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Les conflits africains au cinéma à propos du film Blood diamond
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 Article publié le 14 novembre 2008.

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Les conflits africains au cinéma
à propos du film Blood diamond
Paul Ekoumbamaka

Zwick (Edward), Blood diamond, Etats-Unis, Warner Bros Pictures, 2007.

Ce long métrage-142 min- du réalisateur américain Edward Zwick se situe tout d’abord au carrefour des genres cinématographiques : il est en effet film de guerre, film historique et film d’aventures. Le récit qui s’ouvre sur un prologue éclaire déjà sur les contextes thématico-géo-historique du film. Il s’agit entre autres de la guerre, et notamment de la guerre civile pour le contrôle des mines qui a secoué la Sierra Leone dans les années 1990. C’est sans doute le spectacle de cette guerre civile qui a rendu nécessaire la réalisation de ce long métrage dont le scénario repose sur le modèle classique de la quête. Dans le cas d’espèce, les personnages principaux de ce film sont à la recherche d’un objet précieux qui est le diamant rose.

D’une fable simple mais extraordinairement excitante, Blood Diamond est l’histoire d’un pêcheur, Salomon Vandy qui est enlevé de sa famille par des rebelles, puis forcé de travailler dans les mines diamantifères, où il trouve le plus gros diamant qu’il cache en pleine forêt, dans la zone contrôlée par des rebelles. Considéré lui aussi par les troupes gouvernementales comme un rebelle, il est jeté en prison où se trouve déjà Danny Archer,un trafiquant de diamant. Mis au courant de l’existence et de la pierre précieuse et de sa détention par Salomon Vandy, Danny Archer va proposer à Salomon, à leur sortie de prison, d’aller à la recherche du diamant rose. Ils sont à cet effet aidés de Maddy Bowen, une journaliste américaine.

Pour relater cette histoire, Edward Zwick a tout mis en œuvre pour donner au spectateur l’impression de vivre la guerre se dérouler sous ses yeux. C’est pourquoi, le procédé du hors champ par exemple est systématiquement absent de ce film notamment dans les scènes de violence et de tuerie. Le réalisateur tient à faire vivre au spectateur la cruauté des événements. Rien n’est suggéré à ce niveau. On voit les rebelles tirer à bout portant, les balles transpercer les corps qui tombent en cascade et le sang qui jaillit. La scène du meurtre du prisonnier surpris avec le diamant volé est significative : le chef des rebelles après avoir récupéré la pierre, sort son pistolet et loge une balle dans le cœur du prisonnier qui tombe raide mort. La scène d’amputation des bras par les rebelles n’est pas non plus suggérée. L’on voit le bras d’une victime se détacher du reste du corps sous l’action de la hache- outil primitif-, qui vient fortement rappeler une scène de boucherie, et finalement l’animosité de l’acte. Ce sont de telles scènes qui donnent à ce film tout son ton grave.

En dépit de nombreuses images insoutenables que regorge le film, le réalisateur prend soin d’alterner harmonieusement les moments de risque et les moments de repos dans son récit pour permettre au spectateur de réguler ses émotions, et de ne trouver aussi aucun motif de lassitude durant le temps du visionnage. C’est ainsi qu’après le massacre des villageois, l’on assiste à l’aide du montage parallèle, à la Conférence du G8 qui se tient en Belgique et qui a pour point de réflexion le commerce des diamants venant des zones de conflit. De même après son séjour en prison, Salomon se retrouve comme employé dans un hôtel.

 

En prolongeant la réflexion sur Blood Diamond à travers un inventaire thématique désordonné et non exhaustif, ce film informe sur les affres de la guerre civile et principalement les tueries massives et l’enrôlement des enfants dans les conflits armés.

