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Romans de Patrick Cintas
Clinique du docteur Renato Recourbé
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Pour Gloria Russel, c’était le jour d’un check-up prévu depuis que le commissaire Panglas l’avait recrutée. Faut dire que l’équipe de superflics montée par Panglas n’était présentement pas ce qu’elle aurait dû être. En effet, le brigadier Lami et Alice Qand, après avoir disparu au cours d’une mission en Mongolie, en étaient revenus avec un « drôle d’air », selon l’expression de Panglas qui se confiait un jour à sa secrétaire, la rousse Cagnasse. Celle-ci passait maintenant plus de temps sur Internet à la recherche d’une solution qui eût enfin libéré son cousin et amant le lieutenant Arto de la combinaison de plongée qu’il avait enfilée pour pallier un problème de peau suite à une liposuccion pratiquée par le docteur Recourbé dans sa clinique de belle réputation. Et justement, Gloria s’y rendait, ayant voyagé depuis la banlieue en tramway à sustentation magnétique de construction chinoise, rapide et confortable et toujours à l’heure, ce qui fait qu’elle avait le temps de se prendre un petit café avec un pain au raisin dans la brasserie qui séparait la clinique du Commissariat Central et Périphérique que dirigeait Panglas sous la houlette de sa ministre de tutelle, l’indésirable Sally Sabat qui ne s’arrangeait pas avec l’âge et les responsabilités envers le citoyen et ses éminences. La secrétaire de Panglas, qui n’était pas Cagnasse ce jour-là, lui avait appris que Panglas était en voyage, ce qu’elle n’ignorait pas et pourtant elle se trompait : le commissaire ne se trouvait pas en Andalousie, mais en Mongolie, et Roger Russel n’était pas mort, elle le savait puisqu’elle lui avait téléphoné la veille sur le dark. C’est pas fastoche de jouer double jeu, se dit-elle en touillant son américano. Ils étaient tous pas là. Et le baron Patrice de la Rubanière se promenait dans la propriété pyrénéenne de Roger Russel avec un Duty case contenant une charge d’explosif à décoiffer le pic du Midi et son compagnon ibérique le d’Aneto. D’un coup d’un seul. Elle frissonna, ce que le garçon remarqua non sans frémir lui aussi. Il aimait ce genre de femme encore adolescente d’aspect mais qui paraissait avoir la tête sur les épaules. Il s’approcha : « Madame est satisfaite ? proposa-t-il sans mesurer la portée de cette construction textuelle apparemment ordinaire mais non. — C’est le meilleur café de Parigi, vous le savez bien, petit cochon… — Vous venez pour le check-up ? Ils viennent tous pour le check-up. Si ça continue, le docteur Recourbé va lancer une opa et qui sait ce qui peut se passer alors... — Je sais… Chômage… Restrictions alimentaires… Soins dentaires repoussés à une date ultérieure… Dissolution du ménage… Ennuis avec la justice par l’intermédiaire de l’huissier… Impossibilité de trouver un stage vraiment en phase avec le marché du travail… Je connais ça… — On dirait pas, si je puis me permettre… Vous êtes l’épouse heureuse d’un grand homme… — Un grand homme ? Dites plutôt un gorille ! — On le dit… Puis-je vous offrir quelque chose… heu… — Je ne sais pas moi… Disons la paix… ? » Il recula, mais sans toutefois quitter l’allée qui séparait les tables de la petite clôture en bois rustique qui réduisait le trottoir à la largeur d’un petit cul comme on en observe dans les maternelles. Il avait pâli. « Je m’excuse, bredouilla-t-il. J’ignorais… — Vous ignoriez quoi ? — Ben queue queue… — Que quoi… ? — Que j’avais affaire au clone de madame Russel… Au fait, avez-vous des nouvelles de madame Gloria ? Elle aurait accepté mon offre, elle… — Je vois. Appelez-moi Gisèle. — Elle n’est pas là… — Je veux dire, espèce d’idiot, que je m’appelle Gisèle sinon je ne viens pas ! » C’était trop compliqué pour ce pauvre parigien d’origine modeste. Il se plia en même temps que la serviette qu’il portait sur l’avant-bras et pivota pour se placer dans la direction du comptoir qui imposait sa monumentalité dans l’ombre du fond où miroitaient d’autres reflets pas moins augustes. Gloria ne le regarda pas s’éloigner, pas même dans