Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
  
44 rue de Trey
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 29 juin 2025.

oOo

De quelques réverbères oubliés

Gaz à tous les étages, vous savez

 

Les rues étaient encore peu fréquentées

En ce temps-là

Et rares étaient les véhicules à moteur

 

Beaucoup de maisons avec des grands jardins

Pas de ces horribles barres d’immeubles

La campagne en pleine ville encore pour quelque temps

1958, quartier Saint-Claude

A Besançon

 

A la cuisine, la grande cuisinière à charbon ronronne

Ah dieux que les crêpes seront bonnes !

Maman a pris soin de glisser dans la pâte

Une grappe de fleurs d’acacia

Tout simple, encore fallait-il y penser

 

La lueur d’un rouge intense de ces quatre lampes à pétrole

Tard dans la nuit rue Jean Wyrsch

Signale la présence d’un chantier inachevé

L’enfant a cinq ans

Il n’oubliera pas cette lueur rouge

Dans la nuit noire

 

On ne bascule pas dans un nouveau monde

On y glisse doucement

Insidieux changements urbanistiques

Et vlan prends ça dans la gueule

Une barre d’immeuble par-ci

Un boulevard par-là

Et c’est la ville de ton enfance

Qui est peu à peu dévastée

 

Pas encore de ronds-points

Ni de ralentisseurs en ce temps-là

Mais des feux rouges partout

Pas apaisants du tout

 

Lorsque je mourrai,

Je n’emporterai pas avec moi

Le souvenir d’un désastre achevé

Mais mes souvenirs d’enfance

L’ambiance champêtre d’un grand jardin paisible en milieu urbain

La beauté d’une grande maison avec son perron surélevé

Son portail en bois, peint en vert vif

Son haut-mur d’enceinte en pierre de taille

Le long duquel court une vigne

Et le sourire de ma mère

 

Jean-Michel Guyot

21 juin 2025

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  44 rue de Trey par Catherine Andrieu

Il existe des poèmes qui ne cherchent pas à impressionner mais à veiller — veiller sur ce qui fut, sur ce qui tremble encore dans la mémoire, sur ce qui résiste en nous malgré les ans. 44 rue de Trey est de ceux-là. Jean-Michel Guyot y déroule une mémoire douce, fragile et tenace, dont la lumière subsiste au-delà des barres d’immeubles et des boulevards neufs. Il n’en fait ni un tombeau ni une célébration : il veille. Il maintient la présence d’un monde disparu, par la grâce d’une écriture simple et vibrante.

Dès les premières lignes, le lecteur est invité à entrer : Gaz à tous les étages, vous savez. Le « vous » est essentiel. Il ne distancie pas, il rassemble. Il réunit dans un même frisson ceux qui se souviennent et ceux qui, même sans avoir vécu cela, en comprennent l’éclat. Car ce poème est d’abord une matière sensorielle : une odeur de charbon, un goût de crêpe à l’acacia, une lueur rouge dans la nuit, un ronronnement de cuisinière. L’enfance n’est pas racontée, elle est incarnée.

Mais derrière la douceur, l’ombre avance. On ne bascule pas dans un nouveau monde, on y glisse doucement. Et le désastre vient, à petits pas : les barres d’immeubles, les feux rouges, les transformations urbaines qui grignotent la tendresse des lieux. C’est un effacement sournois, contre lequel le poème ne crie pas, mais se dresse en silence. Il dit : j’ai vu, j’ai senti, j’ai gardé. Il refuse que la mémoire soit balayée comme un vieux plan de ville.

La fin n’est pas une plainte mais un choix. Je n’emporterai pas le souvenir d’un désastre achevé, écrit Guyot. Il emportera autre chose : la beauté d’une grande maison, le portail vert, le sourire de sa mère. C’est tout un monde, préservé par l’amour. Le poème devient alors talisman, contre l’oubli et contre l’absurde.

Dans cette chronique intime, Jean-Michel Guyot ne reconstruit pas un passé idéalisé. Il offre une trace sensible de ce qui fut, et qui, par la magie des mots, continue de battre. Une enfance debout, un regard clair, un jardin dans la ville.


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -