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Romans de Patrick Cintas
L’oubli

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 Article publié le 15 juin 2025.

oOo

La nuit avait été clémente. Moktar aimait cette mer. Il en connaissait une autre, plus étrangère encore, et il avait goûté au Pacifique, près du Japon, dans des circonstances tragiques. Il avait connu des êtres en lutte mais il n’en parlait jamais. Pourtant, cette nuit, dans l’air tiède et humide qui les envahissait, il avait évoqué le bruit des armes dans les rues où il n’était venu que pour satisfaire au plaisir. Il crépitait dans les oreilles de son voisin parce qu’un enfant dormait entre deux femmes. L’autre l’écoutait comme s’il savait comment se terminait ce genre d’escale. Moktar ne parlait pas des hommes qui lui tiraient dessus. L’autre voyait les jets de flamme, il imaginait l’essoufflement et savait peu de chose sur la poussière des impacts. Moktar le renseignait par rafales.

« Là où nous allons, on ne se tire plus dessus depuis longtemps, » dit-il aussi aux femmes.

Leurs pieds le côtoyaient. Il distinguait le front de l’enfant, sa présence froncée. L’autre, qui s’appelait Yacine et venait d’Oujda où il avait été ouvrier du cuir, fumait sa pipe de marin en rejetant la fumée dans la brise. Le bateau craquait. L’air était saturé de vapeurs nocives. Moktar regardait la main rouge qui pressait un mouchoir sur la bouche et le nez de l’enfant. Elle portait une bague de cuivre qui verdissait ses jointures.

Il y avait une heure qu’on n’entendait plus les pétarades du moteur. On avait franchi le moment le plus dangereux de la traversée. La nuit les récompensait. Leurs joues ruisselaient d’embruns coupés d’essence.

« Si on ne sait pas ce qu’on cherche, dit Moktar d’un air savant, on ne trouve rien. »

On connaissait déjà son petit orgueil d’homme cultivé. Il en savait plus que ce qu’on peut savoir de ceux qui savent. Il portait un béret en visière comme les Basques. Yacine l’avait toisé sur la plage tandis qu’ils observaient les passeurs en lutte contre la barrière de vagues.

« Je n’ai jamais rien quitté, dit-il amèrement, mais que quitte un homme qui ne possède rien ? »

Moktar ne quittait rien, il abandonnait tout. Il laissait une maison jaune et une femme épuisée qui ne lui avait pas donné l’enfant qu’on attend toujours après le plaisir.

« Méfie-toi alors de ceux qui n’ont rien laissé derrière eux et qui emportent tout, » dit-il en plongeant son regard dans les yeux de la femme la plus proche de lui.

« C’est compliqué, » dit une voix. Et on en resta là.

Une heure plus tard, on aperçut la côte. Les eucalyptus frémissaient dans la lumière en pluie. La roche scintillait. Il n’y avait pas de plage de ce côté. Des galets vous recevaient en grondant sous l’eau. Des mains ramenaient des coquillages vides à défaut d’avoir trouvé un appui sur ce fond aléatoire. Moktar perdit de vue Yacine qui avait brûlé sa poche avec une pipe mal éteinte.

« Tu ne sauras plus rien de lui, » pensa Moktar qui portait une femme sur son dos.

Une autre les suivait, flottant comme une algue, la tête sous l’eau. De temps en temps, cette présence le touchait et il retenait un cri de terreur. Plus tard, après la plage, il laisserait le désespoir prendre sa place en lui. Il n’y avait pas de voyages sans cette angoisse.

La roche surgit avec la vague qui venait de les submerger une seconde. La femme suffoquait sans se débattre. L’enfant avait glissé lui aussi. On ne l’entendait plus. Il n’y avait plus rien que la roche dressée dans la lumière de la lune et l’écho de ses cris. L’eau lui arracha la femme. Il subissait cette énergie dans laquelle il avait pénétré sans la mesurer. La prochaine fois, il saurait comment atteindre la roche. Il s’enfonça, tournoya, toucha le fond sans prise, heurta d’autres corps.

