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Bruce Benderson - Sexe et solitude
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 Article publié le 14 novembre 2008.

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Librairie du gay savoir
Serge MEITINGER
Espace d’auteurs : Librairie du gay savoir

Bruce Benderson : Sexe et solitude, traduit de l’anglais par Thierry Marignac, Paris, Rivages poche/ Petite Bibliothèque, 2001, 114 p.

Parti jeune, mince et joyeux pour se prostituer sur la route, à l’époque où Kerouac et City of Night de John Rechy lui fournissaient les modèles, l’auteur se retrouve au tournant du siècle, la cinquantaine velue et ventrue une fois venue, à se faire des plans webcam avec des internautes qui signent « JEUNE DÉSIRE VIEUX » et s’exhibent comme des momies se dépêtrant lentement et maladroitement de leurs bandelettes. Bruce Benderson qui a illustré dans sa vie comme dans son œuvre une certaine subculture gay, plus ou moins underground, établit le constat d’un changement radical de dimensions propre au mode de vie américain qui, on le sait, ne tarde jamais à s’imposer ailleurs et partout. Il déplore la disparition progressive de tout espace public digne de ce nom au profit de l’enfermement dans les familles et desdites familles dans le quadrillage hygiénique et hygiéniste des banlieues résidentielles ; la diabolisation hystérique de « toute relation physique entre les générations » ; le « triomphe de l’archétype protestant », mâtiné de puritanisme, qui souhaite « la solitude à domicile, face à face avec Dieu », même si c’est par le truchement incertain et impur des écrans bleutés de l’Internet !

À l’époque de sa belle jeunesse, les villes américaines, telles qu’il les vivait en avide explorateur de ses appétits, offraient des coins et recoins, des coulisses ou des arrière-cours, d’innombrables cachettes plus ou moins judicieuses où se tapir avec l’objet de ses désirs, quel qu’il fût, cueilli à fleur de macadam, pour se satisfaire dans l’exaltation partagée que suscite le sentiment de l’interdit et du risque encouru. Et se liait à ce jeu aléatoire de cache-cache-sexe le brassage évident et stimulant des classes sociales et des générations : des lieux de la cité, bars typés ou typiques, zones urbaines semi désertes, pissotières (tasses) de haute réputation, permettaient les rencontres et les échanges dans une promiscuité générale et sans tabou que l’auteur élève désormais au rang d’idéal. Car, que s’est-il passé depuis trente ans au moins ? Une rage de normalisation et d’uniformisation l’a partout emporté si bien que toutes les villes désormais se ressemblent, appliquant les mêmes limites et les mêmes règles. L’urbanisme est devenu un exercice d’hygiène sociale et morale veillant à réduire les risques en expurgeant le tissu urbain des zones d’ombre laissées par les lacunes antérieures des plans et projets – lieux dangereux pour classes dangereuses – et en évitant au maximum le mélange des groupes sociaux et des âges. Le symptôme majeur de cette tendance est, pour Benderson, la prolifération des banlieues dites résidentielles où les adolescents enfermés dans leur famille et dans leur classe sociale n’ont plus de moyen concret, physique, pour échapper à cette double névrose. Cet aspect de la situation est d’ailleurs bien la face avouée d’un processus de mise en ghetto qui a façonné le visage actuel des grandes cités américaines. Chacun dans sa classe, dans sa race, dans son âge, dans son orientation sexuelle. Ont disparu ces recroisements, recoupements, chevauchements ou enchevêtrements, que l’on aurait pu dire « populaires », entre tous ces cadres d’appartenance : finis le petit café où se prostituaient des ouvriers italiens ou mexicains, par ailleurs jeunes pères de famille, et ces possibles lieux de rencontre entre le travesti (voire le transsexuel), l’étudiant, les petits employés de tous horizons et les vieux habitués du quartier. Les milices moralisatrices de Rudolf Giuliani, maire de New York dès les années 90 et faux héros du 11 septembre 2001, y ont mis bon ordre et ont renvoyé chacun à son rang. Dans cette perspective, on supprime les pissotières en pleine rue, les points de recroisements qui laissaient sa chance à l’inédit et tous les coins ou recoins susceptibles d’abriter l’illicite pour faire proliférer des lieux et des boîtes dits « gay ». Mais ces territoires bien estampillés et fermés, arrêtés dans leurs normes propres, apparaissent moins comme un progrès vers la visibilité et l’acceptation de la différence que comme un gage donné à la ghettoïsation moralisante, qui souhaite savoir qui est qui et où chacun se trouve. La disparition de l’espace public au profit d’une telle parcellisation, bien cadastrée, des terroirs accordés aux différences – disparition qui affecte jusqu’aux grands espaces prétendument sauvages de la vaste Amérique où cela avait d’ailleurs commencé par les « réserves » – est le prélude à un enfermement généralisé qui risque de s’actualiser, de nos jours, pour un adolescent prisonnier de sa famille et de sa caste, par la tentation du suicide ou par la névrose, toutes les échappatoires vers un lieu hors lieu où les désirs se donnent libre et concrète carrière étant barrées (sauf une, virtuelle, qui n’est peut-être pas même la porte de la liberté !).

