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Une nation de fonctionnaires
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 Article publié le 14 septembre 2008.

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Une nation de fonctionnaires
Serge MEITINGER

Il y a, me semble-t-il, un pays au moins sur la terre où la révolution communiste soviétique a pleinement triomphé et continue à afficher sa victoire avec fierté et même arrogance. Ce pays, c’est le nôtre, le beau et doux pays de France ! Triomphé dans les esprits, dans les mœurs et dans les cœurs si ce n’est tout à fait dans les institutions car nos concitoyens ont parfaitement compris et intégré le « modèle soviétique » et ils l’adorent intimement : plein emploi, tout le monde fonctionnaire, tout le monde irresponsable, chacun ne veillant qu’à ses petites prérogatives de modeste privilégié, le service public venant juste après le confort personnel ! Toutefois ne vous avisez pas de remettre en cause ces prébendes parfois fort humbles, vous provoqueriez une fureur de lion blessé apparemment bien peu en rapport avec l’allure molle, benoîte et routinière des jours ordinaires !

Rien que d’humain là-dedans ! Ce pourrait être seulement l’une des faces bien cachées des « droits de l’homme » : le droit à la paresse qui, en l’occurrence, est aussi, est surtout le droit à la sécurité, la sûreté de l’emploi étant incontestablement le point central du fonctionnariat, son point fort et son point faible. L’homme est naturellement paresseux (c’est Rousseau qui le dit !) et tout ce qui peut le dispenser d’effort et de souci est le bienvenu. Quel bonheur, songeons‑y ! que de pouvoir se retirer de la lutte pour la vie, de cet incertain et cruel combat ! que d’être muni tout au long de son existence des moyens de sa subsistance et d’être assuré d’un rang, jamais tout à fait négligeable ! Il y a là un haut degré de civilisation et de fait les empires les plus prestigieux ont produit ce type d’aristocratie fonctionnelle : la Chine, Rome, les Incas…

Car il y a une vraie noblesse du fonctionnariat et c’est l’Empire romain qui vit naître ces « athlètes de l’État » (selon la belle formule de Peter Sloterdijk), hauts fonctionnaires (ou du moins fonctionnaires en position décisionnaire) se dévouant corps et âme au service public, sans ménager ni leur temps, ni leurs forces, s’y étant dès la jeunesse, voire l’enfance, préparés et entretenant leurs héritiers dans ce culte. Elles existent, ces dynasties de grands serviteurs de l’État, et elles ont accompagné, on le sait, la prospérité des Trente glorieuses et l’émergence de l’Europe comme entité puis réalité. Ils sont nombreux dans les avenues comme dans les couloirs de l’État, du Gouvernement et de la Communauté européenne, et ils font, de fait, tourner la machine, ce dont on ne leur sait pas suffisamment gré, à mon sens (il est vrai qu’ils sont le plus souvent discrets, la discrétion contribuant à leur efficace…). Mais l’on connaît aussi le revers de cette médaille dorée : le favoritisme et le népotisme, ces deux mamelles du « mandarinat » ! L’ombre portée de paresse et de laisser-aller qu’engendrent les privilèges parfois immérités. Bref, cette image, ambivalente si on la regarde objectivement et qui a son beau côté, est le plus souvent réduite à celle des facilités souvent indues que présentent les avantages acquis.

Or notre monde en voie de mondialisation rapide tend à rétablir, là même où ses grandes contraintes s’étaient estompées, les âpres sursauts, débats et combats de la lutte pour la vie (ou la survie). Le champ des privilèges et avantages acquis est en train de se réduire comme peau de chagrin d’où la crispation parfois forcenée sur ce que l’on tient déjà ou croit tenir encore. Et si la défense d’avantages susceptibles de renforcer et de pérenniser les qualités majeures du service public a une véritable légitimité morale, il faut bien reconnaître que le principe de réalité, introduisant la concurrence dans les secteurs monopolistiques et la flexibilité dans les modalités de l’emploi, est en train de rattraper et de défaire, un à un, les points forts du statut de la fonction publique d’État et assimilée.

Est-ce à dire que les fonctionnaires et tous ceux qui rêvent d’égaler leur position (en détestant parfois de tout cœur les fonctionnaires déjà en place) n’ont qu’à se rendre et à accepter la mutation telle que le contexte tente de la leur imposer ? Certes pas mais il faudrait, dans ce combat, faire le tri entre les bons arguments qui rendent la cause juste et les mauvais que l’on essaie de travestir en bons ou en passables ! La défense du service public en ce qu’il permet aux citoyens, quels qu’ils soient et où qu’ils soient, de bénéficier de la plénitude de leurs droits est celle même de l’égalité, de la fraternité et de la justice sociale. Mais s’envelopper de ce noble étendard pour préserver des départs prématurés à la retraite, un calcul léonin des pensions et des conditions de travail largement allégées sans raisons de service est un abus et un mensonge : c’est faire passer sa liberté avant celle des autres.

Il est vrai qu’il n’y a jamais de cause entièrement juste, de combat qui ne se barbouille de motivations à demi inavouables, mais, en l’occurrence, pour paraphraser le fabuliste, « on hasarde de tout perdre en voulant tout garder ». Il conviendrait aux intéressés de faire la part des choses et de consentir à des sacrifices justifiés, dûment calibrés et maîtrisés, au lieu de hurler sans fin ni cesse à la spoliation et à l’égorgement, de dénoncer l’acharnement d’un pouvoir antipopulaire à les réduire à la norme capitaliste. Il me semble toutefois qu’en raison de la mentalité d’ensemble qui, en France, anime le corps social depuis nombre d’années ce soit trop demander à des esprits échauffés et découragés qui ne veulent pas lâcher leur rêve ou leurs prébendes et se contentent de refuser la réalité qui vient à eux. Une France qui se fantasme avec une belle complaisance sous les traits des agents postaux les plus improbables qui soient dans Bienvenue chez les Ch’tis – vision rétrograde, voire réactionnaire, de la fonction publique et de la nation, à la limite de la débilité légère – ne verra sûrement pas couler son radeau !

Serge MEITINGER

Achevé le 13 septembre 2008

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