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Colette
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 Article publié le 1er juin 2025.

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La première fois que Colette est entrée dans mes yeux via leurs iris dilatés (elle aimait paraître dans sa déshonnête innocence) ce fut sous les traits d’une autre, mais peut-être s’était-elle revêtue d’un petit masque afin de se livrer davantage à la jouissance ? J’étais en classe de 6ème. Je regardais par le trou de la bouche qui nous lisait des mots propres à l’excitation. Des mots de Colette lus par ma prof de mots dont j’ai oublié le nom et pour cause puisque c’était Colette reine des métamorphoses ! Elle faisait aussi très bien Notre Dame du port de Saint-Tropez depuis qu’elle y avait acheté une bicoque en 1926, La Treille muscate. Le pinard ayant toujours tenu une grande place dans sa chair vouée à l’ivresse et à la brisure des tabous. Saint-Trop’ comme l’a écrit Boris Vian. Saint-Trope comme je l’écris eu égard à la définition du trope, cette figure du détournement qui sied à Colette comme un gant de Gilda-Rita Hayworth se déshabillant dans le film éponyme. And the sun pours down like honey on our lady of the harbor… Le soleil… Le miel des mots qui, lors de cette lecture, rentrèrent en pérennité, j’étais une fois pour toute une terre de bonheur.

Colette ne se contentait pas de siffler du pinard (Cf. Les Vrilles de la vigne paru en 1908), elle sifflait aussi dans ce même livre non pas comme un rossignol mais en rossignol, un rossignol de tristesse (elle n’aimait pas les oiseaux, et moins encore la plainte de celui-ci et son sanglot torrentiel) leur préférant pour la joie du cœur et du cul le poil des quatre pattes ! La prof de mots en qui elle avait pris forme, et autour de laquelle des ciels de désirs s’enroulaient en volume, était une blonde languide qui portait ses seins en majesté. Quand elle s’asseyait derrière son bureau, elle y posait ses fameux seins moulés dans des pulls en moëre. Je suivais l’atterrissage des mamelles, blême de reconnaissance, hors d’haleine et enclin à une poussée de fièvre équivalant à la poussée de bas en haut qu’ils laissaient voir quand ils touchaient au plan du bureau. Deux poussins géants et duveteux. Deux Poussin aussi, le Poussin de la Vénus épiée, le Poussin qui fait bander ! À l’image de la voix (oui, écouter voir) qui lisait, traînant ses mots dans le lit ligérien de ma libido ; je me coulais, degrés après degrés, dans les poils de Toby-Chien, « dressé sur mes pattes raides, je piétine, je vous cerne de petits cris mélodieux. La queue tortillée vibre, mes flancs, ravalés par une respiration inquiète, me font plus mince… » Douze dialogues de bêtes… Toby-Chien et Kiki-La-Doucette, la chatte métamorphosée en Quéquette la douceur, détournement tropé oblige.

Ma prof de mots en Professeur de désir… Philip Roth… clin d’œil… REGARDE ! Mot d’ordre comme de désordre qui fut celui de Sido repris par sa fille. Regarde ! Et il y avait à voir ! Sous le bureau, pendant la lecture, les pieds déchaussés de la voix languissante s’entortillaient d’amour, l’un contre l’autre, mimaient chaque un le serpent d’Éros ! « Qu’ils sont beaux tes pieds hors de tes sandales ! » Serpent nu de la Genèse.  Oui, appétissants pour voir, convoitables pour rendre perspicace, je les mangeais des yeux : nous étions nus à jamais ! Vivats dans l’arbre de la bien-aimée et du mâle ! C’est sans doute ce jour-là que je suis devenu peintre. Regarde !

 

Colette : « Que d’une peinture fidèle respectueuse de son modèle, et où l’imagination ne se réserve point de part, jaillisse la poésie, c’est une aventure assez rare, et qui demeure merveilleuse. Elle récompense le peintre plus souvent que l’écrivain pour qui la réussite est moins affaire de pensées que de rencontre de mots. Signes errants dans l’air, parfois les mots, appelés, daignent descendre, s’assemblent, se fixent… Ainsi semble se former le petit miracle que je nomme l’œuf d’or, la bulle, la fleur : une phrase digne de ce qu’elle a voulu décrire. » Lettres de Colette à Annie de Pène et Germaine Beaumont.

 

Ah les mots ! La Lettre que j’évoquais hier dans un article consacré au cinéaste Paul Vecchiali : « Dans l’avant-propos de son autobiographie, Le cinéma français émois et moi parue chez Libre et Solidaire en 2022, Vecchiali nous invite à regarder avec Paul le narrateur-enfant le verbe chier, avec une attention toute particulière quand il s’agit des chats dont la merde est comparée à nos pensées : « Ils chiaient comme nous pensons quelquefois : l’œil fixe, légèrement plissé, pas du tout ironiques, ô paradoxe, pénétrés ! » La merde, comme nous refusons de le savoir, est la compagne de la lettre. « La merde ? tout y est écrit, comme dans un livre » souligne Dominique-Gilbert Laporte dans sa préface au Grand Mystère ou l’art de méditer sur la garde-robe, délicieux ouvrage de l’auteur so british Jonathan Swift. D’autant mieux qu’en anglais litter (l’ordure) est à une lettre près : letter (la lettre). »

Colette la nomme l’œuf d’or cette lettre/étron avec laquelle il est en effet plus facile de peindre que d’écrire !

