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Des gens disparaisssent - Deux livres de Claude Mouchard
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 Article publié le 14 septembre 2008.

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Des gens disparaisssent
Deux livres de Claude Mouchard
Pascal LERAY

Claude Mouchard - Papiers ! Pamphlet-poème - Qui si je criais, Oeuvres témoignages au XXe siècle - Editions Laurence Tepper, 2007

Dans ce pays, littérature et témoignage sont deux choses distinctes. L’espace littéraire français est bien tranché. Certes, il arrive encore que le roman dise quelque chose de la réalité mais cette ultime coquetterie n’a pas grand-chose à voir, par exemple, avec la tradition russe où le témoignage, l’ouvrage de portée documentaire, a un sens littéraire fort. La voie ayant été ouverte par Dostoïevski, les circonstances historiques ont certes eu leur part dans le phénomène qui a vu naître, au XXe siècle, tant Varlam Chalamov qu’aujourd’hui Svetlana Alexeievitch. Mais enfin, ce n’est pas seulement une question de structures sociales. La France aussi a sa part d’histoire i- et de présent - ndicible.

Si le romancier n’a qu’un souvenir très lointain de ce que pouvait un Zola, on attend moins encore du poète. La tendance est au lyrisme et la préférence va au lyrisme rentré, un parc est réservé au laborantins du langage, bref : pas de réalité, pas d’espace social, dans le poème contemporain. Ou si peu. Et sous quelle forme ? L’expression, pas le document. Là encore, le lyrisme l’emporte. Et la violence sociale n’est pas un thème parmi d’autres. Il engage une responsabilité. Pour un auteur, la responsabilité repose sur la pensée.

Ce n’est pas Claude Mouchard que la question du sujet, qui travaille une part importante de la critique littéraire d’aujourd’hui, rend aveugle à son temps. On voudrait revenir ici sur les deux ouvrages parus l’année dernière aux éditions Laurence Teper, deux textes qui se répondent et se lisent ensemble : Qui si je criais, un important volume consacré aux « oeuvres-témoignages dans les tourmentes du Xxe siècle » et un « pamphlet-poème » initulé Papiers ! Le caractère simultané des deux parutions n’a rien de fortuit et le double événement doit être deux fois salué.

Qui, si je criais, est traversé par quelques-unes des plus imposantes figures littéraires de l’époque concernée : en vrac Paul Celan, Anna Akhmatova, Chalamov, Mandelstam, Imre Kertész... Plusieurs chapîtres sont consacrés à Chalamov, qui a beaucoup à enseigner encore. Une section concerne les japonais Takabare Toriko, Toge Sankichi, Ibuse Masuji et Ooka Shohei. Ils sont l’occasion de revenir sur un drame qui reste abstrait pour les Européens mais qui n’est pas la moindre des barbaries du XXe siècle - Hiroshima.  Enfin, l’ouvrage se termine sur une réflexion autour du film S 21 de Rity Panh. Ce livre est fait de notes plutôt que d’articles. Il est le fruit de longues années de lectures, de recherches. Il ne propose pas une thèse mais bien des lectures, « frustes questions d’un lecteur d’occasion », indique-t-il modestement en ramenant à la lumière La nuit des Girondins de Jacques Presser. Vers une « réception à-demi hallucinatoire ».

Pour un tel parcours, où l’effarement et la terreur pénètrent au coeur de la problématique littéraire, il faut une infinie pudeur dans le dire. Il faut que le livre soit ouvert comme une invitation à revenir sur des moments dont la force textuelle conduit à penser l’histoire – et même, à se penser dans l’histoire. L’ouvrage désigne donc des points d’impact, avec tout le dépouillement d’un homme qui marche dans les zones les plus endolories de la culture. Ce livre est à la fois une bibliothèque des drames historiques qui ne peuvent être mis au passé et le journal des réflexions d’un homme qui, ne l’oublions, est également un éminent spécialiste de Stéphane Mallarmé.

L’acte qui suit tombe comme une imprévisible évidence. Non que Claude Mouchard s’identifie aux différents auteurs qu’il appréhende : sa position est bien différente de celle d’un Chalamov. Mouchard, en publiant Papiers, ancre le poème dans le contemporain le plus radical. Il sait que la violence est invisible. Invisible spécialement à ceux qui en sont non les victimes mais les voisins. Il a une vue précise de ce qu’est aujourd’hui la situation d’un étranger sans papiers en France. Et l’on pourrait étendre le constat à toute la « forteresse Europe » mais l’ouvrage touche à la ville d’Orléans. Le poème est pulvérisé. Il ne ressemble à rien de connu dans l’espace poétique contemporain. Claude Mouchard est poète et son livre est une oeuvre des plus précieuses pour nous aujourd’hui, parce qu’elle tend à transformer le rapport du poème et de la société. Ce n’est pas l’élégie d’un drame social. C’est le poème documentaire d’une violence- d’une barbarie sociale. C’est le poème qui répond au journalisme.

 

 

Que peuvent-elles,

ces bribes (informations, souvenir d’informations) ramassées ici

(et tout de suite, décrochées des présents... : dans le vide)

susciter de mieux que nos habituels soupirs (en éteignant la télé) :

« ça ne devrait pas » avoir lieu..., ça « n’aurait pas dû » ?

 

Les clandestins, s’ils ne sont que les résidus, dans « notre » présent,

d’un avenir où tout serait réglé et chacun à sa place,

comment pourrions-nous réellement y

penser ?

 

La question des clandestins serait-elle d’emblée

périmée ?

 

Le poème répond bien à « l’universel reportage ». qu’attaquait Mallarmé, assimilant au passage le journalisme à la fiction. La parole journalistique est, sur cette réalité, inapte. Le poème ne pallie rien. Qui entend le poème d’aujourd’hui ? Même pamphlet – et peut-être surtout parce qu’il se pose en pamphlet – son effet se fait d’abord sentir dans le négatif. Ce qu’Orléans a nettoyé, par exemple. La nécessité du poème ne peut se situer ailleurs que dans l’espace d’une non-parole et dès lors, le poème ne peut non plus être pensé séparément du « reportage ». Alors, c’est peut-être parce qu’il se refuse à être fiction qu’il se pense et s’offre comme poème. Et même « poème pensée », dans toute la non linéarité du flux de la pensée, dont le poème est aussi le témoin nécessaire.

De longtemps, la poésie de Claude Mouchard occupe l’espace de la page d’une façon qui lui est bien particulière, afin que tout se réponde dans le texte, que le lecteur se perde dans les « multiples voix » du poème. Le parcours que propose Papiers ! est aussi de cet ordre et donne une vue radicalement intériorisée sur l’aventure personnelle d’un homme qui voit, qui a la dignité de voir et de dire son voir. Il est presque inutile de rappeler factuellement la barbarie sociale où nous vivons. Nous l’avons, pour beaucoup, sous les yeux. Il n’est peut-être pas exagéré, dans ce contexte, de considérer que Claude Mouchard a rendu, avec ce livre, quelque chose comme de la dignité à une poésie qui regarde le XXIe siècle commençant d’un oeil effaré et muet.

Pascal Leray

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