Blood Diamond abonde en tueries massives. Rien de surprenant puisqu’il s’agit d’une guerre, et de surcroît civile. Peut-il y avoir de guerre sans pertes en vies humaines ? D’ailleurs, le titre du film est très évocateur. Traduit en français, ce film s’intitule Le diamant du sang. Le nœud dramatique majeur n° 1 de Blood Diamond qui est l’attaque suivie de la fusillade des populations villageoises par des rebelles vient justifier le titre du film. On assiste également à une tuerie en masse lors de l’affrontement sanglant entre les troupes rebelles et les troupes gouvernementales. Au-delà de la dénonciation de ces tueries, le réalisateur se livre à une esthétisation de la guerre sans toutefois l’exalter. Le caractère tragique, voire macabre de ces scènes est rendu manifeste par un rythme assez rapide des images qui caractérise les films de guerre et les scènes de violence. Les populations affolées courent dans tous les sens et les gros plans des visages mis en œuvre ici laissent lire la peur mais surtout la douleur des victimes. Et s’il y a des objets qui sont le plus manipulés dans Blood Diamond, ce sont bien des armes à feu qui traduisent métonymiquement la mort

Comme l’image à elle seule s’avère impuissante pour traduire la totalité du message filmique, il faut lui associer le son. Edward Zwick l’a bien compris. Ainsi, le pathétique et le tragique des scènes de tuerie sont renforcés par les pleurs désespérés et les cris lugubres des populations étouffés par des coups de feu. La musique, notamment la musique extradiégétique n’est pas en reste. Son entrée en matière se réalise généralement dans Blood Diamond par une composition purement instrumentale, saccadée et obtenue au moyen du synthétiseur pour ce qui est de la scène du massacre des villageois. Quant à la scène d’affrontement entre les troupes rebelles et les troupes gouvernementales, cette musique est assortie d’effets spéciaux tels les bombardements des immeubles, l’explosion des véhicules, des grenades et autres projectiles. Le son vient s’affirmer comme un excellent ingrédient dans le discours filmique. Le réalisateur rend donc très fonctionnelles les bandes son et image pour émouvoir le spectateur et conférer au film une profonde portée sémantique.

L’enrôlement des enfants dans les conflits armés constitue aussi un étage discursif dans ce film. En effet, les enfants sont enlevés de leurs familles sous la menace des armes et devant leurs parents impuissants. Dia, le fils de Salomon Vandy et bien d’autres enfants sont jetés de force dans des camions des troupes rebelles pour gonfler leurs rangs. Et une fois dans les camps des rebelles, la seule formation que reçoivent ces jeunes soldats de circonstance tourne autour de l’obéissance aveugle aux ordres, du montage et du démontage des fusils et du tir. Dia est d’ailleurs désigné par un des chefs rebelles qui lui tend une mitraillette et lui intime l’ordre de tirer sur un autre enfant. Ce que Dia fait malgré lui. Les enfants ne sont donc pas que des victimes. Ils se transforment aussi en bourreaux en semant la terreur et la mort. Ce sont des enfants qui lors de l’attaque du village, tuent d’autres enfants et même des adultes sans pitié ni remords. Ils s’adonnent à cœur joie à cette barbarie. D’ailleurs, ils tirent en riant et en brandissant leurs armes en signe de victoire après leur forfait. Même Dia menace de tuer son père qui vient le récupérer en territoire rebelle.

Toutefois, puisque le réalisateur tient à montrer le genre de vie que mènent les enfants dans les camps des rebelles, il faut déplorer dans ce film l’absence de violence sexuelle dont sont victimes les jeunes filles soldates dans ces camps. Est également à déplorer l’absence de toute tentative d’évasion de ces territoires par certains enfants qui ne trouvent pas de réelle satisfaction à y séjourner dès les premiers jours. De telles scènes auraient encore augmenté le coefficient de réalisme dont jouit déjà ce film.

