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Le Voyage de Maëldune
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 Article publié le 14 septembre 2008.

oOo

Moi, j’étais le chef du clan - mon père, lui l’avait tué -

Mais j’ai rassemblé mes hommes ; et j’ai juré d’avoir sa tête.

Chacun d’entre eux avait l’allure d’un roi ; chacun était noble de sang

Et de rang ; tous s’enorgueillissaient d’être du meilleur lignage.

 

Chacun d’entre eux était d’une grande bravoure au combat,

Et digne des plus valeureux héros de la légende ;

Chacun d’entre ces hommes eût préféré mourir,

Plutôt que de nuire à l’un de ses compagnons.

Il vivait sur une île au milieu de l’océan - on a embarqué, un matin -

Lui qui avait tué mon père le jour avant

Ma naissance.

 

II

 

Alors on est arrivé en vue de cette île au milieu de l’océan ; et là, sur la grève,

Siégeait-il.

Quand soudain un coup de vent,

Nous a poussés au large, loin de l’île.

 

III

 

Alors on est arrivé sur l’Île Silencieuse, où jamais l’on n’avait mouillé encore,

Et où l’océan, silencieusement, vient se briser sur une rive d’or ;

Où les ruisseaux scintillent à la lueur du jour, sans un bruit ;

Et les cascades gigantesques,

Se fracassent contre les flancs de la montagne -

Sans un écho ;

Et les peupliers, et les cyprès, qu’oncques la tempête n’a ébranlés,

S’épanouissent jusqu’en haut de l’île, à perte de vue ;

Et les pins, à partir des rochers, s’élancent vers les nues à des hauteurs fantastiques ;

Et le ciel, au-dessus, est habité par l’alouette -

battant de l’aile sans jamais un chant.

Et le coq n’y crie pas, et le taureau n’y meugle pas, et le chien n’y aboie pas.

Alors on a fait le tour de cette île, on l’a explorée tout entière, mais jamais

le moindre murmure, le moindre souffle -

Tout y était beau comme la vie, tout y était calme comme la mort.

Alors on s’est mis à haïr cette île de beauté, pour ce qu’à chaque fois qu’on

s’efforçait à parler,

Nos voix, hors de nos lèvres, s’échappaient grêles et fluettes comme des

cris de chauve-souris ;

Et ces hommes à la gorge puissante, d’où s’élevait un tel cri de guerre

Qu’un millier d’hommes, rien qu’à l’entendre,

Se jetaient à la mort tête la première -

Oh, ces hommes-là, muets comme des carpes ! - aussi, bouillaient-ils de colère :

Et il s’en fut de peu qu’ils ne s’entre-tuassent ; mais, juste après ça,

On a pris le large.

 

IV

 

Alors on est arrivé sur l’Île des Cris, on a débarqué, une poignée d’oiseaux sauvages

Glapissaient là-haut sur l’un des sommets, avec des voix humaines, et des mots d’humains ;

Ils glapissaient d’une heure à l’autre, et dès que leurs voix éclataient

Le bœuf renversait sa charrue, le grain mourait sur l’épi,

Et mes hommes s’effondraient, morts, au milieu des vaux,

Et le bétail pour moitié se prenait à boiter,

Et le toit des chaumines s’effondrait sur l’âtre, mettant feu au logis ;

Alors les cris de ces oiseaux sauvages pourrirent le cœur de mes hommes,

Jusqu’à ce qu’ils se missent à crier plus fort que les cris :

Et de s’étreindre les uns les autres,

Et de s’entre-tuer ;

Mais je les ai séparés ; j’ai vu qu’on ne pouvait rester,

Alors on a laissé les morts à la merci des oiseaux ; et, emportant nos blessés,

On a pris le large.

 

V

 

Alors on est arrivé sur l’Île des Fleurs : leur haleine parfumée nous rencontra sur la mer,

Quand le Printemps, et son demi-frère l’Eté, vinrent à nous sur le dos des Alizés ;

Et l’écarlate fleur de passion ; et l’empourprée clématite, aux rochers,

S’accrochaient,

Où, étoilé d’une myriade de fleurs, flottait le volubilis ;

Où la plus haute cime du mont, là-haut, était blanchie de lys, en lieu de neige :

Et ces lys, pareils à des glaciers, serpentaient le long de ses flancs,

Jusqu’en contrebas,

Où ces premiers s’étalaient dans un brasier incandescent de tulipes, de coquelicots,

Et d’ajoncs efflorescents,

Et de roses vermeilles qui s’épanchaient, sans feuille ni épine, des buissons alentour ;

Où, s’écoulant comme un torrent de gemmes, tout ce versant de l’île

Etincelait de mont-à-mer : sans oncques un arbre.