Il fut étonné de retrouver son souffle. Il respirait maintenant un air glacial. La douleur venait de loin, comme s’il avait été transpercé. Il nettoya longuement ses yeux. L’eau était claire et douce, descendant de la roche qu’il reconnaissait.

« Je ne t’ai pas vaincue, se dit-il. Je n’ai même pas résisté. Je suis encore le fruit du hasard, comme aux cartes à Singapour. »

Les yeux voyaient clairement maintenant. La mer ne signalait aucune présence. La lune répandait une lumière agitée par les surfaces. L’horizon semblait annoncer un mur.

Il avait connu des solitudes plus tragiques. Il n’avait rien perdu. Son paquet était encore solidement attaché à sa taille, à l’abri de l’eau sous sa couche de plastique et de ruban adhésif. Il avait pris la précaution de ne rien conserver dans ses poches. Quant à la blessure, elle se résumait à une longue éraflure le long de la jambe. Il ouvrit le paquet, répandit les vêtements sur la roche lisse et s’habilla lentement. Ensuite, le tabac roulé dans une feuille de papier, comme il aimait le tabac dans l’attente. Il avait pris la précaution de remonter la montre avant de refermer minutieusement le paquet. Il la remonta encore, ménageant le ressort en ne le menant pas au bout de sa course circulaire, et il la boucla à son poignet. Il avait le temps de parcourir dix bons kilomètres avant le jour. Ensuite il attendrait toute la journée dans le maquis et la nuit suivante, il franchirait les vingt-cinq kilomètres qui le séparaient de sa rencontre avec l’autre passeur, celui qui sait comment traverser toute l’Espagne sans se faire remarquer, à bord d’un taxi ou d’un camion, il n’avait pas bien compris l’offre à laquelle il avait répondu par le paiement comptant du voyage. S’ils avaient bien accosté à l’endroit prévu, il trouverait de la nourriture sur un mur et il prendrait de quoi passer tout ce temps. Il ne savait pas bien ce qu’un homme en cavale peut consommer raisonnablement sans prendre le risque ou de s’évanouir dans l’effort ou de s’endormir pour avoir abusé de la nourriture.

Le mur, avec son existence probable, l’obsédait. Il le trouva cependant, comme quoi ces trafiquants sont aussi des frères. La nourriture était simplement alignée sur le mur. On dit que ce sont des Espagnols qui l’apportent et que les gardes civils qui la découvrent ont chaque fois l’impression d’être sur le point de commettre une mauvaise action. Mais il s’agissait plutôt d’une bonne organisation de la passe.

Moktar prit un pain, deux figues et un biscuit emballé dans un plastique bruyant. Il arrivait peut-être le premier. Il pela une figue dans le noir. Il en trouverait en chemin. C’était la saison. Il avait de l’argent pour acheter d’autres biscuits et aussi une boisson sucrée. Il fallait pour cela se rapprocher de la route et marcher jusqu’à rencontrer une station-service. En général, les gens ne vous dénonçaient pas mais les patrouilles de la garde civile vous surprenaient en plein repas. Il valait toujours mieux trouver la bonne dose de nourriture, celle qui vous donne la force de franchir le maquis et qui rend le sommeil réparateur et léger. Il marchait résolument vers son destin lorsqu’il rencontra le taureau.

