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 Article publié le 14 décembre 2008.

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I

À la librairie. Sous des rayons clairs et bien rangés, devant une table basse servant à l’exposition d’ouvrages, en un lieu qui faisait penser à une petite place au carrefour de plusieurs rues, conversation entre une vendeuse, brune, assez jolie, plutôt grande et élancée (trente, trente-cinq ans), et une cliente de sa connaissance (même âge), un peu plus petite et charnue. L’échange évoquait le mari de la vendeuse brune dont cette dernière venait juste de dire qu’il avait fait grève la veille (enseignant ? fonctionnaire ?). Elle soulignait avec une réelle vigueur dans l’intonation l’aspect irrationnel, passionnel, mais irréductible et plutôt brutal, de certaines prises de position tranchées compliquant une situation, de fait, déjà problématique. J’ai pensé qu’elle faisait allusion à la grève et à tout le mouvement social environnant. L’autre, la cliente, mit alors très maladroitement en avant, sur le mode de l’objection mais en s’y prenant à plusieurs reprises sans vraiment progresser sur la voie de la clarté, le fait que la femme qui parlait n’était pas « du milieu ». Celle-ci tiqua devant la formule comme si le terme était employé de façon péjorative ou impropre… En fait je n’ai rien appris ni compris du propos exact, anecdotique, ce que j’ai retenu et absorbé — et que je m’efforce de restituer ici — c’est une tonalité, une thématique, une atmosphère dont la perception avait tout de même quelque chose d’évident. Ainsi, l’on peut saisir la tessiture affective et même intellective d’une conversation, d’un échange verbal sans en connaître le sujet et l’on saurait en mimer et rejouer sans équivoque l’expression pure. À suivre…

 

II

Au supermarché, à divers détours — imprévus, imprévisibles — des rayons consacrés à l’alimentation. Un grand jeune homme (vingt‑cinq ans à peu près), de plus d’un mètre quatre‑vingt, plutôt beau garçon, bien découplé sans être vraiment athlétique. À la fois dénudé et couvert par un débardeur blanc dont les bretelles légèrement dissymétriques à l’arrière dévoilaient, par un écart du tissu gondolant, une zone poilue au centre du dos, entre les omoplates. Brun, cheveux courts, la peau bien blanche, fort peu velu dans l’ensemble. Il était en discussion d’allure intime avec une jeune femme au verbe et aux gestes assurés (même âge, nettement plus petite, moins blanche de teint, cheveux mi‑longs châtain roux, ni maigre ni dodue, dans un pantalon genre jean délavé mais chic et plutôt serré). Apparemment il lui faisait part de démêlés amoureux, disant : « telle a été ma première réaction ! », son interlocutrice ajoutant immédiatement que c’était la bonne voire la meilleure, puis se reprenant pour nuancer un peu mais à peine. Je les ai croisés, recroisés plusieurs fois (près des présentoirs de la charcuterie, par exemple, où elle achetait du jambon en disant qu’elle était censément au régime) ; ils avaient tout l’air de poursuivre leur entretien sur un problème relationnel et/ou sentimental, épineux, concernant le gars… Le débat était à la fois intime et public (au milieu même du magasin, ils étaient en fait seuls au monde), passionné et placide (il s’efforçait d’être véridique, explicite et pondéré, elle réagissait par à-coups parfois brusques), les deux « amis » mettant à contribution de concert toutes leurs capacités analytiques, avec entrain et rigueur… C’était ce qui ressortait de leur proximité à ce point complice : leur amitié était surtout une relation à confidences et à commentaires… De mon côté, me livrant sans vergogne au petit jeu de l’oreille flottante, je me sentais m’enflammer pour tous les aspects possibles des rapports humains, me comportant un peu comme si j’étais en partance ou déjà en voyage, déjà parti, porté par le déplacement et le dépaysement à une qualité d’écoute singulière, plus aiguë, plus motivée. Quelle vibrante curiosité se fixe alors sur l’énonciation, sur l’accent, sur la posture stylisée par le corps pendant que le fond même de l’affaire continue à échapper ! Le sincère travail de mise au jour expressive, opéré par des interlocuteurs qui cherchent à assurer l’emprise vérace de leur parole, suscite l’émotion du témoin qui ressent la modalité même de leur dire comme un entraînement et un appel.

 

III

 Sur le campus, dans l’escalier en plein air qui conduit de la bibliothèque jusqu’au niveau du restaurant universitaire et de la fac de droit. À un endroit passant, fréquenté aussi par divers jeunes du quartier qui ont choisi de s’exercer, le soir, au rap ou au hip‑hop sur le parvis de la bibliothèque universitaire. Des jeunes qui ne sont pas étudiants, qui ne pourraient pas l’être et qui ne le sentent que trop : ils n’y sont pas en terrain légitime. Je descendais l’escalier à la fin d’une après-midi de cours, bien émoussé par plusieurs heures d’élocution pédagogique. J’entrevis d’abord juste dans la marge un peu brumeuse de mon attention une présence hésitante et un vague geste d’invite. Et j’entendis en même temps que je le vis vraiment un jeune métis, un jeune homme seul, timide, modeste et balbutiant, qui disait tout doucement, vraiment avec douceur : « monsieur le professeur ! monsieur le professeur ! » et pas plus, attendant un signe pour poursuivre. Le ton, comme celui d’un mendiant, était humble et quasi suppliant, il en appelait à un possible sans doute aussi bénin que lui, mais il impliquait, bien qu’il n’en eût pas tout à fait l’air, une pressante sollicitation dont on ne comprenait toute la charge qu’en un temps second, qu’après un infime délai, un recul. C’était demander pourquoi ; c’était, sans le savoir peut-être, invoquer réparation, compensation, restitution… Il était impossible de répondre à l’énormité de cet appel si doux, presque tendre. L’incommensurable poids de la demande contraignait à l’évasion, à l’élusion, à l’abandon. Il n’y eut pas de signe en retour et il n’insista pas.