Alors on a vogué sur des lacs de safran, en louant notre sang et notre rang,

Et puis on s’est prélassé dans des lits de lys, en composant des chants à la gloire de Finn,

Jusqu’au moment où chaque homme, tel une icône dorée, fût tout entier recouvert de pollen,

Alors qu’on mourait de soif, dans la chaleur de l’après-midi.

Des fleurs et des fleurs, et toujours des fleurs,

Mais jamais le moindre fruit !

Alors on s’est mis à haïr cette Île Efflorescente, autant qu’on avait haï l’autre Île,

la muette,

Et puis on a arraché les fleurs par milliers, on les a balancées par monts et par vaux,

Et l’Île des Fleurs, ce n’était plus qu’un rocher nu,

Quand on a pris le large.

 

VI

 

Alors on est arrivé sur l’Île des Fruits : tout à l’entour,

Sur les collines, et les caps,

Se balançaient, à l’infini, les perles ambrées et pourprées de la vigne ;

Et les blonds melons dormaient, pareils à de jeunes Soleils,

Sur le sable doré de la rive,

Où le figuier, y prenant racine, s’étendait sur toute l’île ;

Là,

s’élevait le mont : pareil à quelque trône serti de joyaux,

Qui scintillaient dans l’atmosphère parfumée

De l’île ; et qu’illuminaient des cascades de prunes, et des rivières de poires

mordorées ;

Ainsi que des baies d’un pur vermeil qui s’enflammaient

Sur les tiges de houblon, et de vigne ;

Mais dans chacune de ces baies, et chacun de ces fruits,

Se cachait le plaisir enivrant du vin.

Au sommet

De la montagne, il y avait des pommes à profusion : les plus grosses

Qu’on eût jamais pu voir,

À tel point celles-ci poussaient, et se serraient, les unes contre les autres,

Sans la moindre foliole qui les séparât ;

Toutes étaient plus pourpres que la santé même - ou que la honte la plus vive,

Et toutes, à l’heure vespérale, embrasaient de leurs feux le Couchant ;

Alors on est resté trois jours, on s’est gavé de ces fruits capiteux,

On est tous devenus fous,

Et de sortir nos épées, et d’en menacer son voisin,

Et de se jeter les uns sur les autres et de s’entre-tuer ;

Mais moi, je n’avais mangé qu’avec parcimonie, et j’ai combattu jusqu’à les séparer,

Alors je leur ai remémoré la mort de mon père, et après ça,

On a pris le large.

 

VII

 

Alors on est arrivé sur l’Île du Feu : nous fûmes attirés par sa lumière, depuis la mer ;

Comme son sommet, vers l’étoile du Nord, vomissait un véritable torrent de feu ;

Oui, nous fûmes charmés par la lueur et la clameur, mais à peine

tenions-nous sur nos jambes.

Toute l’île, en effet, était secouée de tremblements - par à-coups,

Ainsi qu’un homme en proie aux affres de la mort.

D’ailleurs, les fruits qu’on avait ingurgités nous étaient montés à la tête, et nous avaient à ce point

rendus fous qu’à la fin

Certains d’entre nous ont sauté dans les flammes ; alors on a pris le large, et on est passé

Au-dessus de cette île engloutie, où l’eau est aussi pure que l’air :

On a regardé en bas : oh, quel Eden ! Ô Dieux, quel monde de splendeurs !

Il y avait des tours nées d’un empyrée perdu, au fond d’un océan arc-en-ciel ;

Il y avait des palais tranquilles et silencieux, ainsi que des champs sous-marins,

endormis pour l’éternité ;

C’est alors que trois de mes meilleurs hommes, quoi que j’en die,

Ont plongé dans l’eau tête la première,

Mais ce Walhalla, aussitôt,

A disparu.

 

VIII

 

Alors on est arrivé sur l’Île Généreuse, où les cieux flottent bas au-dessus

des terres ;

Où chaque matin, à l’aube, une main ensoleillée descendait des nuages,

S’ouvrait lors, puis déposait à côté de chaque homme - dès son lever,

Autant de pain qu’il lui était nécessaire pour une journée sans labeur,

Jusqu’à que le soleil sombrât sous le Ponant ;

Alors on a erré autour de cette île, jusqu’à la connaître tout entière. Ah,

eut-on jamais cette Vie-là ?

