Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
ESPACES D'AUTEURS
Ces auteurs ont bien
voulu animer des
espaces plus proches de
leurs préoccupations
que le sommaire de la
RAL,M toujours un peu
généraliste.
À vue d'île : La Réunion - instantanés différés
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 14 décembre 2008.

oOo

TERRE NOIRE

Mon premier séjour à La Réunion fut presque impromptu. Notre première année universitaire à l’École Normale Niveau III de Tananarive, commencée fin septembre 1980, à notre arrivée, fut très brève et peu chargée : nous n’avions, pour l’heure, qu’une promotion, entrante… Et cours comme examens furent bouclés pour fin mars. La situation sociale sur place était agitée en raison d’émeutes sporadiques (bien sûr téléguidées, mais par qui ?), accompagnées du pillage (rituel) des magasins indo‑pakistanais et, dès février, nous vécûmes sous le régime d’un couvre‑feu qui se perpétua jusqu’en juin, avec des atténuations progressives. Les pénuries battaient leur plein : il n’y avait pratiquement rien sur les rayons de ce qui s’appelait encore supermarché et à peine plus sur le marché : il fallait aller faire ses courses d’épicerie …à La Réunion, par exemple. Une fois l’année académique terminée l’on s’empressa de nous envoyer en congé, l’année suivante devant commencer dès le mois de juillet ! C’est ainsi que je débarquai à Orly deux jours après l’élection de François Mitterrand à la Présidence et mon séjour en métropole coïncida avec le changement de régime et une belle poussée d’optimisme rose bonbon. Une fois de retour à Tana, la date de la nouvelle rentrée s’avéra plus problématique qu’on ne l’avait dit et, quand nous comprîmes que, de fait, elle n’aurait pas lieu avant septembre voire octobre, nous envisageâmes de nouveaux petits voyages afin d’échapper à l’entonnoir oppressant qu’était Tananarive en ces jours d’incertitude. C’est ainsi, que profitant de l’invitation d’un ancien condisciple de classe prépa, en poste à La Réunion, j’y vins pour une quinzaine en août 1981. Éblouissement et touffeur furent mes impressions initiales et très fortes. Pourtant l’on était en hiver mais je n’étais pas encore tropicalisé. Cette terre me saisit à la gorge avec sa luxuriance verdoyante jusque sur des monts qui m’inspirèrent tout de suite, et une sorte d’exubérance, vitale mais très calme en même temps, sensible un peu partout. Avec aussi son envers, son revers : lors de ce premier séjour, une après‑midi, alors que j’attendais l’ami qui m’hébergeait et dont le bureau jouxtait le Jardin de l’État, jardin d’agrément et jardin botanique au cœur de Saint-Denis, je fus pris soudain, assis dans ce jardin bras ballants, devant le spectacle uniforme, obsédant, écœurant de cette terre noire, lourde et indéfinissable d’une sorte de découragement universel qui me fit soudain me demander avec vertige pourquoi j’étais là plutôt qu’ailleurs, en ce bout du monde, en cette fin de tout où j’étais seul, sans perspective et où je n’avais rien à faire… Mais : “Ce n’est rien : j’y suis ! j’y suis toujours.”  18 décembre 2003.

 