Car Benderson souhaite envisager le sort d’un adolescent de la classe moyenne qui, à l’orée du XXIe siècle, voudrait vivre ce que lui a entrepris et vécu en son temps. Le tout jeune homme ne rêvait que d’être initié au plaisir sexuel à deux par un homme d’âge mûr et il partit sur les routes à sa recherche, pensant le trouver plus facilement s’il se mettait en posture de prostitué. Sa première expérience ne fut pas tout à fait exaltante mais il l’accepta et l’aima pour le savoir qu’elle lui avait fait acquérir. Ce que veut souligner ainsi l’essayiste c’est qu’il y a une dimension éducative et un facteur capital de mûrissement dans la relation entre un adulte et un adolescent, même (ou surtout !) quand il s’agit d’une relation sexuelle digne de ce nom. Et il voit dans la séduction d’un adulte par un mineur – dans le détournement de majeur donc – un légitime objet de fierté pour le plus jeune et le signe d’un progrès vers sa maîtrise et sa maturité. Benderson rappelle que, dans la mouvance des nombreux sursauts politiques et sociaux qui accompagnèrent les années 60 dans l’Occident développé, une revendication de libres relations physiques entre les générations avait émergé et qu’elle composait l’un des fers de lance de la libération sexuelle réclamée et déjà mise en pratique. Il y eut même un temps où ce vœu entra dans l’ordre du réalisable : dans les mois et les quelques années qui suivirent 1968, des parents qui se voulaient « de gauche » n’osaient plus interdire à leur fils de quatorze ans de « fréquenter » un ou une adulte. La même bien-pensance, dite encore « de gauche », en est revenue, de nos jours, à son ancrage puritain et à son horreur du sexe non conforme, ou non encore normé, à son horreur du sexe libéré, à son horreur du sexe tout court ! Si bien que les mouvements gays et lesbiens qui tiennent à avoir pignon sur rue et subventions sur cour, prennent un soin maniaque à se démarquer de tout ce qui, de près ou de loin, pourrait les faire assimiler à des associations de « pédophiles » (comme on le dit aujourd’hui). Ils contribuent, en hurlant avec les loups, à entretenir l’hystérie et à encourager la chasse aux sorcières. Donc, pour nos contemporains, un adolescent qui noue des relations physiques avec un adulte ne peut être que l’innocente victime de la perversité de celui-ci. Il faut le protéger des mauvaises rencontres et le garder dans le cercle de famille, censé être le berceau protecteur absolu contre tout mal extérieur (le mal ne venant d’ailleurs que du dehors !). S’il est atteint tout de même par l’infection, il a droit au soutien des cellules psychologiques partout mises en bataille et qui, sous prétexte de l’aider à se reconstruire et à purger sa souffrance, lui inculquent une image dévalorisée de lui-même en victime impuissante et souillée, image qui doit se charger de culpabilité surtout quand l’adolescent a pleinement « désiré » ce qui lui est arrivé et qu’il en est conscient. Les psys et l’entourage, qui orchestrent la doxa, lui forgent ainsi une stature de « déglingué » ou de pervers, fût-ce par procuration ! Qui ne voit qu’en l’occurrence le remède est pire que le mal puisqu’il fabrique d’abord la souffrance qu’il serait tenu de seulement soulager !

