Les autres images dites dans la diversité de leurs modes minuscules - John Ashbery
Le voilà fauve blême sur lequel tirer tout l’attirail du jour. Cette neige à noircir de pas sur un abime plus félin qu’un chat se fera sans savoir sur le muscle de l’air et sous l’aine des joies. Il est vêtu de blanc pour se voir arriver de son propre lointain botté de ses virgules ricochées sur l’os des sources vagabondes. Il ne revient que d’où il n’est jamais allé décanté remontant d’impasses en impasses hilares rodeuses sur le fil du temps. Arrive de l’encoche douce où il bondit vers le rail de partout à son insu tiré du hasard ce saint chrême de la vie de qui il est question plus haut administré à bout de doigts désemparés dans le hangar des mots.
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Dans la lumière blême du fauve : une lecture du poème de Gilbert Bourson
Le voilà, fauve blême : le titre claque comme une apparition. Il évoque une bête surgie d’un autre plan, un éclat de silence dans la blancheur du jour. Gilbert Bourson, poète du seuil, du tremblement, nous donne ici un poème d’une densité rare, où chaque mot semble soulevé par un souffle ancien, presque préhumain.
Il ne s’agit pas d’un poème descriptif. Il est plus proche d’un rêve, d’une vision animale. Le texte s’ouvre sur une image troublante : “le voilà fauve blême sur lequel tirer tout l’attirail du jour”. Cette phrase à elle seule pose le décor : celui d’un monde flottant entre matière et abstraction, entre griffure et lumière. Le fauve n’est pas une bête, mais peut-être l’instant lui-même — cet instant vif et instable que le langage tente d’atteindre.
Le poème, tout entier, est traversée. Il y a de la neige, des pas, un abîme “plus félin qu’un chat”, et un “muscle de l’air”. Le corps du poème se contracte, se dilate, s’échappe. Ce que Bourson donne à lire, c’est une tension entre le visible et l’insaisissable, entre l’être et le mouvement. Le personnage — ou la figure du poème — est “vêtu de blanc pour se voir arriver”, comme si le poème assistait à sa propre naissance.
On ne revient pas ici de là où l’on est allé : on revient “d’où l’on n’est jamais allé”. Cette phrase résume à elle seule la logique poétique de Bourson, faite de détours, d’impasses, d’échos retournés. Le langage est un piège amoureux qu’on accepte de traverser à l’aveugle. Et ce que l’on trouve, ce ne sont pas des réponses, mais des éclats de présence : “impasses hilares”, “rail de partout”, “chrême de la vie”.
Dans cette langue tendue, torsadée, qui tient à la fois de l’incantation et de la fulgurance, Gilbert Bourson poursuit une quête sans dogme, une illumination fragile. À la fin, le poème nous laisse dans un “hangar des mots”, un lieu de désordre et de grâce, où l’on tente, avec des “doigts désemparés”, de toucher l’insaisissable.