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 Article publié le 1er juin 2025.

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Je n’ai jamais choisi d’écrire. L’écriture m’a prise par surprise, par effraction, par brûlure. Elle s’est levée au-dedans de moi comme une clameur sans origine, sans visage, sans pourquoi. Il n’y a jamais eu de projet, jamais eu de dessein, seulement cette nécessité nue, tremblante, animale : laisser filer ce qui me traversait pour ne pas éclater sous la pression du dedans.

 

Chaque mot posé est une plaie ouverte. Chaque phrase, une couture fragile qui tient ensemble ce qui menace de se disperser. Écrire, pour moi, n’a jamais été un choix. C’est une survie. Une respiration tenue à bout de souffle, un fil tendu au-dessus de l’abîme, une pulsation obstinée. Là où d’autres cherchent à construire, à ériger, je me tiens dans l’écart, dans l’entre, dans la béance. J’avance en tâtonnant, non pas pour dire mais pour atteindre : atteindre le point d’incandescence où le sens bascule, où l’être vibre, où le visible se défait sous l’éclair de l’indicible.

 

Je n’ai pas de message, pas de vérité, pas de réponse. J’ai cette vibration, cette matière brute, ce tremblement qui cherche forme. Je ne crois pas à l’écriture comme empire : j’y crois comme déroute. Comme faille. Comme chemin qui se creuse à mesure qu’on le marche. Écrire, c’est consentir à se perdre. C’est accepter que chaque texte soit un franchissement, une traversée, une métamorphose.

 

Ce n’est pas une quête de lumière : c’est une plongée. Une immersion dans les nappes souterraines, dans les couches mouvantes du rêve, du souvenir, de l’inconscient. Le langage n’est pas un outil que je maîtrise, il est une matière vive qui me travaille, me modèle, m’inquiète. Il se dérobe, il résiste, il impose ses propres lignes. Et moi, je m’y abandonne, je m’y heurte, je m’y laisse façonner.

 

J’écris aussi parce que je suis du vivant, parce que je porte en moi le battement souterrain de toutes les vies, visibles et invisibles. J’ai l’âme ouverte aux souffles frêles, aux regards muets, aux présences animales qui frôlent ma solitude. Mon amour pour les animaux, pour ce peuple sans paroles, éclaire mes phrases d’une lumière douce et vibrante. Dans chaque geste, dans chaque souffle, je reconnais l’infinie tendresse du vivant, et c’est à ce vivant-là, humble et sacré, que mes mots cherchent à appartenir.

 

Je n’écris pas pour prouver, ni pour démontrer. Je n’écris pas pour convaincre, ni pour transmettre. J’écris pour maintenir vivant le dialogue fragile entre ce que je sais et ce qui m’échappe, entre ce que je tiens et ce qui me file entre les doigts. J’écris pour sonder l’espace où le visible tremble, où le silence se fissure, où la nuit palpite.

 

Dans chaque mot, il y a perte. Dans chaque phrase, il y a brûlure. Dans chaque texte, il y a un arrachement, une dépossession, une offrande. Écrire me coûte, m’écorche, me dépouille. Mais c’est par là, précisément, que je me tiens au plus près de moi. Non pas au plus près de ce que je crois être, mais au plus près de ce qui, en moi, s’invente à mesure que j’écris.

 

Écrire, c’est habiter un seuil. C’est marcher au bord. C’est tendre la main vers l’invisible en sachant qu’il ne se laissera jamais saisir tout à fait. C’est persister, malgré tout, à chercher, à creuser, à tracer des lignes, même si elles sont fragiles, même si elles s’effacent.

 

Si je devais dire ce qu’est, pour moi, la vocation d’écrire, je dirais qu’elle est une forme d’amour radical : un amour qui ne possède pas, qui ne retient pas, mais qui se donne, qui s’abandonne, qui accepte de brûler sans retour. C’est un amour sans objet, sans promesse, sans apaisement. Un amour qui se tient dans le pur mouvement, dans le pur élan, dans le pur vertige. Un amour qui sait que nous ne sommes rien d’autre qu’un souffle parmi d’autres, une respiration parmi les bêtes, les arbres, les pierres, et qui, dans l’ombre, murmure : je t’appartiens, ô vivant, toi qui m’englobes et me traverses.

 

Et je sais qu’au bout du compte, il ne restera peut-être rien. Rien d’autre que ce souffle, ce murmure, ce fil d’or vibrant, tendu entre moi et l’invisible. Rien d’autre que cette trace ténue, imperceptible, qui aura dit, contre le vent, contre l’oubli : j’étais là. J’ai cherché. J’ai aimé. J’ai brûlé. J’ai appartenu au vivant.

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Commentaires :

  Écrire par Lalande patrick


  De l’écriture thérapeutique par PUCHEU

« Je ne crois pas à l’écriture comme empire : j’y crois comme déroute. Comme faille ».

Ces deux phrases, à elles seules, ne résument-elles pas la confession de Catherine Andrieu sur l’origine de la création dans son parcours d’auteur ?

La succession des paragraphes ne fait qu’épaissir le mystère : notre poétesse ne sait pour quelle raison ou par quel mouvement elle écrit, consciente cependant de l’impérieuse nécessité de le faire.

Cette obligation est-elle autonome ?

Ou bien provient-elle d’un traumatisme ? Sinon d’une problématique personnelle ?

Il faut pencher pour la deuxième hypothèse puisqu’elle confirme volontiers la douleur d’écrire comme en attestent les mots « plaie ouverte » ou « survie ».

Même si le résultat peut dessiner une prose maîtrisée qui en premier lieu produit une certaine autosatisfaction, synonyme d’atténuation de la souffrance.

Citer « l’inconscient » comme l’une des sources est d’ailleurs signifiant.

Je serais donc tenté de classer les auteurs en deux catégories : ceux qui écrivent à partir de leurs traumatismes, ceux qui écrivent pour construire.

Les résilients/les bâtisseurs.

Souffrance de l’écrit/enthousiasme de l’écrit.

Catherine Andrieu et moi-même sommes les deux pôles.

Schématique, sans doute, une certaine porosité n’étant pas à exclure entre les deux conceptions.

Une subtilité me paraît importante à souligner : la conscience d’appliquer le concept de travail à cette énergie venue de nulle part. Ainsi, notre poétesse parvient à un résultat littéraire objectivement respectable car elle a sans doute pris la mesure de l’engagement nécessaire pour parvenir à une écriture digne de ce nom.

L’inconscient – concept en lequel je ne crois pas – est donc largement à relativiser. La spéculation littéraire ou la théorie peuvent apporter des données intéressantes sur l’origine de la création, sans pour autant verser dans le dogme. Et donner quelques exemples de parcours, comme celui d’Alain Robbe-Grillet, triplement marqué par les ruines de l’esprit européen, le conflit avec le monde du travail, enfin ses propres obsessions qui ne demandaient qu’à éclore par le biais de la littérature tout d’abord.

Des grottes de Lascaux à aujourd’hui, au travers de toutes les disciplines artistiques, la conscience de la capacité de création paraît de plus en plus avancer. Si l’homme ne sait pas exactement pourquoi il crée, il ressent un certain nombre de déclencheurs.

Le plus important n’est-il pas, ceci dit, d’aller le plus loin possible dans son parcours d’écrivain sans trop se poser de questions ? Afin de servir cette belle et vaste discipline qu’est la littérature de la plus efficiente des façons ?

Ces mêmes questions risquant d’apparaître avec l’écriture dont le flux, au fil du temps, apportera quelques réponses ?


 

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