 

*

 

Piton ne voyait pas l’homme mais il le sentait. Ils avaient tous cette odeur de coquillage. Il avait couru avec les chevaux sur la plage blanche mais n’avait jamais été plus loin que les rochers de San Patricio. Les chevaux traversaient une plage de galets et ensuite il les perdait de vue. L’été, des touristes s’immobilisaient sur le sable. Il les voyait d’en haut, au bord de la pente où les pins semblaient se livrer à une glissade volontaire. Les hommes ramenaient de leurs plongées cette odeur qui affectait aussi les chevaux mais Piton ne descendait plus sur la plage si des hommes s’y trouvaient. Ils applaudissaient les acrobates et leurs chevaux soulevant l’écume des vagues. L’été, Piton finissait par ne plus s’approcher de la plage et on le voyait chercher querelle aux nouveaux de la ganada. Il aimait l’ombre des arbres et la fraîcheur de la pierre que le soleil n’éclairait jamais. Dès le printemps, les Africains croisaient son chemin, presque toujours en pleine nuit, et il était le premier surpris. En général, ils étaient si effrayés qu’il avait à peine le temps de deviner la couleur de leur peau. Ils sentaient comme les chevaux des acrobates mais il n’avait jamais approché de près un de ces acrobates qui provoquaient l’admiration des baigneurs. Les passagers de la nuit longeaient les clôtures de cailloux tandis que les phares des gardes civils pénétraient dans l’obscurité avec une précision d’oiseau. Piton buvait tranquillement dans les bassins d’irrigation.

L’homme sentait le coquillage et l’algue. Il sentait aussi le tabac et son haleine répandait l’odeur fragile des figues. Piton se sentit observé. Un enfant l’avait reluqué pendant dix bonnes minutes qu’il avait lui-même passées à se demander ce qu’il pouvait inspirer à un enfant fasciné d’abord par sa solitude. Les hommes choisissaient de l’éviter. Les touristes s’émerveillaient mais ne remontaient pas la pente où la brise secouait les pins rapides. Les acrobates feignaient de ne pas le voir. Certains d’entre eux travaillaient à la Ferme et il connaissait la précision de leurs piques. Ce n’était pas que des acrobates et les touristes aussi étaient autre chose dans une autre vie moins facile. Personne n’est ce qu’il paraît être au moment où on le distingue de la nuit ou d’autre chose de plus complexe encore que la réalité plongée dans l’ombre.

L’homme n’apparut que pour le défier. Il agitait maladroitement ce qui pouvait être sa chemise. Que se passait-il dans la tête de cet homme qui avait prévu de ne pas se laisser distraire en chemin ? Piton, encore hautain à ce moment du combat, eut l’impression d’entrer dans la nuit. Le corps de l’homme l’avait à peine effleuré et il avait senti la caresse prometteuse de la chemise sur son museau. L’homme était à peine visible. Il avait la peau blanche et portait une touffe de poils pointue sur le menton.

Piton s’apaisa au bout de quelques passes. C’était facile. Il était seulement apaisé, comme si l’homme avait ce pouvoir de le tranquilliser avant d’être lui-même la proie de l’angoisse. L’homme devenait plus précis, plus proche, il glissait sur les flancs de l’animal, disparaissait dans la nuit, revenait pour imposer sa minutie ou peut-être même sa connaissance du combat. Il avait perdu son odeur de coquillage. Piton ne connaissait pas l’odeur que l’homme lui imposait maintenant. Il avait hâte d’en finir avec cette intrusion si semblable aux rêves que le sommeil inspire au corps. L’homme mesurait ces changements. Il avait cet avantage sur l’animal. Piton rechercha alors l’odeur de la mort. Elle se laissait deviner à la tangente de la nuit et paraissait saisissable comme une touffe d’herbe.

À quel point était-il vaincu ? Il s’immobilisa. L’homme lui faisait face. N’était-ce pas le moment de disparaître dans la nuit ? Le taureau ne retrouverait plus son souffle. Ils s’étaient battus à proximité d’un jardin planté de citronniers. L’homme coupa un citron et mordit dans cette chair vive.