- Tu peins mon cul avec de la merde alors !

Ce n’est pas la fille de Colette et Jouvenel qui parle mais l’un de mes modèles… Quant à Bel-Gazou, elle embrasse la Pointe-du-Nez, « jaune de lichens, barrée de violet par la plinthe de moules que découvrent les basses marées ; au milieu, un coin de mer, d’un bleu de métal neuf, enfoncé comme un coin de hache dans les terres. » Qui parle là ? Dunoyer de Segonzac ? Émile Bernard ? Charles Camoin ? Ou bien Mathurin Méheut avec qui Colette a fait un livre à quatre mains qui s’intitule REGARDE  ?

Je vais tous les ans en Bretagne visiter Méheut, « le grand artiste des bêtes et des plantes de la mer » comme le nomme Colette dans une lettre à son amie Marguerite Moreno. Avant Saint-Tropez, Colette nichait en pays malouin à Saint-Coulomb, dans une villa face à la mer. Missy avait acheté la maison Roz Ven au nom de Colette, le propriétaire ayant refusé de la lui vendre, parce qu’elle était habillée en homme. Ambiance libertine qui s’exaltait sur les hauteurs surplombant la plage de la Touesse où à flanc de sable mûrissait l’écriture du Blé en herbe. « Ah ce ventre, une meule de blé enclose de lotus… » Une cancalaise dont le grand-père menuisier avait été appelé à la villa, raconte : « Mon grand-père était très jeune quand Colette a eu besoin de faire réparer un tiroir d’une vieille commode qui restait coincé. Il s’est donc rendu chez elle à Roz Ven. Et là sous ses yeux évoluaient de nombreuses jeunes femmes toutes dévêtues, parfois simplement vêtues d’un voile transparent. Devant son air éberlué par un tel tableau, Colette lui dit :« Eh bien mon petit, t’en verras d’autres avant d’être grand-père ! » Regarde !

C’est cela que les mots de Colette m’ont donné à prendre et m’ont appris à rendre : regarder les jeunes filles en fleurs et peindre les fleurs en jeunes filles, et la nudité en femmes et les femmes en nudité, etc. Et puis à l’écrire !

 

Extrait de À sauts et à gambades, Cauda & Pichon, éditions Ardavena

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Commentaires :

  Colette par Catherine Andrieu

Regarde, Colette

On entre dans ce texte de Jacques Cauda comme dans une pièce aux miroirs anciens, où chaque reflet est un double, chaque image un détour, chaque éclat un trope. Colette y surgit d’abord masquée, sous les traits d’une professeure de mots, ce corps blond et alangui qui, déjà, fait chavirer le narrateur adolescent, sous les secousses lentes et fiévreuses d’une lecture. Le désir pousse là, à la jointure des lignes et du corps, dans les tremblements des pulls moëre, dans l’arrondi des seins et la torsion des pieds nus qui serpentent sous le bureau. Oui, c’est là que tout commence ? : REGARDE, souffle Colette, et ce mot d’ordre traverse les âges, les corps et les œuvres. Regarde ?! Et tu deviendras peintre.

Colette, c’est d’abord l’art de métamorphoser ? : les mots, les bêtes, les femmes. Une chatte devient Quéquette, un chien bondissant devient Toby-Chien, les seins deviennent poussins, le pinard devient ivresse, et l’écriture, un œuf d’or fragile. Les Vrilles de la vigne irriguent tout, non seulement de vin mais d’une sève érotique, d’une sève transgressive, où les tabous se fendent comme les boutons de chemise, où le regard se déchausse, où le texte devient corps à peindre, et la peinture, mot à désirer.

Sous la langue de Cauda, Colette est une figure mouvante ? : Notre-Dame de Saint-Trop’, reine de Saint-Trope (ah, le trope, cette figure du détournement ?!), souveraine des métamorphoses, muse à plusieurs visages, à plusieurs voix. Elle se dénude dans les phrases comme Rita Hayworth dans Gilda, elle s’enivre, elle s’emmêle, elle s’incarne dans les blondes languides et les amantes libertines, elle habite les pages comme les villas, Saint-Tropez, Saint-Coulomb, Roz Ven, là où les jeunes filles courent sur les plages, nues sous les voiles transparents, pleines d’une audace solaire.

Mais Colette, c’est aussi le vertige de l’écriture. L’écrivain, dit-elle, ne maîtrise rien, il attend, il guette les mots qui s’assemblent comme par miracle, il espère l’œuf d’or, la phrase digne. Peindre est plus simple peut-être ? : on trempe le pinceau, on saisit le contour. Écrire, c’est chercher dans la merde, dans l’ordure (litter) ce qui fera la lettre (letter), l’éclair, l’or pur. Là, Cauda s’amuse, entre Colette, Roth, Vecchiali, Swift, il fait danser les figures, les mots, il plonge dans l’ambivalence des chairs, des lettres, des images.

À la fin, reste ce cri ? : REGARDE ?! Regarde les jeunes filles en fleurs, les fleurs en jeunes filles, la nudité en femmes, les femmes en nudité. Regarde et peins, regarde et écris, regarde et désire. Car c’est bien cela que l’œuvre nous tend, comme une coupe pleine ? : un regard tremblant, un pinceau fiévreux, un mot qui palpite, une phrase qui se dresse. Et derrière tout cela, Colette, immense, vibrante, entortillée, souveraine, qui souffle à l’oreille des écrivains et des peintres ? :

REGARDE.


 

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