|
||||||

| Navigation | ||
|
Voir aussi la [Galerie de peintures] de Jacques Cauda ![]() oOo
J’ai toujours un conseil sur moi : « Mon pote, ne t’embarrasse pas des choses qui appartiennent aux yeux en les faisant passer par les oreilles, car tu seras dépassé et de loin par l’œuvre du Peintre ! » Conseil de Léonard de Vinci à l’Écrivain que je suis. C’est pour ça que j’ai aussi choisi la peinture. Pour les tenir par les hanches et jouir d’un coup, brutal, un bâillement d’effroi, en faisant s’évanouir dans leur bouche l’existence de Dieu. La première que j’ai réussi à traîner jusqu’à l’atelier se faisait appeler O. Comme l’héroïne du bouquin. Sans doute le seul qu’elle avait lu. Quand elle ne posait pas pour les peintres désargentés, elle se prostituait. C’est d’ailleurs comme ça que je l’avais rencontrée. J’avais vingt ans et je lui avais fait le don de ma jeunesse, avec des attentions, des tendres sottises que l’on dit quand on a vingt ans et qu’on est au lit avec une femme qui en a plus du double. Elle aimait jouer à la maman : « Tu bois trop, mon poussin, et puis tu sens l’éther, tu snifes ? t’es con, si tu voyais tes yeux. Ah, tes yeux ! » Oui, je savais la regarder (merci Léonard !) la regarder de cette manière ravissante qu’on savait tout de suite combien j’aimais les femmes. Oui, tes yeux, tes yeux, me disait-elle, en passant distraitement son doigt sur mes avant-bras. Par politesse, je l’interrogeais à mon tour. J’appris qu’elle avait une fille, une ado qui était élevée par ses grands-parents, et d’autres choses infiniment rien, rien que de très banal. Des choses décevantes pour moi qui rêvais de trouver sous les pages du roman de Crébillon fils que nous étions en train de vivre, les fumées et les enfers noirs d’un roman gothique ! Cette femme était trop sage mais je m’acclimatais à sa sagesse parce que j’étais flatté, elle jouissait dans mes bras, ou le feignait si bien, j’étais fier de son visage radieux et de ses mains fébriles quand elle m’apercevait déboucher au coin de la rue où elle tapinait, fier de savoir de quelle ignominie elle sortait, fier et ému du geste qu’elle fit un matin dans l’escalier qui menait à sa carrée, d’ôter sa culotte en montant les marches et de se jeter au plus vite les cuisses ouvertes sur le vieux matelas où elle recevait, ému aussi par sa façon de passer mon sexe sur ses joues en murmurant, et de le sucer en glissant doucement son doigt dans mon cul, ému par ce « seau d’eau fraîche » que nous nous donnions l’un l’autre chaque fois que nous nous aimions, pour reprendre la métaphore employée par Amiel au lendemain de son déniaisement. En revanche, elle n’aimait pas poser. Parce que je ne bandais pas quand je (la) peignais. « Mais si, je bande, je bande même plus que quand je bande, onobelum sum, et demande à ta fille (qu’elle faisait éduquer chez les meilleurs curés) ce que ça signifie onobelum* ? » « Laisse tomber l’ozzobélom, t’es vraiment con, t’es vraiment un con d’homme ! » Et elle s’esclaffait aussitôt, heureuse du bel et piquant oxymoron auquel son mot pouvait prétendre. Car d’humour et d’esprit, elle ne manquait pas, elle avait même le chic de traiter les matières graves et sérieuses, moins attentivement par les mots bien arrangés que par les choses bien pensées. Et, à m’observer tandis que je la croquais, sans doute pensait-elle avec son vocabulaire si particulier que je vivais mon priapisme mental comme le dieu des jardins dressé seulement à percher les oiseaux, s’élevant ainsi dans une triste solitude ithyphallique morne et séparée de mon corps. « C’est con mais tu ressembles à un piaf quand tu peins ! » « Tais-toi et pose ! Je suis heureux quand je peins, je te regarde et je vois un monde dont je ne sais rien, un monde qui n’est ni signifiant ni absurde, un monde qui est tout simplement comme ton cul ! Oui, je suis comme l’Insensé. Au chorège. Sur les danses. Perspicace ! Et le monde, à mesure que la toile avance, assimilable à ce tu es et qui tu es, mon amour ! » En revanche, je taisais ce quoi je la comparais, elle aurait ricané, je la voyais comme un lys blanc, avec cette idée paulinienne que les aspects visibles d’un être se laissent