« J’ai oublié l’épée, dit l’homme. Je savais que j’allais oublier quelque chose. »

Le taureau avait déchiré la chemise. Il n’y avait de sang qu’à la surface de l’homme. La mort commençait par ce changement. L’homme saignait doucement. Il levait un bras dans l’air qui ne sentait plus la mer et il se plaignait d’avoir oublié l’épée par quoi s’achèvent les combats de l’homme contre la vie. Il possédait sans doute une épée héritée d’une longue tradition mais il avait oublié de l’ajouter à son maigre bagage de voyageur ou bien il avait négligé ce détail si important au moment des combats avec la vie. Le taureau, lourd et lent, était réduit à la portée de ses cornes et à ce qui lui restait de vivacité. Un cheval surgit de cette obscurité.

Le taureau, poussé par la pique, s’éloigna lentement. Du haut de sa monture, un acrobate donnait sa leçon de morale :

« Ce que tu lui as appris, dit-il à l’Arabe, il ne l’oubliera pas. »

Il répandit son offrande de petits gâteaux et disparut dans la nuit. Moktar atteignit la Flandre trois jours plus tard, en pleine possession de ses moyens.

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Commentaires :

  L’oubli par Catherine Andrieu

Je la regarde, cette image où la corne luit dans la nuit, où l’encre saigne ses griffures blanches sur le flanc de l’ombre. J’y vois le taureau, oui, mais aussi l’homme qui s’efface derrière lui — car toujours c’est l’homme qui s’efface. On devine une face effarée, gravée comme un spectre dans la craie du ciel rayé. Ici, tout parle de passage, de griffure et d’eau salée sur les paupières.

Moktar traverse. Il quitte sans quitter. Il n’a rien, donc il abandonne tout — c’est la loi de ceux qui n’ont pas de clé sous la pierre ni de mère pour tenir la lampe. L’oubli le ronge comme une épine dans le talon, une écharde de sable sous la paupière. Il se souvient d’un Pacifique qu’on ne pacifie pas, du feu sur les toits, du plaisir pris au détour d’une ruelle et qu’il faut payer ensuite avec la morsure des armes. Il a la mémoire de l’homme qui se tait, et la parole de celui qui sait trop pour s’en faire une fierté.

Dans cette nuit, la mer n’est pas une mer : elle est une bouche d’huile, elle avale la dernière idée d’enfance. Les femmes, les enfants, la main rouge sur le visage — ce sont déjà des fantômes avant même de toucher la rive. Moktar, lui, avance vers la roche comme on avance vers un destin de caillou : sans caresse, sans explication.

Et voilà Piton, roi pesant de la lande. Sa corne n’est pas un ornement : elle est l’épine dorsale de la peur. Piton sent Moktar avant de le voir. Le taureau sait flairer le tabac et la figue, la sueur du sommeil volé. Il sait que l’homme n’est pas un torero : qu’il est le frère de l’écume, la promesse d’une épée oubliée.

Dans l’illustration, Piton est une gueule noire, un ventre de nuit où l’homme se perd pour mieux renaître. Le combat est une danse nue : pas de cape rouge, pas de foule. Juste l’air qui mord, la chemise qu’on agite comme un mensonge de survie, et le citron qu’on croque pour se prouver qu’on vit encore.

Il reste toujours une blessure. Patrick Cintas le murmure à travers Moktar : l’oubli est une chimère, car le corps se souvient même sans mémoire. La roche, l’eau, la figue écorchée, le biscuit au plastique craquant sur le mur du passeur — tout consigne la vérité : l’homme en fuite est un livre que la mer feuillette à chaque vague.

Ce texte, cette image, ensemble, griffent l’œil et la gorge. Ils disent qu’il n’y a pas de rivage pour celui qui emporte sa nuit sur son dos. Ils disent que chaque traversée est un baiser de sel, une étreinte entre un taureau qui veille et un homme qui, pour vivre, accepte de mourir à petit feu.

Et quelque part, sous la corne blanche et le pinceau rageur, une voix claque, douce et fatiguée : Tu ne sauras plus rien de moi. Mais je suis encore là, dans l’éclair de ton oubli.


  L’oubli par Lalande patrick


 

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