|
||||||

| Navigation | ||
![]() oOo -1- Fiché dans le sable - plage désertée nullement déserte, grouillante de vies grandes ou petites - notre divin mollusque, que les Grecs appelèrent si joliment queue qui est comme fichée, pagouros donnant le pagurus latin qui donne à son tour le français pagure, se languit des vagues nombreuses, fiché qu’il est dans le sable humide mais trop chaud, marée basse oblige. Il ne sera pas la proie des flammes mais de quelque mouette gloutonne, si la mer ne moutonne au plus vite dans ses parages. -2- Hourrah, s’écrie le matelot en queue de peloton ! Le bougre ne croyait pas si bien dire, lorsqu’arrivé au terme d’une longue procession appelée processus il s’avisa qu’il avait une queue qu’il lui fallait loger séance tenante, faute de pouvoir s’en cacher pour s’en délecter. N’est pas Panurge qui veut, hélas, maugréa-t-il en bon volatile des eaux désormais cloué au lexique comme pagure à sa coquille. -3- Les mots voyagent, et ce faisant il leur arrive de faire la queue de paon comme tout le monde à l’aéroport au guichet des néologismes poisseux. Avec ces garnements-là, on en a plein les doigts, et ça colle aux dents, ce qui revient à dire qu’on en a plein la bouche ou plein la douche, comme vous voulez. Les plumes, c’est une autre affaire, les douanes s’en chargent, et personne ne s’en plaint. Au royaume des bornes, Terminus est roi, qu’on se le dise ! Tout se tient, n’est-il pas ? Et puis de la bouche au sein, il n’y a pas qu’un pas, mais aussi et surtout beaucoup de mots, qu’on appelle les mots-mots, tant il faut se répéter et se perdre en circonlocutions habiles et ambages matois, avant d’espérer arriver à ses fins qui, je vous l’avouerai volontiers, ne sont pas toutes pour me déplaire, tant s’en faut. -4- Ah, et puisque nous parlons de faux, je précise, c’est nécessaire à tout le moins, que je préfère de beaucoup l’ancienne orthographe faulx qui a l’énorme avantage de nous éviter une fâcheuse confusion, vous ne trouvez pas ? Oui, je sais, il faut que le faux soit fauché à la fleur de l’âge, si l’on veut qu’un jour le vrai, son frère jumeau, ne se hisse trop haut dans nos pensées et notre cœur. Le faux, cette mauvaise herbe si utile à nos propos que nous aimons citer de mémoire à tout propos… Mais je sens bien que ces propos sans queue ni tête vous exaspèrent. Je n’en attendais pas moins de vous. Fermez le ban !
-5- Curry ou cunni au menu ce soir ? Ah je donne ma langue aux chats, ma chérie ! Albert, sur ces entrefaites, entame une remontada spectaculaire dans les ventricules de mon cœur, encore quelques reptations réussies et, une fois franchie la gorge profonde sise entre mes deux énormes seins, il pourra allègrement plonger tout droit là où vous savez. Ne lui savonnez pas la planche, je vous prie, avec vos mots savants et si salaces ! Armé d’un redoutable speculum proprement invisible, une horde de démons aux anges entreprend d’explorer de fond en comble le trou béant laissé par sa chose. Est-il vraiment besoin de la nommer ? D’un peuple à l’autre, les nomenclatures changent, pas les clôtures verbales qui hérissent le poil de ces dames, aussi est-ce en silence que je vous dis adieu. Tout à son aise ma langue frétille là où tu la sens le mieux, ma chérie. -6- Les griffes des griffons velus glissent sur les glyphes du bel édifice. Ceci ne fait pas encore une cathédrale mais s’en approche par les râles qui en émanent. La queue en forme de pinceau des griffons en question - on se demande encore s’ils existent vraiment - s’empresse de peindre en jeune et en bleu des mots obscènes sur les façades fraîchement ravalées d’édifices publiques tout à fait quelconques, mots sans queue ni tête que la police des morts en sursis peine à effacer, tant cette police peu encline aux compromis de toutes sortes reste enfermée dans ces vieux lettrages d’un autre âge. Ah, je vous vois venir avec vos gros sabots ! Ne me parlez pas de gothique flamboyant, je vous prie, ce serait tout à fait indécent ! De glyphe en glyphe, ça glisse, et la police n’en peut mais. C’est comme au cabinet, si j’en crois Groddek. Et n’allez pas me chercher des noises mais plutôt de belles noisettes, si vous voyez ce que je veux dire !
Jean-Michel Guyot 8 juin 2025 |
|
|
Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs | [Contact e-mail] |
FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>
Commentaires :
Têtes à queue – ou la langue comme animal fabuleux
Sous l’apparente légèreté de la forme, Têtes à queue déploie une architecture mouvante, amphibienne, où la langue ne se contente pas de signifier : elle rampe, feule, s’élance et s’accouple. Jean-Michel Guyot y convoque une rhétorique baroque, subversive et jubilatoire, qui ne craint ni le lexique savant, ni l’allusion triviale, ni les reptations du désir.
Tout commence par un pagure, crustacé divin, fiché dans le sable comme un mot dans la matière du poème. Le sable est chaud, la marée basse, la solitude grouille de présences : déjà, nous savons que cette prose sera habitée – traversée de voix, de queues, de griffes, de mots en procession. Car c’est bien d’un processus qu’il s’agit, au sens presque alchimique : chaque paragraphe transmute le verbe, le soumet à des opérations de retournement, d’ironie, de sensualité.
Les mots, ici, sont mis à nu. On les regarde faire la file au guichet des néologismes, queue au vent, plumes en bataille. On les suit dans les plis d’une chair syntaxique, où le speculum devient instrument métaphysique et les “mots-mots” des agents doubles, passés maîtres en ambages. La queue devient multiple : queue animale, queue d’attente, queue phallique, queue lexicale. Elle se dérobe et persiste. Elle s’exhibe pour mieux se moquer.
Jean-Michel Guyot, à la manière d’un Groddek en verve ou d’un Rabelais en dentelles, fait de la langue un espace obscène au sens noble – celui qui montre ce que l’on cache, sans jamais le réduire. L’obscène devient ici une modalité du savoir, une voie d’accès au dessous du sens, là où le mot épouse le corps, là où le verbe touche, caresse, entaille.
Et si la cathédrale promise ne se dresse jamais vraiment, si les glyphes demeurent griffonnés plutôt que gravés, c’est que le texte préfère la profanation au monument. Il glisse – comme glisse la queue des griffons imaginaires sur les façades ravalées de nos certitudes. Il ne statue pas, il trouble. Il désapprend, et dans ce désapprentissage, il ouvre un espace de jeu, de jouissance et de pensée.
On pourrait dire que Têtes à queue est un texte libre. Mais ce serait encore trop peu. Il est surtout un texte vivant, vibrant d’échos anciens et d’élans neufs, un corps-de-langue, tout en muscles rieurs et en moiteurs éclatantes, où l’on reconnaît cette chose rare : la présence réelle de l’écriture.