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Gor Ur - le Gorille Urinant (court extrait)
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 Article publié le 14 septembre 2008.

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Patrick CINTAS
Extrait du feuilleton à paraître le mois prochain ici même !

J’avais le choix, bien sûr. Mais si je m’exprimais, on me démontrerait comment et pourquoi je choisissais mal. En pleine maturité mentale, je subissais la pression cognitive qu’on applique à l’enfant pour lui faire croire que l’adolescence existe et qu’il va tirer profit de cette longue initiation pour devenir un individu et un citoyen. « Ils » recommençaient.

— Te bile pas, dit la Sibylle. Frankie est un bon garçon. Il est bien entouré.

Je voyais le visage morose de John Cicada qui n’approchait pas plus loin que le tapis de la porte d’entrée. Il s’apprêtait à ramener la navette à Cap Canaveral avec les pistonnés qui voyageaient aux frais de la princesse, comme si ces allers-retours pouvaient constituer les étapes d’un voyage digne de l’homme que j’étais.

— C’est donc une sœur qui voyage vers l’infini ? demandais-je sans cesse tandis qu’on me nourrissait.

— Ouais, avouait la Sibylle.

— Mais c’est pas ma sœur ?

— C’est la sœur de Frank.

Deux hommes, une femme. Le père s’était croisé avec MA femme pour créer LA sœur de Frankie. Et Frankie se désespérait parce qu’il avait hérité de MA connerie et de MON infortune. Il méritait mieux que de livrer des pizzas dans une station intermédiaire. Mais son petit patapouf de papa n’y pouvait rien. Il était obsédé par la question du choix. S’il avait su, papa Frankie, il s’rait pas venu rien que pour emmerder les Chinois. Qu’est-ce qu’ils me voulaient les Chinois ? Que je leur parlasse de quoi ? Je savais rien. Rien de rien. Et en plus l’existence se plaisait à brouiller les pistes. J’pouvais continuer à enquêter sur les autres pendant qu’on enquêtait sur moi-même. Les interférences risquaient de dénaturer un récit en trois temps : scène du crime / enquête sur le terrain / raisons du crime.

— T’embarqueras au prochain, dit la Sibylle parce que j’étais pas assez frais pour revenir par l’immédiat.

Fallait que j’me fasse à l’idée de cette espèce de sursis. Ça me donnait le temps, d’après elle, de créer le lien avec Frank qui était notre fils à tous les deux.

— C’est la vie, dit-elle. John me donnait une fille et tu n’aurais pas accepté ce fils parce que je te quittais. Tu comprends ?

— Je comprends !

— Qu’est-ce que tu comprends pas ?

— Je comprends que vous ayez éloigné le fils de Frank Chercos. Je comprends pas pourquoi vous avez expédié la fille de John Cicada dans l’espace infini. Vous n’avez plus d’enfants !

— C’est John qui prend les décisions. Tu lui parleras.

John Cicada, le héros de l’espace qui pilotait des navettes entre la Terre Natale et la Station Intermédiaire, John Cicada était en réalité un pauvre type qui se débarrassait des enfants de la Sibylle parce qu’il était stérile. Qui était le véritable père de la sœur de Frankie ? À mon avis, si cette sœur avait été expédiée dans l’Infini Éternel, il était question d’un père de la plus haute importance, tandis que le fils de Frank Chercos n’avait aucune espèce d’importance dans cette tragicomédie du bonheur orchestrée par Gor Ur. J’comprenais pas tout, mais je comprenais.

— Y avait tellement de gosses illégitimes, dans cette Nouvelle Société de l’Homme Libre, qu’on s’en débarrassait quand ils posaient le problème de la filiation biologique. « Ils » faisaient deux lots : ceux dont le père était un minable étaient expédiés dans une Station Intermédiaire où on leur trouvait du boulot ; ils mouraient de maladies tellement courtes que des fois on se posait la question de l’assassinat ; d’où la présence du plus fin limier de la Police Nationale sur les lieux : Frank Chercos : : les autres avaient un père impliqué par filiation légitime dans les affaires du Monde ; ces gosses ne pouvaient exister ; on les expédiait avec un couple chargé de les éduquer jusqu’à ce qu’ils soient capables d’en faire autant ; personne ne revenait ; Fabrice et Constance de Vermort avaient été condamnés à la Peine d’Infini et la sœur de Frankie figurait sur la liste de leur Voyage. Voilà toute mon histoire.

Le type qui me racontait ça était crédible.

