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Lettre ouverte à mon fils métis et à ma trisaïeule noire
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 Article publié le 14 septembre 2004.

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Les Jeux Olympiques à Athènes, le Pape à Lourdes : tout est dans l’ordre. Tout est festif, tout est net.
Il ne serait pas de bon ton de jouer les trouble-fête.
Mais ce n’est pas une raison pour accepter de baisser la tête.
- Tout cela rime, mais pas à grand-chose. -
On a beau te dire que dans tout ça, c’est l’Universel qu’on exalte, si tu te cherches, au mitan du gigantisme de ces méga-cérémonies, dans la Grèce antique célébrée en grande pompe, comme dans la magnificence du culte catholique, une coïncidence te frappe : dans les deux cas, l’esclavage. Le point commun avec toi, c’est l’esclavage, institution officielle dans l’athénienne démocratie - dont étaient exclus les esclaves, les femmes et les "métèques" -, de même que "l’esclavage des nègres" fut béni par le Pape - un autre Pape, antan longtemps, à l’issue de la fameuse Controverse de Valladolid, étant admis que "les nègres n’avaient probablement pas d’âme".
Alors, vive la télé, quand même, tu peux y trouver de quoi tenter de relever la tête : n’est-ce pas un bel athlète noir qui a eu l’insigne honneur d’être le porte-drapeau de la France lors de l’ouverture officielle des Olympiades ? Le monde entier a pu le voir. Tu as aussi de quoi te rasséréner en voyant Jean-Paul II à Lourdes : naguère ce même Pape n’a-t-il pas demandé pardon pour l’esclavage, pardon pour la Traite ? Mais en baisant la terre d’Afrique, il n’a pas effacé la Dette. L’Afrique est toujours exsangue, Haïti se débat toujours dans les séquelles de ce que fut Saint-Domingue.
Certes on ne peut que se réjouir qu’il y ait quand même des choses dont tu puisses t’enorgueillir. Sans remonter jusqu’aux pyramides ni t’imposer la lecture de Cheikh Anta Diop, sans aller jusqu’à l’excentricité de l’afrocentricité ni être d’un optimisme béat, tu peux te flatter aujourd’hui de voir s’entrebâiller des portes, telle présentatrice-télé admise sur des chaînes nationales... Cependant des petits enfants noirs sont tués chez eux par des balles folles sans qu’on s’en émeuve plus que ça sur ces mêmes télévisions françaises - un policier blanc, dans l’immeuble d’en face, nettoyait son arme, impunément -, et dans ces mêmes médias français, Dieudonné est diabolisé.
La vigilance est de mise. Or ce sont les femmes qui doivent être "sentinelles de l’Invisible", dixit le Pape. En bonne petite Antillaise, descendante d’esclaves africains, christianisée, par conséquent, depuis des siècles - au XVII ème siècle Le "Code Noir" signé du roi de France Louis XIV ordonnait de baptiser chaque esclave nègre -, en bonne chrétienne, donc, j’obéis. En "sentinelle de l’Invisible", femme, mais femme martiniquaise, aspirer à rendre visibles non seulement les humiliations et les souffrances du peuple noir, mais aussi et surtout ses gloires, s’employer à exalter, sainement, s’entend, sans hargne, sans esprit de revanche, ses légitimes raisons de fierté et ses potentialités me paraît salutaire, voire vital. En "sentinelle de l’Invisible", lutter contre la paradoxale invisibilité des "gens de couleur" ! Pour le petit enfant noir qui en a assez de voir à la télé les Noirs pauvres, les Noirs faméliques, les Noirs décimés par les guerres et toutes les boucheries héroïques, les Noirs champions de sida, les Noirs repris de justice, gibiers de potence, les Noirs sans papiers, sans logis, l’Afrique mendiante, l’Afrique étique, voilà soudain de quoi rêver : ne sont-ils pas presque tous noirs ou métis, dans l’équipe de France, les athlètes ? Il y aura de quoi pavoiser, devant sa télé, en regardant les J.O., pour le petit enfant noir petit-fils de Bumidomiens Antillo-Guyanais ou Réunionnais qui n’a jamais mis les pieds sur son île originelle ni foulé la terre d’Amérique ni vu la mer des Caraïbes, parce que l’avion est si cher. Il va y avoir de la distraction, à la télé, grâce aux J.O., pour le petit enfant noir qui n’est jamais parti en vacances.
Mais gare ! Pourvu qu’ils gagnent plein de médailles, sinon... Leur "couleur" "exotique" risque de devenir brusquement "visible", s’ils ne s’illustrent pas dans ces jeux. "Vae victis" (Mort aux vaincus) ! Souvenez-vous, Marie-José Pérec, tant qu’elle était victorieuse, c’était "Marie-Jo", "la Française". Dès qu’elle a commencé à flancher et à avoir des problèmes, comme par hasard on s’est mis à l’appeler "la Guadeloupéenne".
Et puis, dans les séries télé que regarde le petit enfant noir, mulâtre ou métis, dans les films, les publicités, combien de personnes qui lui ressemblent ? Où sont-ils, ceux qui te ressemblent ? Pourtant ils sont là, dans la rue, car la population française est "visiblement" black and white, surtout à Paris, au mois d’août, puisqu’ils ne sont guère nombreux à partir bronzer sur les plages, les "coloured people" ! (Faisons taire les mauvais plaisants qui diront qu’ils n’en ont pas besoin, les basanés de naissance !) Où sont les comédiens noirs, mulâtres, métis ? On va objecter que les quotas auraient des effets pervers... Mais si on essayait, pour voir ? Ne serait-ce que pour les rendre " visibles ". Il n’y a rien d’irréversible : "errare humanum est, perseverare diabolicum" ( l’erreur est humaine, c’est persévérer, s’obstiner et s’empêtrer dans l’erreur qui est diabolique). Faisons confiance à l’humain ; il sera toujours temps de corriger les éventuelles erreurs... Attendons de voir. Gageons que cela aura évolué avant que le petit enfant noir ne soit devenu un vieillard, trop vieux pour regarder la télé.
Pour l’heure, devant le petit écran, en entendant applaudir, dans cette homélie papale, son allusion à peine voilée au refus de l’avortement, glissée au coeur d’un plaidoyer pour le respect de la vie "depuis sa conception jusqu’à son terme naturel", au sein du papal hommage aux femmes, j’eusse préféré une pensée forte pour celles qui sont déjà en vie et à qui on ôte la vie, par lapidation, précisément parce qu’elles n’ont pas avorté et que leur seul crime est d’avoir mis au monde, hors mariage, un enfant - un autre petit enfant noir.
Ô toi, ma trisaïeule noire, mythique et emblématique négresse marronne dont je suis fière, toi naguère si violentée, dérespectée, dévirginée, en cette fête de la Vierge particulièrement solennelle, je voudrais te dédiaboliser. Solennellement. Quitte à ce que ce soit pompeusement - pourquoi pas, parmi toutes ces pompes ? Parce que tu le vaux bien. Il ne s’agit pas de se complaire dans les gémissements de souffrance ni dans les antiques bruits de chaînes, mais d’y puiser matière à de légitimes doléances, quelle que soit la chaîne de télévision que tu regardes. Pour l’édification. Pour l’éducation. Pour l’élévation.
Je persiste et je signe :

Suzanne Dracius
Martiniquaise, écrivain, auteure de "RUE MONTE AU CIEL"
(éd. Desnel, 2003)

Coïncidence ? Il n’y a pas de coïncidences, il n’y a que des correspondances. C’est d’ailleurs écrit dedans.

Port-Royal, 15 août 2004.

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