Et de composer des chants à la gloire de Finn, et de faire des louanges

à notre sang millénaire !

Ainsi contemplions-nous les vagues languissantes, assis près du gargouillis

des ruisseaux ;

Ainsi chantions-nous les chants des Bardes, et les exploits des Rois-Elfes ;

Mais à la fin on a commencé à s’ennuyer, à pousser des soupirs,

à s’étirer et à bailler d’ennui ;

Jusqu’à ce qu’on se mît à haïr l’Île Généreuse, de même que

la main ensoleillée de l’aube :

Il n’y avait, en effet, nul ennemi en ces lieux ; pourtant, toute l’île -

dans sa luxuriance - n’appartenait qu’à nous ;

Aussi, on s’est mis à jouer à la balle, puis au lancer de pierre,

Et puis on s’est mis à jouer à la guerre - mais c’était là un jeu dangereux,

Car la passion du combat bouillait en nos cœurs :

On s’est mis à s’entre-tuer ; mais aussitôt,

On a pris le large.

 

IX

 

Alors on s’est retrouvé sur l’Île des Walkyries : nous entendîmes leur cri éthéré -

"Venez à nous, Ô Marins, venez" ... qu’elles modulaient sous un ciel pourpre d’orage

Qui jetait le feu et le sang de l’aurore,

Sur leurs corps de déesses ; en effet, sur chacun des caps les plus élevés,

Siégeait une Walkyrie nue comme les blés,

Et cent autres de ces dernières s’étaient alignées sur le rocher, ô blancs oiseaux de mer,

Tandis qu’une autre centaine d’entre elles gambadaient et caracolaient sur les épaves qui

gisaient sur le sable en contrebas ;

Et les cent qui restaient, s’arrachant aux récifs, offraient toutes leurs seins aux embruns -

devant nous ;

Mais j’ai compris qu’on allait s’entre-tuer - aussi, sans attendre,

On a pris le large.

 

X

 

C’est alors que des vents mauvais

Nous ont poussés vers l’Île aux Deux Tours.

L’une était faite de pierre polie, l’autre sculptée de fleurs sur toute sa surface,

Mais un séisme couvait dans les crevasses en dessous des vallons,

Aussi se heurtaient-elles l’une à l’autre, tête contre tête, dans un

vacarme de cloches ;

Lors des centaines de corneilles, à chaque fois, s’envolaient de ces Tours :

Et de criailler, et de se quereller de plus belle ;

Tandis que l’Enfer des cloches résonne en cœur et cervelle,

Jusqu’à ce que l’amour du fer nous assaille : on s’est tous rangés pour l’une ou

l’autre Tour,

Certains étaient pour celle à pierre polie, d’autres encore pour celle aux fleurs sculptées,

Alors le courroux des Dieux gronda en nous tout le jour,

Puisque l’une moitié occit l’autre ; mais après ça,

On a pris le large.

 

XI

 

Alors on est arrivé sur l’Île d’un Saint ayant navigué avec Saint Brendaine du

temps jadis ;

Il vivait, depuis lors, sur cette île-là : trois siècles s’étaient ainsi écoulés.

Et sa voix avait des échos d’autres mondes, et son regard était doux,

Et ses blancs cheveux, à ses pieds, tombaient à l’image de sa barbe.

Alors il m’a dit : "Ô Maëldune, je t’en conjure, renonce à ce combat !

Souviens-toi des mots de notre Seigneur

Quand Il a dit ’La Vengeance est à moi !’

Ses ancêtres ont tué tes ancêtres en guerre ou en simple conflit,

Tes ancêtres ont tué ses ancêtres, chacun pris une vie pour une vie,

Ton père avait tué son père, combien de temps encore cette tuerie

Va-t-elle durer ?

Retourne-t’en à l’Île de Finn, et laisse le Passé

Au Passé."

Alors on a baisé l’extrémité de sa barbe et on a prié en le voyant lui

qui priait ;

Ensuite il nous a absous, le Saint Homme - et puis, tristement,

On a pris le large.

 

XII

 

Alors on est revenu sur l’Île d’où notre navire avait été emporté,

Et là, sur la grève, siégeait-il :

Cet homme qui avait tué mon père. Je l’ai vu et l’ai laissé.

Oh, que j’étais fatigué de ce voyage, des soucis, des conflits et de tous

nos péchés ;

Quand j’ai débarqué ce soir-là, avec une poignée de mes hommes,

Sur l’Île de Finn !

 

Traduction de : Joachim Zemmour

 

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