— Quel était le crime commis par Fabrice et Constance de Vermort ?

J’y croyais. J’y croyais dur comme fer. On me changeait de position, mais ça servait à rien, je continuais d’y penser sans me laisser embobiner par leurs promesses. Bernie m’apportait les récompenses. J’appuyais sur les tirettes au lieu de les pousser. Il était désespéré.

— Ah ! le bon vieux temps où c’est qu’on était heureux d’siroter en attendant qu’ça passe ! T’étais un sacré siroteur, Frankie !

— Voilà où ça mène.

J’étais pas le type le plus joyeux de l’équipée, mais j’avais mon mot à dire. Fallait commencer par tempérer le discours que Bernie adressait aux nouveaux arrivants, ceux à qui on proposait LE choix et ceux qui étaient condamnés à la Peine d’Infini ou à la Réclusion Intermédiaire comme il semblait que ce fût mon cas.

— Mais non, Frank ! T’es pas condamné. T’es en observation.

— Comment vous expliquez la pompe à colocaïne ?

— On l’explique pas, Frank !

— Ramenez-moi à la maison !

Même chez les Chinois qui ont le sens du confort et du plaisir, mes deux thèmes préférés. On avait passé de bonnes soirées, Chang Wang et moi, du temps où j’enquêtais sur la pêche à l’anguille.

— Qui était Chang Wang ?

— Un bâtard de John Cicada. Il a eu moins de chance que moi. Il sait même pas ce qui lui est arrivé. Il est revenu avec des dettes.

— 200 cc !

Bernie confectionnait les canapés. Il y avait toujours un raisin sec au milieu. Je l’écartais avec le bout de mes dents et il fallait qu’il chût quelque part sous la table où les chats se le disputaient. On mangeait en rond. La table aussi était ronde. J’étais rond en principe. On n’arrêtait pas de tourner.

— Quand comptez-vous commencer l’enquête ? me demandait impatiemment K. K. Kronprintz qui ne passait pas les vacances qu’il avait espéré passer avec des filles qui ne me ressemblaient pas.

Bernie maintenait les verres à un bon niveau de conversation.

— De quelle enquête parlez-vous, ô Prince du blues et de la salsa ?

— On n’envoie pas les criminels dans l’Infini sans qu’on sache pourquoi, nous, les enfants du Peuple. Or, on nous a rien expliqué. Cette entorse nous ramène en des temps de combats où il fallait se reproduire intensément si on voulait pas se laisser vaincre par leur pouvoir de multiplier le fric à la même vitesse. J’ai chanté ça à l’époque. Chez Alice Qand. Elle s’en souvient comme si c’était hier.

— Alice Qand est un homme. J’ai couché avec elle par erreur.

— Ne changez pas de sujet, Frank. Quel était le crime commis par les Vermort ?

— Qui est le père de… de… ?

— Vous ignorez jusqu’à son prénom, Frank.

— Je peux l’imaginer ! On rétablira la vérité a posteriori.

— Je vous paye pas pour ça !

Le Prince me donna un maravédis. J’en avais plein. Ça valait rien en face de l’eurodollar. Mais j’en avais tellement que j’en rêvais toutes les nuits.

— J’en ai marre de nourrir des inutiles ! s’écria le Prince qui me nourrissait inutilement.

Il boxa un coussin qui s’agitait sous les fesses d’une nymphe.

— Faut que Frank se soigne, dit Bernie qui était aussi mon avocat dans les bonnes occasions de se remplir les poches. L’es malade, ô mon Prince ! C’est pas un maravédis qui l’guérira de cette maudite bactérie intransmissible !

— Ça va ! fit le Prince dont les doigts frottaient la chair anale de la nymphe qui levait la jambe parce que je tirais sur le fil.

Il projeta un film porno qui était en réalité un documentaire engagé sur les activités de Gor Ur dans le Monde et l’Intermonde. On savait rien de son action sur l’Infini, sauf qu’il en avait une et que ça expliquait sa supériorité dans les combats. Le prince répondait à toutes ses demandes uniquement parce que c’était surpayé. Sinon, il n’aurait pas accepté de se produire pour cette secte qui empochait 10 % des gains. Y avait que Frankie qui gagnait rien, parce qu’il savait pas jouer.

— Un ennemi est aussi un partenaire, m’expliquait Bernie. C’est pas une partie d’échec avec des blancs et des noirs. Ce que tu gagnes, c’est dans l’action. Au passage ! Tu peux pas espérer vaincre l’inventeur de ce jeu, Gor Ur lui-même.

