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 Article publié le 29 juin 2025.

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Tous les dimanches matin, j’allais faire un tour du côté de l’Atomium, gros de ses neuf boules évocatrices. Testicules et cristal de fer ! C’est là que je l’avais aperçue pour la première fois. Le dimanche suivant le dimanche passé dans l’oubli, car tenant la mémoire pour retenir jusqu’à l’oubli, je ne pouvais pas ne pas me souvenir de l’oubli même par quoi était aboli tout souvenir du monstre entrevu : sa nuque, ses cheveux noirs coupés court… C’était bien elle que j’apercevais couchée sur un tapis de sol bleu horizon, au pied des boules géantes, où elle suait sang et eau. Elle, qui jetait ses grosses cuisses l’une après l’autre dans la lumière post-lunaire du matin à la manière de celles qui jadis éprouvaient les plus vives jouissances à jouer au cheval fondu. Elle qui maintenant à plat ventre collé au tapis bleu faisait le mouvement du dauphin, les bras nageant dans le bonheur, les mains à fleur d’herbe, le dos à la houle et les reins creusés…

Nous eûmes vite des habitudes. Rdv pris après la gym, nous faisions promenade jusqu’au marché bio de la place Sainte Catherine, où elle faisait ses courses. Des légumes, des fruits, du poisson, du fromage, de la viande et du vin. Elle y achetait aussi une eau des abysses (disait-elle) qui répare la peau en surface et retient l’eau à l’intérieur. De grandes bouteilles en verre blanc que je vidais, maintenant que nous nous connaissions mieux, sur son corps nu et lisse comme le cristal.

C’était moi qui faisais la cuisine pendant qu’elle prenait son bain parmi ses plantes vertes, des capillaires à pétioles fins comme des cheveux. Souvent, je l’y rejoignais boire deux trois whiskies et regarder ses gros seins couler dans l’eau parfumée aux algues. Après nous déjeunions. Je criais : « C’est prêt ! » et elle apparaissait toujours vêtue d’une longue gandoura de coton blanc sous laquelle elle était nue. Elle mangeait le plus souvent du poisson passé au micro-ondes, accompagné de makis, puis des fruits rouges ; moi, des andouillettes frites. Et de la Chouffe, beaucoup de Chouffe ! Ensuite, un peu soûle, elle allait s’étendre sur le sol de la mezzanine qui faisait solarium. Elle ôtait sa gandoura et prenait le soleil. C’était là que nous faisions l’amour. Couchée sur son petit matelas de sol, elle écartait les cuisses, les yeux mi-clos et attendait. Plus l’attente se prolongeait et plus elle montrait des signes d’abandon. Relevant les jambes, les genoux collés aux seins, elle caressait ses fesses immenses qui semblaient grossies 165 milliards de fois comme les boules de l’Atomium. Si j’attendais davantage, elle se mettait sur son ventre de dauphin et faisait ses exercices qui la tourmentaient plus qu’ils ne la soulageaient. Emporté par deux charges aux forces opposées (ses seins en avant et ses fesses énormes) son dos paraissait souffrir immensément. Aussi pour se détendre et calmer sa douleur, elle prenait ensuite la position dite du cristal de fer : à genou, les seins collés au sol, la tête dans les bras étirés, et les fesses atomiques présentées au ciel par un mouvement contraire à celui des bras. C’était éblouissant. Solaire comme lunaire. Je fermais les yeux en chérissant intérieurement les boules de cristal !

 

Jacques Cauda

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  Gym par Catherine Andrieu

Il y a des femmes comme des visions post-atomiques, qui surgissent un dimanche entre les sphères et les muscles, dans la sueur et le sang mêlés. Non pas des muses, mais des masses — denses, charnelles, exorbitantes — que l’œil ne peut pas oublier, même dans l’oubli. Le texte de Jacques Cauda fait de la mémoire une orbite autour du corps, un tourbillon qui revient toujours au point de chute : le lieu de l’apparition. Ce n’est pas l’amour, c’est plus vaste que cela. C’est la gravité du regard qui tire les chairs vers leur expression la plus nue. Et l’on pourrait dire que Gym est une transe géométrique, une cartographie du désir vue depuis l’intérieur d’un œil ébloui.

Le corps qu’il regarde est double : monstre et dauphin, cristallin et vulgaire, solaire et lunaire — il n’a pas de forme fixe, il se déploie par séquences, par figures, par extensions. Elle n’a pas de prénom, elle est volume. L’Atomium est sa métaphore d’emblée : architecture de fer et de plaisir, scandée en neufs boules hypertrophiées, renversées dans un érotisme où la physique ne tient plus. C’est un texte qui renverse la perspective classique du féminin idéalisé. Ici, c’est la plénitude du corps, le trop-plein, la jouissance de la chair offerte — non comme offrande, mais comme force brute, presque sacrée.

Cauda ne peint pas. Il sculpte dans les mots. Il polit les masses. Il scande les gestes. Il inscrit l’amour dans le réel : bain, bouffe, foutre. Il n’y a rien de romantique ici, sauf peut-être l’étrange tendresse qui naît entre deux scènes — un whisky dans une baignoire botanique, une gandoura froissée, un cri de cuisine. C’est par le quotidien que l’intensité se fixe. Par les rites répétés, le corps devient territoire, temple, et le texte en est la litanie joyeuse et désenchantée.

Et pourtant, dans cette hyper-matière, quelque chose flotte. Une lumière douce, presque enfantine, dans la manière de regarder la lourdeur comme une danse. Elle fait le dauphin. Elle fait le cristal de fer. Elle invente des postures comme des prières retournées. L’érotisme devient une discipline, un théâtre corporel dont il faut apprendre les figures. Et l’homme, fasciné, se soumet à cette chorégraphie qui ne dépend plus de lui. Il est celui qui attend, qui retient, qui contemple. Ce n’est pas lui qui agit, c’est elle qui déploie.

Alors Gym devient une fable païenne, un évangile postmoderne du plaisir. Un texte sacrilège, peut-être, mais incandescent. Il n’y a rien à pardonner ici, seulement à éprouver. À reconnaître ce que la chair peut porter de beauté, de grotesque, d’éclat sidéral. Cette femme est une planète. Une étoile. Une entité à la fois élémentaire et céleste. Une géométrie du désir. Un cristal de fer, oui, mais vivant.

Et dans le silence final, il ne reste plus qu’une image — bouleversante, dérisoire, sublime — d’un corps offert au ciel, à genoux, bras tendus, fesses levées, dans cette étrange position d’adoration inversée. Comme si toute l’humanité de la scène se rassemblait là : dans ce geste qui n’est ni prière ni offrande, mais une pulsation primitive. Et le lecteur, comme l’amant, n’a plus qu’à fermer les yeux. Et chérir.


 

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