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![]() oOo Autrefois, les mots mettaient beaucoup de temps à se mettre en branle ; amoncelés, ils venaient de si loin qu’il était aisé de les voir s’organiser en longues cohortes prêtes à livrer bataille sur le champ aride de possibles foisonnants. Aride, avide aussi de fleurs de rhétoriques, et pas de roses sans épines, pas d’herbe drue sans coupures à venir. Avidité fille de l’aridité première, balayée, écrasée, piétinée par la marche inexorable de mots batailleurs, jusqu’à l’éclat du multiple, jusqu’au foisonnement ordonné, fils du chaos initial tout droit sorti des limbes d’une bataille rangée d’abord, devenue bien vite une mêlée sanglante-proliférante. Autrefois, les mots, lents à venir, laissaient le temps de se préparer à les accueillir dans un souffle tourné vers l’intérieur de soi, comme si un vent se levait, un sirocco prêt à rivaliser avec la masse désertique d’un corps engoncé dans un esprit desséché par l’omniprésent concept produit par la figure pressante-oppressante d’une raison triomphante sûre de ses pouvoirs, s’arrogeant tous les droits sur une psyché médusée par tant d’arrogance et faisant fi de tout ce qui échappe à sa prédation. Lents à venir, les mots délivraient un message à qui les accueillait. Message de bienvenue, invitation à séjourner auprès d’eux, en une oasis bien ordonnée, eau vive à foison bien partagée entre les divers habitants des lieux. Sous quelle pression intérieure ou extérieure les mots se mirent-ils donc à s’agiter, à piaffer tels des chevaux fous à l’horizon d’une conscience fiévreuse ? Il fallait écrire vite, écrire en rafales, transcrire ces rafales de sens pour n’en rien laisser perdre. Chevaux lancés au galop perdus de vue dans la poussière soulevée par leurs sabots furieux. Ecrire à perdre haleine jusqu’à en perdre le souffle initial de la déflagration, et voir ainsi s’envoler, aveuglé, les raisons d’espérer. Au risque de s’épuiser ainsi à aller au-devant de ce qui venait au-devant de nous jusqu’à une hypothétique conflagration finale, stade imaginale, virginale aussi, oh paradoxe ! qui verrait alors se former sous nos yeux l’ultime Figure que mon ami Gilbert Bourson, dans un de ses poèmes-pensées, appelle l’Opportun. Figure ultime synonyme de repos éternel, de stase bienvenue après une hypothétique et paisible osmose, fille d’une conflagration douce mais vertigineuse comme peuvent en connaître deux galaxies qui s’emmêlent l’une dans l’autre, copulent à outrance par milliards de planètes et de soleils interposés jusqu’à donner un monde nouveau. Oui, tout sauf un nouveau monde bâti sur l’ancien mais bel et bien une saveur et une ferveur toutes nouvelles. Déflagration après déflagration, murs écroulés après immeubles effondrés, le monde est resté tel qu’en lui-même tant dans la bouche des puissants, ces penseurs à retardement de seconde zone que dans les actes et les actions des populations rivées à leurs croyances et à leurs dogmes. En rabattre, alors, il fallut bien, mais sans perdre une once d’enthousiasme et de rage. Autrefois revient en force dans la fidélité à un certain passé de pensée pour qui tendre vers et attendre ne faisaient qu’un au fil d’un temps long mais mesuré, mesuré à l’aune d’une ardeur inextinguible. Ferveur incandescente jusqu’à l’indécence, cœur en feu mis à nu dans un brasier de mots. Afin que le corps n’oublie pas qu’il est l’humble habitant des lieux. Humilité gorgée d’entrain, d’allant et de fougue pour l’amour du monde qui toujours précède les mots pour le dire et le dédire. Autrefois, désormais, maintient vive l’attente et d’instant en instant vaillamment voici qu’il file la trame d’un drame multiforme aux dimensions inconnues. En foule, les mots se bousculent au portillon d’une gigantesque salle de spectacle qui peut les accueillir tous, pour peu qu’ils sachent prendre patience. Ni arène de cirque ni théâtre antique, nulle part errant, partout séjournant.
Jean-Michel Guyot 11 mars 2025 |
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Commentaires :
Ce texte est une marée montante, un souffle ample qui prend son temps avant de se précipiter dans une cavalcade effrénée. Il y a d’abord cette lenteur d’antan, ce temps où les mots savaient attendre, peser, s’organiser en longues processions avant de livrer bataille. Puis, tout s’accélère, et l’écriture devient un galop, une déferlante qu’il faut capter au vol sous peine de la voir s’évanouir dans la poussière soulevée.
C’est un texte en tension, entre patience et précipitation, entre rigueur et débordement. On sent d’abord une sorte de recueillement, un souffle tourné vers l’intérieur, comme si les mots cherchaient leur point d’ancrage avant d’oser surgir. Mais une fois lancés, plus rien ne les arrête : ils s’entrechoquent, s’emballent, se multiplient jusqu’à l’ivresse. Ce n’est plus une écriture posée, mais une lutte, une nécessité impérieuse d’écrire vite, de ne rien perdre, d’attraper au vol ce qui jaillit dans l’urgence.
Et pourtant, il y a une lucidité dans cette fièvre. Ce n’est pas un simple déchaînement, pas juste le plaisir de voir les phrases s’empiler. Il y a cette idée sous-jacente que l’effondrement n’est pas stérile, que l’explosion des mots peut accoucher d’autre chose. Le texte semble osciller entre destruction et renaissance, comme ces galaxies qui s’effondrent l’une dans l’autre pour donner naissance à un nouvel astre. Ce n’est pas la fin d’un monde, mais la naissance d’un monde neuf, avec une autre texture, une autre ferveur.
Et puis, cette figure de l’Opportun, en écho à Gilbert Bourson, qui surgit comme une promesse : après le tumulte, un point de bascule, une stase possible, une osmose entre les contraires. Peut-être un repos après la fièvre, peut-être une réponse à cette quête effrénée du mot juste, du mot ultime.
Mais en attendant, il faut écrire. Écrire même si l’on s’épuise, écrire même si l’on se brûle. Car les mots ne sont pas qu’un moyen de dire, ils sont un lieu à habiter, une arène où se joue quelque chose de plus vaste. Ils se pressent à l’entrée d’un théâtre immense, attendant leur heure, oscillant entre le chaos et l’ordre, entre la patience et l’explosion. Un théâtre qui n’est ni une arène de cirque ni un monument figé dans le marbre, mais un espace toujours en devenir, en équilibre précaire entre la mémoire et l’instant.
Lecture et musique électro acoustique .
https://youtu.be/U5QB5J6TFuI?si=ffc9SzO1bQ7BzjKo