DOUBLE REGISTRE

Me suis trouvé hier, en fin d’après-midi, dans une situation déjà lue. J’étais allongé sur mon lit en train d’écouter le premier concerto pour piano de Liszt et je suivais les courbes et volutes du mouvement musical car j’écoutais et ne me contentais pas d’entendre comme cela arrive trop souvent. C’est pourquoi je ne me suis pas tout de suite rendu compte qu’un grondement, qu’un roulement montait en arrière-fond, dans une autre dimension que je n’identifiai pas sur le champ. Était-ce l’un de ces bruits qu’émet parfois le baladeur et que l’oreille qui écoute sépare ordinairement sans s’en soucier de ce qu’elle appréhende comme musique ? Cela devint trop fort pour être lié à cet humble mécanisme pourtant si sophistiqué et je compris que le son venait de la rue, du carrefour, pour être plus exact, qui s’ouvre à cinquante mètres à peu près de ma fenêtre béant sur l’été tropical : en ce 20 décembre 2003, jour de la “Fête Cafre” — commémoration de la proclamation sur l’île de l’abolition de l’esclavage en 1848 —, jour férié et fêté donc, une célébration étirait dans notre quartier de la Source un défilé de chars accompagné de percussions. Les tambourinaires battaient un rythme relativement monocorde qui roulait pourtant agréablement, comme le renversement incessant mais calme et soutenu de la roue même de la vie, inéluctable mais mesuré à l’aune de l’humain, roboratif — comme s’il n’y avait qu’à s’y laisser être et aller, qu’à le suivre …comme les piétons, les passants suivaient le cortège. J’éprouvai d’abord une discordance entre cette sobriété vivace et robuste et les raffinements pianistiques qui s’égrenaient dans mes écouteurs, compliquant le cours des choses et détaillant de possibles et divers sentiments, quand soudain entrèrent en jeu de fond l’ensemble des cordes déferlant en houle, d’abord pianissimo puis crescendo pour prendre progressivement le rythme d’un ressassement profond comme un flux suivi d’un ressac appelant un autre flux plus soutenu… Et le grondement des tambours s’accoupla au ronflement des cordes en une suggestion presque une. Cela me rappela une nouvelle de Bohumil Hrabal où l’on voit de la sorte s’unir dans l’âme d’un auditeur bénévole la musique classique qu’il est venu écouter au concert et les envolées stimulantes d’un orchestre populaire qui déploie, de l’autre côté d’un mur, les déchirements, les staccati et les rebonds de la musique tzigane. 21 décembre 2003.

 

LE TROU D’EAU

Le Trou d’Eau est à la sortie sud de la Saline-les-Bains, quand on vient de Saint-Gilles, un tube de lave de plus de trois-cents mètres en tout, passant sous la route et s’ouvrant à proximité de la plage du même nom. Ces tunnels sont les anciens chemins des coulées de lave allant vers la mer et leur structure résulte du refroidissement particulier de la lave, radial, de l’extérieur vers le centre de la coulée. Ce qui rend le Trou d’Eau stimulant pour le rêveur en veine d’escapade ou de robinsonnade, c’est qu’il comporte un siphon situé sous le lagon. L’on peut y accéder aussi par le milieu d’un champ, un peu au dessus de la route, et une galerie descendante aboutit rapidement à un lac tout au bout duquel se trouve la seconde entrée, celle de la plage, et la promenade s’arrête là, d’un côté comme de l’autre ! En consultant un guide géologique l’on apprend que la galerie noyée et comportant effectivement un siphon se poursuit sous la plage puis sous le lagon, que l’eau y devient progressivement salée et que le terminus est “une chatière encombrée de blocs, à 33 m de profondeur”. Et le discours scientifique des géologues qui ont pris les moyens de s’assurer du lieu, tout en exacerbant les désirs de grotte marine, secrète et inconnue, ne va pas jusqu’à favoriser tout à fait les dérives imaginaires car toute la partie sous-lagunaire est bien noyée, sans aucune poche d’air ni refuge possible et protégé même d’accès difficile… Le Trou d’Eau reste ainsi une manière de contre-caverne, un rêve inhabitable ou avorté de grotte-refuge. C’est cependant une structure géologique de ce type qu’utilise (sur l’île Maurice, du côté de Gris-Gris, dirait-on) Ananda Devi dans son dernier roman pour y installer son héros, Zozéphin le fou, qui s’y dérobe à toute vie sociale et même humaine… et cette structure est un archétype de notre désir ! J’ai été particulièrement heureux de (re)trouver en librairie l’ouvrage de L. Montaggioni et P. Nativel consacré à la géologie de La Réunion et de l’Île Maurice, paru en 1988 chez Masson : ses descriptions hyperréalistes et vraies me font littéralement ruer dans l’imaginaire ! 24 décembre 2003.

 