Enfermé dans son cocon familial et social, l’enfant des banlieues résidentielles n’a plus la ressource des coins et recoins où se blottissait l’assouvissement d’un désir qui ne savait peut-être pas exactement son nom, mais qui s’actualisait dans le glissement passionné des mains et des lèvres à même la chair de l’autre. Voué à la névrose familiale et/ou au vide sidéral de son living room (= télé + grignotage), l’adolescent sans autre issue choisit parfois le suicide ou le délire. Le monde américain, et désormais le monde presque entier, proposent toutefois aux jeunes et aux moins jeunes une autre voie : la divulgation planétaire de ce qui était caché et l’assouvissement virtuel de désirs qui ne connaissent que trop bien leurs divers noms. Et Bruce Benderson veut mettre en rapport l’étalage souvent exhibitionniste et sans pudeur des forums et des échanges par webcam avec l’exigence proprement protestante de l’examen de conscience et du dévoilement par le croyant de la nudité même de sa faute à la face de Dieu. L’affaire Monica Lewinski en a été une variante politico-médiatique révélatrice en ce qui concerne les impératifs inconscients du cosmos éthique et psychologique étatsunien dans ce domaine. Ce que l’on – vox populi – reprocha le plus au président Clinton, ce ne fut pas de s’être permis quelques privautés extraconjugales dans les coulisses, mais d’avoir menti et voulu étouffer le scandale. On lui appliqua donc intégralement l’exigence de vérité et de transparence qu’implique l’éthique protestante. Et le malheureux se lança dans une série d’excuses publiques dont la rhétorique ne put satisfaire ceux qui s’étaient mis ainsi à la place de Dieu –vox dei –. Le discours n’était pas à la mesure de la faute et ne pouvait l’effacer. La réponse surtout ne satisfaisait pas la demande réelle de la nation qui souhaitait plutôt voir qu’entendre et atteindre la révélation ultime par la vision du pénis présidentiel entre les lèvres fardées de la Madeleine pécheresse. En effet qui connaît mieux le secret, donc la vérité, du sexe que l’homme le plus puissant de la terre dressant haut sa verge triomphatrice : il eût fallu au président rien moins que montrer enfin la vérité qui échappe à tous ! Sur Internet, on tente d’aller au plus court et l’on montre d’emblée plus qu’on ne dit. Toutefois l’image, cette fois, est anonyme et elle n’engage guère celui qui s’exhibe théoriquement en son plus intime : la divulgation de l’organe en litige est universelle, l’aveu désirant ouvert mais c’est à peine s’ils compromettent. Et très vite l’image ne suffit plus car elle n’excite plus assez ; elle engendre alors un nouveau type de discours, des récits et des masques destinés surtout à assurer le maximum d’élan et d’éclat à l’éjaculation qui est le seul but effectif. Des doigts parfois poisseux assènent alors le clic qui coupe le contact. Noir sans image et sans nom. L’avantage hygiénique et socio-moral du procédé est qu’il évite la promiscuité et les rencontres dangereuses, que chacun reste en son ordre, seul dans sa chambre face à l’écran bleu et à sa caméra. Big brother à l’envers que ce dispositif où l’impératif est d’en montrer au maximum et au plus de gens possible plutôt que d’instaurer la surveillance universelle, mais dont la finalité est tout de même atteinte puisque, à côté des actes ordinaires et calibrés de la vie que l’on peut désormais assumer en pur automate, se déploie le monde virtuel et apparemment inoffensif où s’épuisent les « désirs et obscénités » de tous poils. L’éjaculation est partout, le moi, et la jouissance qui passe par lui, nulle part. Toutefois « cette fuite » orchestrée « de la perversité vers l’immatériel », qui rejoint peut-être la potentialité proprement humaine de se localiser et de se satisfaire dans l’imaginaire, n’interdit pas non plus d’utiliser l’Internet et les échanges qu’il ouvre comme une boîte aux lettres perfectionnée : alors renaît, aux risques et périls bien réels de l’internaute en rupture de ban, la possibilité d’entrer en contact et de faire chanter et pleurer à nouveau, jouir et pâtir la chair à même la chair !

 

Serge MEITINGER

Librairie du gay savoir, 12

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