— Sissa, fils du Brahmine Dahir, a survécu à son insolence !

— Tu parles ! fit le Prince.

Alice Qand s’amena sur ces entrefaites. Il apportait des nouvelles.

— « Ils » embarquent les Vermort pour la punition, dit-il en acceptant un verre.

— Ah, bon ? J’croyais que c’était déjà fait !

— C’est toujours ce qu’on croit, Frank et ça recommence !

— Elle vous attend sur le ponton d’embarquement, Frank.

Sidération ! Je m’précipitais. Dans le couloir, personne savait de quoi je parlais. On m’indiquait le Syndicat d’Initiative. Les plans proposaient des solutions de sauvetage in extremis. Je me mis à glisser. Enfin, quelqu’un me renseigna :

— L’embarquement est en cours. Pour combien de temps, je l’ignore.

J’arrivais dans la zone des départs. Pas un chat dans le hall d’attente. J’aperçus un homme en arme qui ne savait pas lui non plus. Qui savait ?

— Je vous l’dirais si je savais, M’sieur l’Intendant.

J’étais Intendant ou je lui ressemblais. C’était pas l’moment de déconner.

— Y marche, ce truc ?

Je désignais le portail de sécurité. Savait pas non plus. Personne sait !

— C’est que j’y comprends rien, M’sieur l’Intendant.

— On peut savoir et rien comprendre !

— Oui, M’sieur ! J’y f’rais gaffe la prochaine fois !

— Et ça, c’est quoi ?

Un sas. J’actionnai la manette d’urgence.

— Vas-y avoir du monde pour vous demander des explications valables, M’sieur !

— Pas l’temps !

Je sautai là-dedans sans savoir ce que c’était. Le vide. Un contretemps. L’anticorps. J’allais savoir et ça me rendait insensible à l’horreur de la situation.

— Vous voulez me parler ?

— Vous savez, les paranoïas dépressives, c’est pas bien grave. On vit très bien avec. Prenons un exemple, si vous le voulez bien…

— On peut poser des questions avant ?

Une petite voix frottait ses lèvres contre les miennes.

— On m’a dit que vous vouliez me parler.

— Vous ne partez pas ?

Le visage était celui d’une petite fille en âge de se marier selon la Loi iranienne. Elle s’approchait à cause du bruit des moteurs. On n’avait pas l’temps de tout se dire.

— Il va te violer, petite ! Ne pars pas ! Elle est sa complice. Tu peux ne pas partir. Reste. Le Prince est prêt à financer l’opération.

Les moteurs rugissaient autour de nous. On procédait à plusieurs tirs dans des directions qui ne changeaient rien à la nature du voyage.

— T’es en voyage intermédiaire ? me demanda la petite fille.

— Je suis Frank Chercos, le célèbre…

— J’entends pas, mec !

— Coupez les moteurs, qui que vous soyez !

Elle s’accrochait à sa robe. Le vent tournoyait, entrecoupé de matière. Je trouvais pas les mots. Il fallait qu’elle sache. J’étais si prêt du but !

— M’sieur l’Intendant ! M’sieur l’Intendant ! criait le garde. Vous vous êtes fait mal ?

— Vous vous êtes fait mal ? me demanda la petite fille.

Elle pouvait appuyer dessus si c’était ce qu’elle voulait, que j’en souffrisse. Le garde se mélangea à nous. J’étais peut-être en train de lutter. Je sentais ses cheveux dans ma main. L’autre main serrait la gorge du garde qui bavait sur mon visage sans expression. Les yeux de la fillette me le disait. J’avais pas d’expression. J’avais même pas mal.

 — C’est l’heure, Frank. Lâchez-la !

« Ils » ont vite fait de vous attacher et de préparer votre corps à se séparer de vous. Les moteurs arrachaient cette réalité finissant dans la promesse de l’Infini. Comment croire à ces mensonges d’État ? La peine d’Infini n’avait aucune utilité, criai-je dans les micros de la télé.

— Coupez-lui le zizi !

Elle était partie pour toujours et le Comte recommencerait ce qu’il avait toujours fait aux fillettes de son âge. Je voyais Constance se désespérer dans un salon de circonstance, avec les objets de son attente qui augmentaient son emprise sur le Monde. Je me souvenais de ce lieu d’expérimentation. Un gros livre relié de cuir noir et usé s’ouvrait toujours à la même page. J’étais l’enfant qu’on retrouvait dans toutes les illustrations. Ça avait un charme fou, ces gravures au burin.