LES PÉTARDS

Une coutume qui n’a pas dix ans d’âge, il me semble, s’est instaurée ici, à La Réunion, à Saint-Denis du moins, et qui est de fêter Noël à minuit pile par des pétards et des fusées, des feux d’artifice nourris. Jésus serait donc né à minuit tapant ! ? Est-ce un substitut de la messe de minuit, de moins en moins suivie et qui, depuis longtemps, n’a plus lieu à minuit ? C’est plutôt une translation contagieuse et inconsciente du rite de l’an neuf qu’il convient de cueillir, d’accueillir avec des démonstrations tapageuses. Il y a aussi là dedans une évidente influence chinoise, puisqu’en Chine l’on s’efforce, traditionnellement, en une occasion de ce genre comme en celles des mariages et autres cérémonies familiales, d’écarter par tout un vacarme les esprits mauvais et jaloux et nombre des engins utilisés ce jour pour cracher feu et bruit sont d’ailleurs ces fameux pétards de l’Empire du milieu, noués en grappes comme des oignons et qui, en éclatant à la file, se contorsionnant sur place comme un serpent ou un dragon qui crève, produisent une série de brèves détonations sèches et déchirantes comme un coup du sort qui s’acharne sur sa victime. Sûr que les esprits mal intentionnés ne s’en remettent pas de sitôt ! Ni nos tympans ! Cette nuit donc, à la première heure et pendant trois bons quarts d’heure, nous avons eu droit à un immense tintamarre, à un son et lumière bigarré et anarchique, bien que monotone dans le fond (car sans art aucun malgré l’artifice), où quartiers entiers, pâtés de maison, terrasses particulières surenchérissaient de lumières et de bruit. Cela montait et fusait et éclatait de partout, censément dans toutes les couleurs, les allures, les notes. La densité des pétarades était d’ailleurs proportionnelle à la qualité sociale : les zones les plus densément populaires se signalaient par leur zèle voire leur frénésie dans l’émulation détonante… Peu à peu une fumée, résidu presque palpable de ce rituel de consommation-consumation, monta de tous les points de la ville et elle envahit l’air et les narines : et cette forte et odorante fumigation, liée à ces pratiques prophylactiques et propiatoires, sentait le soufre à plein nez ! 25 décembre 2003.

 

DÉMARRAGES

Démarrage en plein ciel pour le poète, de sa Plaine-des-Palmistes. Quand la brume n’emplit pas la vallée à ras bord comme un plafond mouvant, comme un couvercle assourdissant et muet, il se tourne vers le ciel (avec ou sans paille-en-queue nés des parois abruptes des remparts) et il scrute le bleu clair et lucide qui le soulève avec lui pour quelques embardées cosmiques. Démarrage en pleine mer sous la ligne d’un horizon bleu roi, dur et ferme comme une plaque de métal vibrant. Sans mât, sans carène, sans toile, le vaisseau-fantôme prend la mer ou prend l’eau : il ira couler rêveur, les yeux ouverts, narines dilatées, oreilles pleines du bourdon des profondeurs, dans les gouffres abyssaux qui s’évasent à quelques encablures à peine du rivage volcanique. Démarrage des monts qui exhaussent leurs racines, allègent leurs sommets et effilent leurs crêtes longues et dentelées : il s’agit pour eux, sculptés par le ruissellement, de se mêler à l’air et de danser la ronde des nues, d’accompagner puis d’abolir des tracées dans les alizés, étraves imparables et fixes, ne se mouvant qu’au gré des éclats, des éclairs et des éclipses propres aux feux des astres du jour puis de la nuit. Feu, feu, ennemi de tout et pourtant à tous secret, qui démarre, lui, en éjaculations de sang et d’or, brasier intérieur, intime, magma maternel et paternel, ô lait bouillant et sperme cuit qui va se perdre à la mer. En vérité, je vous le dis : l’île, explosante-immobile, ne cesse de démarrer sur place. 19 avril 2004.

 

GUÊPE MAÇONNE

Le fait de vivre fenêtre ouverte presque toute l’année (grâce en soit rendue au climat !) entraîne parfois de curieuses osmoses, d’étonnants croisements. L’air est le même dedans dehors : de vrai, aucune solution de continuité, et la nature glisse dans la culture. Ainsi d’une guêpe maçonne qui prit l’un des rayons de ma bibliothèque pour lieu propice à l’édification d’un nid, de son nid apparemment car je la vis toujours travailler solitaire. L’affaire dura bien une quinzaine et je m’efforçai de ne pas la troubler. Jour après jour elle façonna au bout d’un court pédoncule flexible une élégante cupule composée de minuscules alvéoles serrées les unes contre les autres. L’ensemble ressemblait à une petite tête de coquelicot ou de pavot dépourvue ou dépouillée de ses pétales. L’assiduité de l’insecte était remarquable et rien ne pouvait distraire son labeur, pas même une observation rapprochée de ses allées et venues comme de son activité. Le jeu devint routine jusqu’au moment où je ressentis une soudaine différence dans le comportement de l’animal qui eut l’air plus agité, presque anxieux et je remarquai alors très vite que la guêpe ne bâtissait plus mais défaisait au contraire ce qu’elle avait construit et cimenté elle-même. Le travail — de récupération des matériaux, sans doute —, plus fébrile, prit moins de temps que l’élaboration initiale et bientôt il ne resta plus sous mon étagère qu’un avorton de tige terminé d’un renflement noirâtre et mou, desséché, le simple déchet d’une structure vivante entièrement déconstruite. L’insecte architecte avait corrigé son erreur, inquiet dès qu’il eut compris sa méprise. Comment ? Cet acte de conscience reste un mystère et s’impose comme un fait. Il y a peut-être des coexistences impossibles, des distances nécessaires, des ordres à ne pas mêler. Il me reste un regret — de curiosité frustrée — devant cette promesse effacée, devant cette rencontre manquée. 20 septembre 2004.

