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Monsieur le professeur,
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 Article publié le 2 février 2025.

oOo

Je vous écris depuis un rivage qui n’existe qu’en songe,

un rivage bordé d’étoiles tombées,

où les mots s’allongent en reflets d’argent

et les souvenirs s’étirent doucement,

comme des bougies à la dérive sur une mer endormie.

 

J’avais quinze ans.

Vous portiez une mélancolie si discrète

qu’elle semblait flotter autour de vous comme une brume légère,

et la craie dans votre main dansait sur le tableau noir

avec une lenteur presque douloureuse —

comme si chaque mot arraché au silence

vous coûtait un fragment de votre âme.

 

Je crois que tout a commencé là.

Je n’écoutais pas la classe,

je n’écoutais que vous.

 

Vos phrases étaient des voiles gonflées de vent,

et votre voix, une mer infinie.

Vous parliez de poésie comme on parle d’un voyage,

d’un départ vers un horizon invisible.

Je me suis jetée à l’eau sans savoir nager,

ivre d’un rêve trop grand pour mon cœur d’enfant.

 

Je n’écrivais pas pour moi,

ni pour les livres poussiéreux alignés sur les étagères.

Je vous écrivais,

à chaque ligne gribouillée dans mes cahiers d’écolière,

comme on jette des bouteilles à la mer,

espérant qu’un jour, elles toucheraient votre rivage.

 

J’ignorais tout de l’amour.

Je ne savais pas qu’il pouvait naître

dans le silence d’une salle de classe,

entre deux phrases de Baudelaire ou de Rimbaud.

Mais votre voix avait allumé quelque chose en moi —

une flamme étrange qui, je le savais,

ne s’éteindrait jamais.

 

Vous étiez mon premier vertige,

le premier souffle qui m’a fait vaciller.

Et à quinze ans,

je venais en cours comme on s’approche d’une falaise,

espérant que vos mots me feraient tomber dans l’infini.

L’abîme.

 

Chaque regard,

chaque éclat de silence entre deux phrases,

me faisait l’effet d’un monde suspendu.

Quand vous leviez les yeux vers moi,

même brièvement,

le temps se brisait —

Je tremblais.

 

Je voulais que vous soyez fier.

Alors j’ai lu.

Tout.

Les poètes maudits aux pages tachées d’ombres,

les récits oubliés,

les mots gravés dans des livres que je n’aurais jamais ouverts

sans ce feu secret qui brûlait pour vous.

 

Et j’ai écrit.

Des lettres que je ne vous ai jamais envoyées.

Des poèmes que vous ne lirez jamais,

enfouis au fond des tiroirs,

comme des secrets trop lourds pour être dits.

 

Vous étiez si loin —

comme une île inaccessible

à laquelle je ne pouvais qu’envoyer des messages portés par les vagues.

Et moi,

j’étais une naufragée,

perdue dans une adolescence trop vaste,

trop profonde pour mon petit cœur.

 

Mais savez-vous, monsieur,

que c’est grâce à vous que je suis devenue poète ?

Parce que l’amour, à quinze ans,

ne trouve pas toujours le chemin des lèvres.

Il s’égare dans les marges des cahiers,

dans les nuits d’insomnie

où chaque mot devient une prière.

Et moi, j’ai prié longtemps,

à travers les poèmes,

à travers les pages.

 

Sous cette lune immense,

je dépose cet amour d’autrefois

comme on dépose une offrande sur l’autel de la mer.

Je le rends à la nuit,

au silence des vagues.

 

Je vous écris,

pour vous dire que cet amour silencieux

a été mon chemin vers les mots,

mon passage secret vers la lumière.

 

Et chaque fois que j’écris aujourd’hui,

je vous imagine encore —

assis quelque part au bord d’un monde,

les pieds nus dans l’eau,

les yeux tournés vers l’horizon,

comme ce poète solitaire

qui griffonne des vers sous la lune.

 

Je ne suis plus cette enfant éperdue.

Mais l’élan demeure.

Votre ombre danse encore

au bord de mes pages.

 

Monsieur,

vous ne le saviez pas,

mais vos mots étaient des clés.

Et moi,

la prisonnière d’un monde trop étroit,

j’ai trouvé, grâce à vous,

les portes ouvertes de l’infini.

 

Je vous écris depuis ce rivage,

où la mer s’enroule autour des souvenirs,

où les chandelles veillent encore

comme les premières étoiles de la nuit.

 

Je vous écris pour dire merci.

Merci d’avoir été mon premier éblouissement.

 

Je marche toujours,

dans les pas des poètes,

guidée par cette lumière fragile

qui naît des silences.

 

A jamais votre élève.

 

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Commentaires :

  Monsieur le professeur, par Lalande patrick

Je lis,je vis ,je revis votre émouvante confession poème qui résonne en moi terriblement ! https://youtu.be/e6NzHDH6CwA?si=nXdjwh9If2LrLFDd


  Monsieur le professeur, par Catherine Andrieu

Merci, cher Patrick Lalande, pour les lectures magnifiques que vous avez faites de deux de mes textes et que je me suis empressée de faire figurer sur mon site perso :

https://www.catherineandrieu.fr/lectures/

Ça me touche vraiment beaucoup, merci...


 

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