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![]() oOo De quelques réverbères oubliés Gaz à tous les étages, vous savez
Les rues étaient encore peu fréquentées En ce temps-là Et rares étaient les véhicules à moteur
Beaucoup de maisons avec des grands jardins Pas de ces horribles barres d’immeubles La campagne en pleine ville encore pour quelque temps 1958, quartier Saint-Claude A Besançon
A la cuisine, la grande cuisinière à charbon ronronne Ah dieux que les crêpes seront bonnes ! Maman a pris soin de glisser dans la pâte Une grappe de fleurs d’acacia Tout simple, encore fallait-il y penser
La lueur d’un rouge intense de ces quatre lampes à pétrole Tard dans la nuit rue Jean Wyrsch Signale la présence d’un chantier inachevé L’enfant a cinq ans Il n’oubliera pas cette lueur rouge Dans la nuit noire
On ne bascule pas dans un nouveau monde On y glisse doucement Insidieux changements urbanistiques Et vlan prends ça dans la gueule Une barre d’immeuble par-ci Un boulevard par-là Et c’est la ville de ton enfance Qui est peu à peu dévastée
Pas encore de ronds-points Ni de ralentisseurs en ce temps-là Mais des feux rouges partout Pas apaisants du tout
Lorsque je mourrai, Je n’emporterai pas avec moi Le souvenir d’un désastre achevé Mais mes souvenirs d’enfance L’ambiance champêtre d’un grand jardin paisible en milieu urbain La beauté d’une grande maison avec son perron surélevé Son portail en bois, peint en vert vif Son haut-mur d’enceinte en pierre de taille Le long duquel court une vigne Et le sourire de ma mère
Jean-Michel Guyot 21 juin 2025 |
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Il existe des poèmes qui ne cherchent pas à impressionner mais à veiller — veiller sur ce qui fut, sur ce qui tremble encore dans la mémoire, sur ce qui résiste en nous malgré les ans. 44 rue de Trey est de ceux-là. Jean-Michel Guyot y déroule une mémoire douce, fragile et tenace, dont la lumière subsiste au-delà des barres d’immeubles et des boulevards neufs. Il n’en fait ni un tombeau ni une célébration : il veille. Il maintient la présence d’un monde disparu, par la grâce d’une écriture simple et vibrante.
Dès les premières lignes, le lecteur est invité à entrer : Gaz à tous les étages, vous savez. Le « vous » est essentiel. Il ne distancie pas, il rassemble. Il réunit dans un même frisson ceux qui se souviennent et ceux qui, même sans avoir vécu cela, en comprennent l’éclat. Car ce poème est d’abord une matière sensorielle : une odeur de charbon, un goût de crêpe à l’acacia, une lueur rouge dans la nuit, un ronronnement de cuisinière. L’enfance n’est pas racontée, elle est incarnée.
Mais derrière la douceur, l’ombre avance. On ne bascule pas dans un nouveau monde, on y glisse doucement. Et le désastre vient, à petits pas : les barres d’immeubles, les feux rouges, les transformations urbaines qui grignotent la tendresse des lieux. C’est un effacement sournois, contre lequel le poème ne crie pas, mais se dresse en silence. Il dit : j’ai vu, j’ai senti, j’ai gardé. Il refuse que la mémoire soit balayée comme un vieux plan de ville.
La fin n’est pas une plainte mais un choix. Je n’emporterai pas le souvenir d’un désastre achevé, écrit Guyot. Il emportera autre chose : la beauté d’une grande maison, le portail vert, le sourire de sa mère. C’est tout un monde, préservé par l’amour. Le poème devient alors talisman, contre l’oubli et contre l’absurde.
Dans cette chronique intime, Jean-Michel Guyot ne reconstruit pas un passé idéalisé. Il offre une trace sensible de ce qui fut, et qui, par la magie des mots, continue de battre. Une enfance debout, un regard clair, un jardin dans la ville.