Wilde dont le roman, Le portrait de Dorian Gray, dessine l’allégorie d’un tel destin, sacrifiant à l’instant de la jouissance bien tournée tout le temps disponible, passé, présent, avenir, comme arrêté dans le miroir qu’est le portrait. C’est aussi la leçon de Gide dans L’immoraliste et Les nourritures terrestres. Ce sera, d’après Eribon, l’ultime posture de Foucault qui renoue dans les deux volumes de son Histoire de la sexualité, parus à la veille de sa mort, L’usage des plaisirs et Le souci de soi, peut-être sans bien s’en rendre compte, avec ces grands ancêtres qu’il fut, à un moment, tenté de traiter d’esthètes. Car il s’agit là de mener, sur un tout autre mode que celui de la subversion classique, armée et casquée, figée en lutte des classes, la guerre contre les pouvoirs de l’assujettissement en élargissant l’espace de liberté que l’on peut conquérir contre ces pouvoirs. Certes la saturation du champ social et vital de l’homosexuel, couvert par la présence potentielle de l’injure et l’omniprésence de la discrimination, est indéniable et l’assujettissement s’impose donc de haut en bas et de bas en haut par capillarité et scissiparité : l’exclu dévalorisé s’ingéniant très vite à en exclure et à en dévaloriser d’autres, jusqu’à l’intérieur de soi… Mais Foucault, qui veut y croire, en montre de nombreux exemples : à chaque point plus ou moins subtil d’asservissement et de sujétion correspond un point ou un ferment d’opposition et de résistance. À la massivité apparente de la norme ou de la normalisation en acte, s’oppose et s’impose par « saturation stratégique » un combat potentiel, actif en chaque point sensible où il est possible d’affirmer sa rétivité critique, son « indocilité réfléchie ». Ce travail de désassujettissement, strictement conjoint au maillage de l’asservissement, relève de ce que le philosophe considère comme « la politique de la vérité » et il s’agit d’abord d’une attitude, d’un comportement qui engage parfois corps et esprit, non d’une théorie abstraite.

Aux identités imposées il faut répondre par l’affirmation d’une vigilance identitaire, qui se garde d’assigner d’avance des formes et des valeurs, d’établir trop vite des normes, des coutumes et des rites contraignants. Aux injonctions à se taire répliquer par l’assertion qui dit tout simplement ce qu’il en est de la vérité d’un désir ou d’un autre. Il faut ainsi laisser ouverts les multiples possibles, qui naîtront et proliféreront de situations encore inconnues. Foucault voyait dans l’égalité des droits enfin accordée aux homosexuels (mariage, adoption, succession et héritage) non la normalisation de ce groupe alors réduit au droit commun et disparaissant comme entité spécifique, mais la possibilité, en explorant les multiples combinaisons potentielles offertes par ces nouvelles règles d’union et les mouvances sociales autant que sexuelles ainsi admises, d’ouvrir à tous des modes de vie et de relations inédits. C’est dire que ce dernier ne croyait plus ni en « la révolution » qui pourrait renverser d’un seul coup – magiquement – l’ordre économique, social et idéologique, ni en la puissance monovalente et sidérante de « la subversion » gay appelée à gangrener inéluctablement l’ordre hétérosexuel. Il croyait désormais en « l’invention », de soi-même d’abord selon les principes d’une « esthétique de l’existence » conçue comme « élaboration et stylisation » de ses potentialités les plus personnelles où l’on se prend « pour objet d’une élaboration complexe » ; d’un monde où vivre ensemble ensuite. À terme il s’agirait pour tous et pour chacun de la « création de nouvelles formes de vie, de nouveaux types de relations ». Selon Deleuze, ce serait là « l’opération par laquelle des individus ou des communautés se constituent comme sujets, en marge des savoirs constitués et des pouvoirs établis ». Mais le sujet « libre » n’est jamais donné, achevé, clos sur une identité formulable ; il est toujours à faire et à recommencer.

Pour être gay, il ne suffit pas de proclamer : « Pour moi, j’aime la bite ! » ; il faut travailler à le devenir en suivant cette fois l’injonction d’un poète : « Développez votre étrangeté légitime » (René Char). C’est opposer à l’injure omniprésente la rétivité d’une véritable réplique, à la calomnie la vérité, à l’aveuglement volontaire la visibilité, aux diverses objections dénonçant sans vergogne des qualités obtuses et inventées pour l’occasion la force imaginative et inventive qui déterritorialise pour recréer « de nouvelles possibilités personnelles, sociales et culturelles ».

Ce livre qui progresse volontiers « à sauts et à gambades », à travers les temps et les œuvres, les exemples et les idées, sans afficher d’ordre réellement précontraint, trace une ligne d’erre ou une ligne de fuite en définitive optimiste qui le met pourtant presque en contradiction, à la fin, avec son point de départ : l’universelle injure… Un autre ouvrage du même auteur intitulé Hérésies, Essais sur la théorie de la sexualité (2003) suggère plus chaudement la force sulfureuse de l’inassimilable qui ma foi ! laisse craindre, à certains moments, quelque retour du bûcher pour les hérétiques !

Librairie du gay savoir, 11

 

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