— C’est fini, Frank. Vous revenez.

— Je veux savoir, Rog. Vous savez, vous. Vous savez ce que je veux savoir ! C’est insupportable comme idée !

— Revenez, Frank ! Revenez !

— 100 cc !

J’étais trempé de sueur. Le sol avait cessé de trembler. On ressentait à peine la machinerie sous-jacente.

— C’est l’métro, Frank !

J’avais raté ma dernière chance de savoir qui elle était, qui était son père. La Sibylle, que j’avais perdue pour toujours, ne me dirait rien. Avec elle, le secret était bien gardé. Roger Russel avait l’air satisfait par la tournure que prenaient les évènements. Cecilia m’envoyait son bon souvenir par l’intermédiaire de ce père abusif. Il ne me parla pas de Muescas. Le mariage aurait lieu sur le quai à New York, puis le clipper prendrait la mer avec le couple et ses invités.

— Vous serez des nôtres, Frank. Cela va de soi.

— En attendant, soignez vos rhumatismes, ajouta Kol Panglas.

Alice Qand était pressée. John Cicada revenait avec un nouvel arrivage de « voyageurs ». Il enfila sa tenue de présentateur et fit un essai sur le tapis. Les vers étaient au rendez-vous.

— Ça n’a jamais foiré, dit-il avec une pointe d’angoisse qui relativisait son humour décapant.

— Sinon, dit Kol qui était affecté par l’agitation musclée des vers, la solution de rechange consiste à meubler le récit pour compenser la perte d’image et de son.

— Ya pas plus doué qu’Alice Qand pour ça, dit Rog Russ.

— Ah ! Le blouhouhouhou-ze !

— Oubliez tout, Frank !

Et j’oubliais. Je savais que je finirais par choisir et qu’ « ils » ne m’accorderaient pas ce choix sans le conditionner. Je connaissais aussi ces conditions. Bernie, qui souffrait lui aussi de rhumatisme déformant, me passait sa lotion miracle. On se regardait ensemble dans le miroir pour comparer les différences. Tous les êtres humains devraient se livrer à cet exercice de la symétrie. Me dites pas que vous n’avez pas un ami qui accepterait volontiers la comparaison. Vous pouvez pas être plus con que Frankie le bêta ! Bernie avait moins de chance. Personne n’avait exprimé le besoin d’être son ami. Il faut que ce soit un besoin, sinon l’expérience est faussée et ses conséquences peuvent devenir tragiques, à la longue.

— Vous me coûtez, tous les deux ! se plaignait le Prince du Métal.

Mais il continuait de nous alimenter. Ça nous évitait la honte du deal. J’m’imaginais plus dans la rue, le cul à l’air. J’cachais les dosettes dans mes fentes. Y avait qu’à s’servir après avoir craché au bassinet. Bernie était magistrat à l’époque, mais au lieu d’la pédophilie, il pratiquait le shoot dans le dos de sa hiérarchie ou dans son cul, selon la probité de la personne concernée. Le Prince nous avait réunis dans l’honnêteté et la jouissance, c’qu’est pas si facile que ça, mec. T’es toujours à la limite au lieu d’l’extrême. C’est pas pareil, mec. Non, c’est pas pareil. C’était pareil pour Bernie, mais pas pour moi.

— Ça conserve les cadavres, disait Bernie à un nouvel arrivant qui se soupçonnait de malversation.

Et il en apportait la preuve en exhibant la momie de son passé exemplaire.

— Z’êtes pas Frank Chercos, le héros de l’espace ? s’étonna le type qui me regardait avec des yeux ronds comme si j’étais pas le Frank Chercos dont il parlait.

J’avais pas besoin de m’gongler si c’était lui qui me soufflait dans l’cul. Il en avait des pages, de Frank Chercos. Ça n’en finissait pas. Bernie lui coupa la parole avec un bourbon. Le type aimait ça aussi. Il y avait un tas d’choses qu’il aimait et maintenant il devait accepter sa condamnation.

— Tu baisses la tête, lui enseignait Bernie. Pas trop ! Sinon y vont penser qu’tu simules. Là, l’échine dorsale dans la courbure de l’estomac qu’y vont pas remplir tous les jours si tu critiques.

— J’critiquerai pas !

— Tu critiqueras ! J’ai une mauvaise influence sur les autres. Pas vrai, Frank ?

C’était du bourbon de patate, mais ça allait.

 

Extrait de Gor Ur – à paraître…

 

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