voir par la réflexion de l’intelligence, à partir des œuvres de la création du monde. Un authentique lys blanc dont je brûlais d’arroser les barbes. Entendu qu’il rentrait bien d’autres choses aussi, dans ma peinture, que cette désuète comparaison surannée, dont il n’était pour autant pas mauvais de relancer les pouvoirs, les effets si occultés qu’ils en étaient encore plus excitants, exactement comme son cul ! Par la suite, j’ai regardé toutes les filles qui ont posé pour moi, avec les yeux de celui qui découvrait une femme pour la première fois, mais sans m’étonner que cette altérité prît la forme la moins étrangère qui fût, celle du cul en forme de fleur, qui se découvrait ainsi sous l’apparence du Même, même obéissance à la loi des séries, qui n’obéissait en fait qu’à la seule limite de la répétition sans fin, sans Autre qu’elle-même, et qui, comprise dans la peinture, au lieu d’en appauvrir le sens, lui donnait une fécondité comparable au travail du temps sur le monde, pourtant opaque. Et c’est pourquoi aujourd’hui, que le temps a passé et que les culs ont défilé à un rythme régulier et dansant dans l’atelier, je ne peins plus que des fleurs. Des fleurs et encore des fleurs ! La fleur voit, a dit Odilon Redon. Quant au lys (clysopompe), « une douceur de ciel beurre ses étamines »… Rimbaud sous le pseudonyme d’Armand Sylvestre…
Jacques Cauda
* semblable à l’âne |
|
|
Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs | [Contact e-mail] |
FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>
Commentaires :
J’ai toujours un conseil sur moi... https://youtu.be/YSnG1brIfcg?si=oSPh6_TctRuQM37Y
Ce texte de Jacques Cauda est une tornade de sensations, une immersion dans l’atelier d’un peintre où le désir, la mémoire et la matière s’entrelacent en une danse chaotique et sensuelle. Dès l’incipit, il pose une tension entre l’image et le verbe, entre ce que l’œil capte et ce que la langue trahit. Léonard de Vinci, figure tutélaire, impose son conseil à l’écrivain-peintre, mais l’auteur le détourne : il ne s’agit pas de soumettre l’écrit à la peinture, ni de capituler devant la hiérarchie des arts, mais d’éprouver leur collision, de les posséder tous deux dans un corps à corps débridé.
Le récit se noue autour d’une femme, O., archétype et énigme, dont la chair, les gestes, l’empreinte dans le lit et sur la toile, deviennent des fragments de signification et de perte. L’amour et la peinture sont ici des forces jumelles, violentes et archaïques, des rites de passage autant que des obsessions. La peinture, dans son immobilité apparente, incarne paradoxalement le mouvement perpétuel du désir, tandis que la femme, bien qu’insaisissable, devient motif, répétition, figure presque mythologique.
Le texte joue sur une dialectique fascinante entre le trivial et le sacré, entre la crudité du sexe et l’élévation mystique du regard. Les chairs s’inscrivent dans l’éternel cycle de la reproduction, mais aussi dans la solitude infinie du peintre, dont l’acte créateur est un exorcisme autant qu’une possession. L’auteur manipule les registres avec une aisance provocatrice, glissant de l’évocation littéraire à la crudité charnelle, du classicisme aux éclats argotiques.
Puis vient la transformation : du corps à la fleur, du cul au lys, de l’objet de désir au symbole. La fleur devient une métaphore ultime, une transfiguration du réel, où le monde se révèle enfin dans son opacité lumineuse. C’est un renversement ironique et mystique, où la saturation du désir s’achève dans une forme d’ascèse paradoxale : après tant de corps, seule la fleur subsiste. Peindre des fleurs, c’est peut-être continuer à capturer le vivant sans le soumettre, sans en faire un fétiche répétitif, mais en laissant l’énigme ouverte, en acceptant le regard d’Odilon Redon : « La fleur voit. »
Ce texte est un cri baroque, une confession hallucinée où le corps et l’image s’effacent et se recomposent sans cesse. Il est traversé d’une fièvre dionysiaque, mais aussi d’une mélancolie latente, comme si le peintre savait, au fond, que ni les femmes ni les toiles ne sauraient jamais vraiment contenir ce qu’il cherche à capturer. Une volupté tragique.