 

IV

À la librairie encore, la même, mais pas au même rayon : dans celui des productions régionales, des ouvrages d’intérêt local qui forme comme un corridor entre deux salles plus vastes. Une vieille dame créole blanche, reconnue pour Mauricienne de par de son accent et qui parlait haut, demandait à une jeune vendeuse de lui présenter des ouvrages concernant l’histoire de l’esclavage à La Réunion. La vendeuse, une minette « lookée », blanche et bien proprette, lycéenne en stage ou vraie débutante, semblait nerveuse, déjà agacée. Elle mit quelques livres entre les mains de la femme qui voulut encore s’enquérir et même discuter, ne laissant pas s’esquiver la jeune fille. Questionnant l’engouement pour une histoire locale de l’esclavage qui est surtout la dénonciation toute contemporaine d’un scandale, elle commençait à remettre en cause la vulgate politiquement correcte en la matière. Elle s’interrogea et interrogea son interlocutrice sur la réalité des mauvais traitements et des rudes conditions de vie imposés aux esclaves, sur les difficultés générales de subsistance voire de survie dans le contexte colonial d’époque. Elle contestait la pertinence d’une vision purement oppressive et inhumaine et ne cessait de prendre à témoin une vendeuse de plus en plus réticente et exaspérée. Celle‑ci haussait les épaules mentalement, pestait et jurait en son for intérieur, jetait au plus loin des regards rageurs et impuissants qui disaient son désir de s’enfuir. Mais elle n’osait offenser ouvertement celle qui restait tout de même la cliente, alors elle rongeait son frein. Et, surtout, elle surveillait d’un œil anxieux tous ceux qui passaient et frôlaient leur étrange duo, craignant d’y découvrir quelque connaissance à elle qui pût la surprendre ainsi, horriblement compromise, éclaboussée par toute cette mauvaise pensée !

 

V

 À Florence, un souvenir qui remonte bien plus loin dans le temps ! Après la visite du couvent San Marco, tout entier chef‑d’œuvre grâce à Fra Angelico, nous nous reposions, assis sur un banc de la placette, mon ami Philippe et moi, à côté d’un vieil Italien qui prenait comme nous le frais, sous les arbres pleins d’oiseaux, de coups d’ailes et de piaillements. S’avança alors vers notre banc, venant d’un coin de la piazza, appuyé sur le bras robuste d’une grande et large matrone, une haute silhouette ravagée, tranchée en un profil émacié. Ce digne vieillard, marqué jusqu’à l’os par les stigmates de l’âge, tenait du Commandeur et de Quichotte, noble et risible à la fois, le respect battant l’ironie en brèche. Il salua d’un geste rapide et ample notre voisin de banc qui lui rendit son salut. Ils échangèrent quelques mots et l’homme s’éloigna à pas menus et comme comptés, toujours soutenu par sa compagne. Quand il se fut assez écarté, notre compagnon partit en exclamations désolées, nous interpellant presque. Bien qu’il s’exprimât dans une langue dont nous n’avions pas l’immédiate compréhension, nous saisîmes sans erreur possible qu’il s’en prenait aux outrages du temps et rappelait qu’il avait bien connu cet homme, autrefois si fringant, si solide que de le voir ainsi le meurtrissait à son tour. Nous acquiescions, mais, gênés, impuissants, ne pouvions pas même ajouter un mot de sympathie. Le vieil homme prit soudain conscience que nous étions étrangers et se trouva bien plus gêné que nous. Il se tut, partit assez vite, secouant seulement en signe d’adieu une main hésitante. Nous avions tout compris et n’avions su partager ; nous en fûmes un bon moment assombris, sous les arbres pleins d’oiseaux, de coups d’ailes et de piaillements.

 

VI

Et je n’oublierai pas le bébé malgache, je l’ajoute à ma série, ce petit diable d’homme — bien que son cas soit trivial, un lieu commun comme on dit, justement ! Dans un quartier populaire, là où je réside quand je suis à Tananarive, un vazaha — un étranger blanc — est une attraction véritable et un pôle de fixation, pour les enfants surtout. Et dès que sort la merveille, c’est tout un flux de marmaille que draine ce passant remarquable ! Ce jour-là, les gamins étaient particulièrement agités, ils se bousculaient et faisaient mine de jeter des saletés sur l’étranger en pouffant ! Un brave petit bonhomme qui savait tout juste marcher, pris dans l’élan et ne comprenant pas la feinte, se mit à me bombarder de minuscules cailloux. Je me tournai alors vers lui, qui était pourtant assez éloigné de moi, avec un air sévère et en agitant un index accusateur, menaçant. La panique le prit et il courut, pleurant, vers le refuge maternel. À peine un quart d’heure plus tard, je le retrouvai au coin de sa maison : me reconnaissant, il eut peur, mais je lui fis un signe amical de la main et il y répondit avec un vrai sourire et une exubérance de bon aloi. Et c’est ma joie que je voulais ici mettre en scène, mon plaisir et mon court étonnement : aucun lien de langue possible avec ce bout de chou qui ne faisait sans doute que commencer à parler (en sa langue maternelle !) et une telle évidence dans l’échange ! Main à gifle, main à caresse, main qui menace ou qui rassure, est‑ce parce qu’il a des mains que l’homme parle ?

 Mis à jour, 20-22 novembre 2007

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