les miroirs du plafond, même si elle avait levé les yeux au ciel, croisant ses longues jambes parfaitement épilées pour les soumettre à l’appréciation des passants qui ralentissaient sans toutefois s’arrêter. Elle avait horreur de ces check-up. De plus, on lui avait annoncé que le docteur Recourbé ne serait pas là pour la peloter en profondeur comme il aimait soumettre ses patientes si elles provoquaient, qu’elles le voulussent ou non, son érection à visée purement scientifique. Tant pis. Elle avait besoin de profondeur en ce moment. Elle regretta d’avoir renvoyé le garçon à son comptoir en bois massif de cerisier sauvage et aucun des passants, même fortement ralenti, ne séduisait ses exigences en la matière. Encore une heure et elle se soumettrait à un quelconque interne aux doigts refroidis par trop d’asepsie. Il y a des jours comme ça… Puis l’heure du rendez-vous sonna dans son sac à main. Elle se leva, sa jupe plissée retomba mais pas plus bas que le mitan de ses cuisses, elle fit signe au garçon qu’elle avait déposé le montant de sa consommation dans la petite écuelle avec un gentil pourboire qu’il ne méritait pas et fendit sans excuses la file indienne des passants qui ne savaient plus où donner de la tête. C’est toujours mieux d’avoir de quoi se donner en spectacle plutôt que d’inspirer le respect qui n’est qu’un moyen de prendre la tangente pour aller voir ailleurs. L’interne n’était pas beau, mais il avait du poil. Pas autant que Roger, mais ça jaillissait de toutes ses entournures, aux poignets, au col, il en avait sur les mains jusqu’aux doigts où un anneau nuptial tentait de se signaler sans aucune chance d’être compris. Il lui tendit une main, elle eut la sensation d’empoigner une fourrure d’animal et il l’invita à croiser ses guiboles dans un fauteuil à petits pieds qu’il fit pivoter vers le sien, car il était assis dans un gros fauteuil et il s’était penché pour saisir un de ses genoux et ainsi la positionner bien en face de lui. Il prit le temps de l’observer des pieds à la tête puis dit : « Le professeur Recourbé n’est pas là. J’espère que ça ne vous dérange pas… — Je ne suis pas dérangée, rassurez-vous ! » Elle eut un petit rire délicat mais pointu. Les poils de son vis-à-vis semblèrent s’embroussailler dans ce souffle pourtant infiniment retenu. « Voulez-vous que nous passions immédiatement dans la salle d’observation ou souhaitez-vous vous détendre dix minutes ? Je sais que ces check-up ne sont pas des vacances. Mais vous le savez sans doute mieux que moi puisque vous vous y soumettez depuis dix ans… — Depuis que je suis mariée… — Moi aussi je suis mariée… heu… marié ! » Une infirmière en forme de cruche interrompit cette conversation prometteuse d’approfondissement du sujet. Elle se glissa en ânonnant entre la porte et le dossier du fauteuil où l’interne ne cachait rien de ses intentions. Elle versa le contenu de ses paroles sur le crâne extraordinairement chevelu du carabin. La machine était prête. Elle sortit, écrasant ses hanches entre la porte et son montant, perdant au passage son ravissant petit bonnet orné des initiales d’or RR (Renato Recourbé pour ceux qui n’ont pas compris). Comme elle ne possédait pas la faculté ni l’espace de se baisser ni de se plier, l’interne n’éprouva aucune difficulté, quant à lui, pour étendre son long bras musculeux dont apparut la fantastique pilosité de l’avant-bras. Un bras comme ça dans la chagatte, pensa aussi sec notre Gloria, et tu montes au ciel sans en référer à saint Pierre. « Eh bien je vous propose d’y aller, ma chère madame Russel… — Appelez-moi Gervaise… — Zola ! — Ou Germina. Oh ! Et puis tenons-nous-en à Gloria ! » La salle des Explorations Profondes ne ressemblait pas à un salon impérial, mais elle n’était pas désagréable à parcourir dans tous les sens avant de se positionner sur le chariot préparé comme il se doit quand on reçoit une personne aussi people que cet exemplaire de la bonne société qui se nourrit de la mauvaise et s’en porte faramineusement bien tant la bête est fantastique. L’interne entrouvrit la chemise sans découvrir les seins. Son regard descendit jusqu’au nombril