« Blanc ou Noir c’est pareil :
Yen a pas un meilleur que l’autre.
Je propose à l’Assemblée
De laisser tomber ce débat. »
Tous les prétextes bons
Pour prendre la place de l’autre
Et ramasser la mise sans lui.
Ce monde n’est pas le mien.
J’y fous ce que j’y fous. Point.
À la ligne si ça vous chante.
J’ai une de ces envies d’aller pêcher
Au large de nos frontières comme autrefois !
Te souvient-il ? Titi grillant l’éperlan
Entre les rochers de la plage d’hiver.
Ce gosse de riche qui nous observait
Penché sur la balustrade de son balcon.
« La chance qu’il a ce con ! »
Comme si on en manquait
Alors que le banc d’éperlans
Faisait bouillir cette eau.
Et que toujours le même boiteux
Arrivait avec sa canne en nous engueulant
Parce que soi-disant c’était son coin.
Comme s’il l’avait hérité.
De qui un pareil inutile avait hérité ?
La dragueuse revenait du canal à marée haute.
« Les Noirs c’est des Blancs
Et les Blancs c’est des Noirs !
J’en ai marre de me laisser avoir
Par les idées qui courent les rues ! »
Gosse au balcon pas invité
A nous rejoindre et à recevoir
La leçon du futur à notre place.
Les fils et le tissu lui-même :
C’est pas la même chose.
***
extrait de
téléchargement gratuit, comme d’hab’ :
www.patrickcintas.fr
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Commentaires :
Il y a dans ce poème comme une brassée de colère brute, de lucidité sans apprêt, de vérité nue jetée à la figure de l’époque — et pourtant, dans ce jet, quelque chose de doux persiste. Une tendresse rugueuse, celle des souvenirs d’enfance, du goût du sel sur la langue, du poisson fraîchement tiré de l’écume.
Le poème s’ouvre sur un refus. Celui des clivages binaires, des débats sans fin entre noir et blanc, des oppositions montées de toutes pièces pour masquer l’essentiel : la prédation silencieuse, quotidienne, des uns sur les autres. La parole est sèche, elle va droit : “Ce monde n’est pas le mien. / J’y fous ce que j’y fous. Point.” Et pourtant, ce rejet du monde tel qu’il est ne conduit pas au nihilisme. Il ouvre une brèche. Une échappée belle.
Alors surgit la mer, l’enfance, les jeux de rivage. On sent la morsure du froid, les doigts rougis, l’euphorie de la pêche, la joie sans luxe mais riche. Le poème se souvient, et dans ce souvenir, le monde bascule. Le balcon du gosse de riche devient frontière infranchissable, mais aussi théâtre d’une étrange justice. Il regarde, il envie, mais il ne comprend rien. Il reste en dehors. Le savoir, le vrai, est en bas, entre les rochers, là où l’on touche à la matière vive : l’eau, le poisson, la fraternité des gamins.
Le poème navigue alors entre ce qu’on hérite et ce qu’on vit. Entre les discours figés — “Les Noirs c’est des Blancs / Et les Blancs c’est des Noirs !” — et la violence de ce qu’ils recouvrent. L’auteur défroisse les grands draps de la pensée convenue, tire les fils du tissu, et constate : ce n’est pas la même chose. Le tissu social, le tissu humain, n’est pas fait de slogans. Il est fait de scènes minuscules, d’indignations muettes, de lieux qu’on croit s’approprier mais qui n’appartiennent qu’à ceux qui les aiment vraiment.
Ce texte est un coup de gueule, mais aussi une prière basse, entêtée. Une parole vivante qui refuse l’artifice, la langue formatée, les rôles distribués d’avance. Un poème qui trempe sa ligne dans les eaux troubles du réel, et qui, au lieu d’en tirer des éperlans, ramène à la surface ce que nous avons perdu : un sens de l’égalité instinctive, une mémoire commune, une fraternité possible.
Lecture et analyse de texte. https://youtu.be/y0hs0vpT9g4?si=a2BgQECipkzvUmZK