…pas la peine il y a le vent/ et l’état de veille - Samuel Beckett
Sort de sa nuit et regarde sa main. La fenêtre regarde le jour qui s’ennuie. Se lève ne sait que faire et ne fait rien pour chercher quoi faire de ce jour qui vient. Et c’est déjà beaucoup ce refus de chercher à entrevoir la suite à donner à ceci qui est déjà beaucoup. Se prend à se sentir traverser la cloison de son propre regard pour voir de la fenêtre la vitre du ciel et le vide encombré de doigts pour se reprendre comme on dit en main. À dire ce qu’il veut rentrer dans son dedans de ce dehors béant et recéleur d’instants. Prend cette porte et entre par cette sortie où saisonne sa vie à chaque maintenant. Et donc ce maintenant qui neige d’une voix, cet entrebâillement.
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Il s’avance, le poème, dans un battement sourd, presque muet, comme s’il voulait s’asseoir au bord d’un matin, sans gestes, sans projet, seulement pour être là, face au vide. Gilbert Bourson ne trace pas : il efface à mesure qu’il dit, il se retire dans l’épure, il installe un espace de désoeuvrement lumineux où le moindre frémissement prend valeur de monde.
Sortir de la nuit, écrit-il. Sortir de soi, en réalité. Passer la cloison du regard, ce mur qui sépare le dedans du dehors, et déjà l’on trébuche. L’œil effleure, s’accroche à la vitre, au ciel, à ce “vide encombré de doigts” — superbe image où la main devient instrument d’aveu, incapable de saisir quoi que ce soit. Tout tient dans cette hésitation : faire ou ne pas faire, se lever ou rester dans l’immobilité, donner suite ou se laisser porter par le “maintenant qui neige d’une voix”.
Bourson avance dans le tremblement de l’instant, là où Beckett rôde, maître de l’attente nue. Il y a le vent, il y a l’état de veille, rien d’autre. Et cela suffit. Le poème devient une chambre d’échos, une pièce ouverte où les questions ne cherchent pas de réponses, où l’on entre “par cette sortie” — comme si la vie elle-même, toujours, s’enfilait à contre-sens.
La langue est tendue, resserrée, proche du souffle. Pas d’emphase, pas d’ornement : une voix qui neige, une main qui tâtonne, une saison qui “saisonne” chaque seconde. Le poème n’est pas une avancée, il est un entrebâillement, une fêlure où s’engouffre le possible. Lire Bourson, c’est consentir à cet état fragile, presque transparent, où le réel tient tout entier dans le refus d’en faire trop.
Et nous, lecteurs, nous nous tenons là, au bord de la fenêtre, regardant non pas dehors, mais ce qu’en nous le dehors soulève.