et s’y arrêta comme s’il détectait une anomalie. Gloria, qui suivait ce regard avec une application de tête chercheuse, attendait le moment de s’en exprimer, mais l’interne poursuivit son trajet procédural et se heurta aussitôt aux premiers poils. L’entrebâillement continuait dans cette fourrure bouclée puis le regard était pris d’un vertige impossible à maîtriser au moment de filer doux sur l’intervalle qui séparait les cuisses. Il avait chaud. « Vous n’avez pas bien regardé, lui reprocha Gloria, mais sans cet air coquin qui caractérise l’attente quand il s’agit de ne plus attendre. — Je vais descendre jusqu’aux chevilles, si vous le permettez, Gabie… — N’oubliez pas de revenir une fois arrivé… » Au-dessus de ce corps offert à la curiosité scientifique, l’œil numérique se remplissait de nouvelles informations immédiatement comparées au flux social qui arrivait par paquets conditionnés selon un algorithme homologué par le comité de lecture du Lancet. Le docteur Recourbé tenait à flatter les fragilités mentales de ces messieurs et dames, quoi qu’il ne fût pas certain que des dames y siégeassent. Ça produisait un bruit d’élytres et de sieste. Mais Gloria n’était pas venue pour dormir. Deux jours dont une nuit que ça durait ces check-up ! Autant y prendre goût et couleurs ! « Si vous remontiez ? soumit-elle à l’appréciation de l’interne qui n’en finissait pas de numériser les chevilles en profondeur. — Il y a un problème avec les chevilles, » déclara-t-il comme s’il était déjà en train de dicter son rapport à l’IA de service. Gloria se redressa, agitant deux seins que je saurais voir. Sa bouche s’était tordue en forme de serpillère qu’on essore. Sa salive abondait dans ce sens. « Quoi ? Les chevilles… ? — Il faut que j’initie la procédure ad hoc… Gretchen ! — Voui Herr Doktor… ? » La poitrine ô Pulente (Pulente est une divinité dans la mythologie recourbienne) se répandit sur les chevilles. Une chaleur que Gloria ressentit jusque dans son cerveau. « Surtout ne bougez pas, Gretchen ! cria l’interne. — Nicht bewegen ! Nicht bewegen ! » Gloria s’apprêtait à exiger des explications, mais deux matons noirs de peau et blancs de blouse se mirent à la ficeler sur le chariot et voilà-t-y pas qu’ils le poussent et qu’on se retrouve parcourant un obscur couloir à si vive allure que la pauvre Gloria, ou qui que ce fût qui lui ressemblât comme deux gouttes d’eau n’en croient pas leurs yeux, fut prise d’une crise de nerfs telle qu’on se vit contraint de resserrer les liens et de lui insérer dans la bouche une poire d’angoisse qui la projeta dans un futur qu’elle n’avait jamais imaginé visiter dans d’aussi inadmissibles conditions.
Histoire extraite de "Gueulez pas ! Je suis mort !" - série Le GORille URinant - livres brochés et ebook [chez Amazon] |
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Commentaires :
La Clinique du Soupçon
Sous couvert d’un check-up, Patrick Cintas orchestre une farce déglinguée où l’ironie clinique dissèque l’identité comme un corps suspect. Dans ce récit troublant, Gloria Russel avance masquée, glissant d’un nom à l’autre — Gisèle, Gervaise, Germina — comme on change de peau sous les néons d’un monde médicalisé à outrance.
Ici, tout vacille : les genres, les rôles, les désirs. L’interne est un ours, l’infirmière une cruche, et le docteur Recourbé un démiurge invisible dont la salle des Explorations Profondes tient lieu d’autel païen. Entre satire politique, polar déglingué et théâtre de l’absurde, le texte multiplie les faux-semblants avec une maîtrise vertigineuse, mêlant verbe cru et poésie larvée.
Mais derrière l’éclat grotesque se cache une solitude : Gloria ne cherche pas à guérir, elle cherche à être vue. Non pas regardée — vue. Il y a là une quête d’intégrité dans un monde en pièces, où le langage glisse, où l’intime se dissout dans les procédures et les fantasmes algorithmés.
Cintas signe ici un texte où le corps devient terrain de lutte, et l’humour un scalpel. On rit jaune, on frissonne, on se demande si nous aussi, nous ne passons pas nos vies entières en salle d’attente, dans un couloir trop bien éclairé pour n’être pas louche.