24 janvier - Les scènes jamais filmées - Scène V – Le cinéma vide par Catherine Andrieu
Le cinéma vide ou l’amour intraduisible
Il y a toujours une salle qui nous attend, quelque part. Une salle d’ombres et de velours poussiéreux, où l’on ne projette rien, sinon la persistance muette de ce qui nous a brûlé trop fort. Chez Lan Qyqalla, ce cinéma porte en lui le silence déchiré d’Elsa, femme à manteau noir et lunettes larges, qui pleure sans bruit pour que la bobine de la mémoire ne s’arrête pas.
C’est un film sans film : un poème sans vers, un amour sans étreinte. Rien n’est là, tout se devine. La caméra tourne dehors, sur un trottoir lavé de pluie, preuve que l’histoire ne finit jamais tant qu’un corps se souvient d’être encore vivant dans la coulisse du monde.
Qyqalla compose à revers, dans une langue qui tremble, le revers de la mise en scène : ici, pas de star, pas de musique pour voiler les sanglots, pas même la prétention d’un scénario qui réparerait l’imparfait de la chair. Juste une Elsa, dernier souffle dans une salle éteinte, qui écrit à l’encre sèche qu’elle ne sera jamais actrice docile de l’homme qui filme pour combler son propre vide.
Lire cette Scène V, c’est entrer dans l’organe même de l’absence. L’amour s’y dit avec la pudeur crue de celles qui savent qu’elles ne seront jamais dirigées : Elsa est chaos, Elsa est l’autre côté du script, Elsa est ce rideau qui reste ouvert alors que la lumière s’enfuit.
J’aime que Qyqalla dépose au bas de l’écran ces mots pour « ceux qui ont aimé trop fort, sans savoir comment ». C’est nous tous, spectateurs immobiles de nos propres bobines manquées, assis aux derniers rangs d’un cinéma intérieur, qui parfois pleurons encore pour une scène que nul ne filmera jamais.
C’est ainsi que l’on sort de ce cinéma vide : avec un cœur plus lourd et un souffle plus vaste. Car tant que la pluie bat sur la ville de K, tant qu’une voix souffle dans l’obscur, quelqu’un, quelque part, attend qu’un autre se souvienne.
Et nous, pauvres figurants du désir et du désastre, nous marchons encore – Elsa en tête – sur le trottoir mouillé d’une scène jamais tournée.
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Le cinéma vide ou l’amour intraduisible
Il y a toujours une salle qui nous attend, quelque part. Une salle d’ombres et de velours poussiéreux, où l’on ne projette rien, sinon la persistance muette de ce qui nous a brûlé trop fort. Chez Lan Qyqalla, ce cinéma porte en lui le silence déchiré d’Elsa, femme à manteau noir et lunettes larges, qui pleure sans bruit pour que la bobine de la mémoire ne s’arrête pas.
C’est un film sans film : un poème sans vers, un amour sans étreinte. Rien n’est là, tout se devine. La caméra tourne dehors, sur un trottoir lavé de pluie, preuve que l’histoire ne finit jamais tant qu’un corps se souvient d’être encore vivant dans la coulisse du monde.
Qyqalla compose à revers, dans une langue qui tremble, le revers de la mise en scène : ici, pas de star, pas de musique pour voiler les sanglots, pas même la prétention d’un scénario qui réparerait l’imparfait de la chair. Juste une Elsa, dernier souffle dans une salle éteinte, qui écrit à l’encre sèche qu’elle ne sera jamais actrice docile de l’homme qui filme pour combler son propre vide.
Lire cette Scène V, c’est entrer dans l’organe même de l’absence. L’amour s’y dit avec la pudeur crue de celles qui savent qu’elles ne seront jamais dirigées : Elsa est chaos, Elsa est l’autre côté du script, Elsa est ce rideau qui reste ouvert alors que la lumière s’enfuit.
J’aime que Qyqalla dépose au bas de l’écran ces mots pour « ceux qui ont aimé trop fort, sans savoir comment ». C’est nous tous, spectateurs immobiles de nos propres bobines manquées, assis aux derniers rangs d’un cinéma intérieur, qui parfois pleurons encore pour une scène que nul ne filmera jamais.
C’est ainsi que l’on sort de ce cinéma vide : avec un cœur plus lourd et un souffle plus vaste. Car tant que la pluie bat sur la ville de K, tant qu’une voix souffle dans l’obscur, quelqu’un, quelque part, attend qu’un autre se souvienne.
Et nous, pauvres figurants du désir et du désastre, nous marchons encore – Elsa en tête – sur le trottoir mouillé d’une scène jamais tournée.