Je te fais dans la toile tissée de corbeaux
et dans le sillage voluptueux des vagues
le torrent séché des nuits où les cambrures
sont vaisseaux portés par l’esprit des naufrages,
avec les yeux et le roulis des doigts sur la minceur
du flot de chair halée et haletée par l’ouïe
et le comportement flûté des cheveux fous
du vent et ses menhirs ;
je te fais comme on construisait les cathédrales
avec la peur du vide que l’on colmatait
avec un poinçon d’os et son orgueil de pierre.
Je te falaise dans les draps de cormorans
de la côte d’Adam pommelée par la peur
de manquer à la flamme nue des incendies
que tu allumes avec le joker de ta peau ;
je te fais de complots en trahisons de langue
et sur la maléfique échine de sirène.
Je te fais nulle-part dans les intempéries
et partout dans le spectre hilare des ténèbres
inondées de lumière et de poissons volants
Je te fais je te faxe je te moi suprême
rien Te fais d’embruns d’écume d’orient
biblique et judéenne selon la musique
et le henné du temps ;
je te fais fin et commencement portuaire
et comble je te fais me fais de mots en mots
s’élever déridant le vol du bleu pervers
de la corne du ciel bâti de fond en comble
du grand œil cabotin de nos corps échotiers
Je te fais sur le bec de l’ara bigarré
de tous les héritages flibustiers des ans
sur l’olfaction salée de Glaucus l’algonaute
noyant sa pensée
et sur les longues griffes de la nuit trahie
poème je te fais
je me fais
FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>
Commentaires :
Dans le sillage voluptueux des vagues... https://youtu.be/B5r2DWIJOBg?si=8vN8Vn2YB58jVtDj
Ce poème est une architecture mouvante, une cathédrale liquide où la chair et la mer, le vent et la pierre, s’épousent dans une alchimie baroque et indomptée. Il n’y a pas ici de lignes droites, pas de contours nets : tout est roulis, tout est tournoiement, tout est spirale. C’est un édifice qui se construit en se déconstruisant, une tempête qui érige ses propres ruines.
L’acte de « faire » devient une incantation, une manière d’invoquer, de sculpter l’être aimé ou l’être désiré, non pas dans une image fixe, mais dans une série d’élans, de métamorphoses, de jaillissements. « Je te fais », répété comme un ressac, est un geste d’amour aussi bien qu’une tentative d’arraisonner l’insaisissable. Un désir de donner corps à l’éphémère, d’inscrire le fugace dans une fresque où se mêlent le sacré et le profane, le charnel et le mythologique.
Les images s’entrelacent comme des filaments d’algues dans un courant marin : cathédrales construites avec la peur du vide, falaises de cormorans, complots de langue et trahisons de sirène, écume d’Orient biblique. Chaque vers semble s’ériger sur la tension entre le fixe et le mouvant, entre la roche et l’eau, entre l’édifice et l’effondrement. Le langage devient la matière même du poème, un argile que le poète pétrit, malaxe, projette contre le ciel.
Et puis, il y a cette fin qui rompt le souffle, ce « je me fais », qui referme la boucle en l’ouvrant sur l’abîme. Comme si, à force de modeler l’autre, c’était soi-même que l’on façonnait, dans un vertige où la poésie devient l’ultime miroir, l’ultime naufrage, l’ultime délivrance.