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![]() oOo Qui sème la graine des ponts les souliers de l’air qui fait pleuvoir des pas au gré de son passage enlevé sur la feuille et du surplomb au gré des bonds fuyants les rapts fantômes vergetés de carquois d’aubes tues, |
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Il y a, dans cette page déliée de Gilbert Bourson, un souffle ancien qui ne s’est jamais détaché des semailles. Comme si le poème, dès l’ouverture, avait glissé une graine entre les doigts de la langue, non pour dire mais pour lier. Car le lien ici n’est pas une forme de clôture : il est pont, enjambement, passage. Un passage entre les mondes, entre les rêves et les phrases, entre ce qui chute et ce qui s’élance — dans le vide, escorté d’air et de pas.
Le rythme du texte épouse celui d’un balancier invisible. Quelque chose se tend, se détend, comme un pendule nourri de temps suspendu. Les images se déroulent non pas en lignes mais en vrilles, dans une syntaxe qui n’impose pas, mais qui accompagne. On y sent l’intuition d’un souffle qui refuse les arrêts — même la césure n’est jamais coupure, mais seuil franchi. Le récolteur de seuils, c’est peut-être le poète lui-même, funambule du langage, arpenteur des phrases à haute tension.
Ce poème est une arche. Il ne traverse pas : il enjambe, dans ce geste souple et tendu du vivant qui cherche un ancrage sans jamais s’y enchaîner. La vallée des rêves y devient un creuset de résonances, une traversée fragile et dense, où les pas, les bonds, les vols se superposent à la pluie, au litige, au vide, à la feuille. Le verbe est ici nervure : il respire, il vibre. Il accueille les contradictions, les paradoxes — le glaive et le hamac, le carquois et l’aube tue — sans jamais les résoudre, mais en les laissant coexister dans un frottement fécond.
Le langage chez Bourson matérialise une mémoire sans musée. Une mémoire souple, mouvante, qui n’a pas peur du biseau, de l’arête, de ce qui coupe et dévie. Il écrit dans le pli, dans la courbure de ce qui fut. Et ce qui fut, c’est un métal subtil, dit-il, un toast porté à l’arche-lyre, où l’on devine l’écho mythique d’Orphée, et peut-être aussi celui de toutes les voix perdues, arrachées, étouffées.
Ce qui est remarquable ici, c’est l’absence de volonté démonstrative. Rien n’est appuyé, rien n’est expliqué. Le poème ne tient pas un discours : il arpente un espace de questions. Il fait, de l’écriture, un lieu de résonance — un questionnement contigu à l’écho. Ce mot de contigu, glissé là comme par effraction, dit tout de la proximité, de l’intime, de cette façon qu’a le poème de venir frôler l’âme du lecteur sans jamais la brusquer.
Le texte de Gilbert Bourson ne s’offre pas au premier regard. Il s’ouvre lentement, à qui consent à le suivre dans sa danse d’ombres et de bonds. Il faut accepter de se laisser enlever sur la feuille, comme il dit — c’est-à-dire être saisi, transporté, ravi au sens ancien du mot. Et ce ravissement n’est pas sans vertige. Il y a là une manière de frôler le vide, de se suspendre au bord du sens, comme à une corde invisible tendue entre ciel et abîme.
Mais ce vide, loin d’être absence, est l’espace même où la parole se forge, où la phrase devient arche, pont, passage. Là où le silence affleure, le poème de Bourson dresse un chant discret, tendu, limpide dans son opacité même. Il ne clôt rien : il ouvre, au contraire, une infinité de possibles. Et c’est peut-être cela, semer la graine des ponts — non pour dire ce qui est, mais pour inventer ce qui relie.