Au-delà des affres de la guerre civile, Blood Diamond met en lumière le trafic des diamants dans les zones de conflit. Ce trafic s’effectue entre les chefs rebelles et les hommes d’affaires occidentaux. Dans le film, on assiste plutôt à un troc : un chef rebelle en la personne du Commandant Zéro offre une bonne poignée de diamants à Danny Archer en échange des armes qui vont les aider à mener la guerre contre les troupes gouvernementales. Danny Archer et le colonel Coty se révèlent les figures emblématiques des trafiquants occidentaux de diamants et sont prêts à tout : tromperie, chantage, mensonge, corruption, meurtre. Sur ce dernier point, la scène d’attaque du territoire des rebelles par les hommes du colonel Coty aidés de Danny Archer est assez significative. Pour l’acquisition d’une pierre précieuse, ils vont incendier le camp, tuer les rebelles, enfants comme adultes.

Mais s’agissant de ce trafic des diamants, le réalisateur a conçu un schéma narratif idéologiquement fonctionnel qui laisse pertinemment entendre que les diamants sierra léonais doivent contribuer à enrichir les populations locales, et non les hommes d’affaires occidentaux malhonnêtes et sans scrupules. Ces diamants ne doivent non plus servir de source de financement aux activités des rebelles pour conquérir le pouvoir par les armes. C’est pourquoi dans le film, les rebelles et les trafiquants occidentaux n’entrent pas en possession du diamant rose qui est au centre du conflit. Cette pierre précieuse revient plutôt à Salomon Vandy qui l’a réellement trouvée. Aussi passe-t-il du statut de pauvre à celui de riche. Au début du film Vandy est un pêcheur qui habite dans une cabane et à la fin, il se retrouve dans l’espace urbain, signe de modernité et de développement. Ce changement de statut est encore très marqué par l’habillement : des haillons dont il est vêtu au départ, il arbore un costume flambant neuf à l’arrivée. Le réalisateur annonce même déjà par un symbole et un procédé cinématographique, ce changement de statut. En effet, au même moment que Salomon Vandy trouve la pierre précieuse, un léger panoramique ascendant montre un oiseau en plan moyen voler tout doucement au-dessus de la tête de Salomon. Il y a donc un lien rendu évident par ce panoramique entre la trouvaille du diamant et le vol d’oiseau. On peut déjà lire là une certaine liberté à l’horizon et aussi un possible voyage vers le lointain. Et c’est ce qui arrive car ce diamant va lui permettre d’aller vivre à Londres, symbole de la liberté et de la prospérité, loin de la Sierra Leone qui est le symbole de la misère sous toutes ses formes. Le contraste dans ces deux espaces géographiques en termes d’avoirs individuels est aussi clairement exprimé : en Sierra Leone, Vandy est vu au début du film avec quelques maigres poissons qui ont constitué sa prise du jour– il vit de la pêche- tandis qu’à Londres, il est propriétaire d’une mallette pleine d’argent. Cependant, tout comme ce vol d’oiseau qui est lent, le passage de la Sierra Leone à Londres se fait progressivement et à de grands risques.

A l’inverse, Danny Archer qui fait sa première apparition dans un avion en plein vol au-dessus de la forêt, meurt à la fin du film dans la forêt. Au départ donc, Danny Archer domine la forêt qu’il écrase avec son engin et à la fin, son corps est abandonné à la nature qui se l’approprie. Comme dans les tragédies grecques, il passe du bonheur au malheur. Le même sort est réservé au colonel Coty : il meurt dans une broussaille, loin de son vaste et paisible domaine, probablement acquis par ce trafic des diamants. Le sort du chef des rebelles n’est pas du tout envieux : il meurt atrocement, assassiné par Salomon Vandy au moyen d’une pelle et non d’une arme à feu. Il est donc victime à son tour de la barbarie qu’il a fait subir aux autres. L’action punitive engagée contre lui trouve pleinement sa justification dans ce film. Le message du réalisateur est très clair à partir des fins réservées à ces trois personnages : le trafic des diamants en zones de conflit est une activité dangereuse qui mène à la mort.

Cette œuvre filmique qui mérite et réclame un visionnage répétitif vient confirmer une fois de plus le génie d’ Edward Zwick, bien que cette réalisation ne soit pas exempte de certaines limites.

Paul Aimé Ekoumbamaka

Université de Yaoundé I (Cameroun)

Département des Arts du Spectacle

 

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