 

L’OUVERT

Arrivant en auto du boulevard de la Providence, chaque fois que j’atteins le cœur du quartier de la Source, pour regagner mon domicile, j’éprouve au moment où j’entre dans ce large espace plan l’impression même de l’ouvert… Rien de remarquable toutefois dans l’ordonnance des immeubles ni dans l’architecture. D’un côté les bâtiments de trois à quatre étages, à loyer dit modéré de la S. I. D. R. (Société Immobilière du Département de La Réunion), de l’autre des maisonnettes, très basses en général, disposées en enfilade et édifiées par le même organisme de logement populaire (avec le temps, les locataires de celles-ci, souvent devenus propriétaires, en ont tout de même diversifié l’aménagement et l’allure, les agrémentant de quelques suppléments plus ou moins harmonieux, destinés au confort). Non, ce qui agit c’est l’appel de ciel par-dessus les monts dessinant un cirque où s’élancent tout proches, des deux bords de la rue, les hauts et grêles cocotiers, eux-mêmes appelant, éperdus. C’est comme une inspiration qui élargit la poitrine, débloque les poumons, exhausse le cœur et le met à flot : quelque chose de physique qui passe entièrement par le souffle-esprit. Une aspiration sans trouble ni tourbillon, la montée claire d’une expansion se mouvant en un seul flux sans à-coup : montée calme et plénière qui en réfère à la possibilité même de l’éloge et du chant. Est-ce un paradoxe ? mais l’effet ne se produit pas de la même manière chez le piéton traversant le même lieu, il n’atteint pas d’emblée l’apogée ; il y faut, semble-t-il, le mouvement du véhicule qui, à un point donné de son trajet, brusque la métamorphose du paysage et l’accomplit en ouverture. C’est ainsi et pas autrement ! 5 octobre 2004.

 

BRAS-MOUTON

 Il y a sans doute quelque exaltation à bâtir sur la mer à mi-hauteur des pentes abruptes qui s’élèvent très vite, avec un fort dénivelé, à trois ou quatre cents mètres déjà d’altitude. Le goût de la terrasse sur l’océan est relativement récent car, traditionnellement, en Bretagne comme ici, l’on construisait sa maison dos à la mer, dos au vent en fait et à l’embrun. Les progrès de l’isolation et du chauffage en offrent désormais la possibilité technique et nombreuses sont, en l’île, les demeures perchées et d’un accès parfois acrobatique. Il est douteux toutefois que ceux qui, ainsi, s’installent réservent une attention soutenue à ce qu’ils surplombent avec tant de plaisir. Il faut en effet une constante détermination et un évident loisir pour accorder au spectacle du monde l’intérêt qu’il réclame. Cela pourrait devenir une tyrannie de tous les instants et il faudrait guetter les infinies et minuscules métamorphoses du ciel et des flots, les incessants remuements qui font bouger le paysage, le transformant sans cesse en un autre qui reste presque le même. Et tout cela manque furieusement de sens, de motivation comme de passion… L’homme ne vit guère dans le détail des choses mais dans le mouvement lié de la ligne qui rassemble un tout en un tracé sensible, lisible, audible. Excepté en quelques moments où il lui semble s’accorder à ce qui vient, passe et se passe, levant, couchant, lumière singulière de l’orage ou de l’ouragan… Je me souviens d’une chambre d’hôtes à Bras-Mouton, non loin du Conservatoire botanique des Mascarins, bâtie en encorbellement sur l’abîme, haute terrasse carrelée et ornée de palmes où se nichait entre les hampes dentelées et les laines blanchâtres des nues un soleil rouge sang qui doucement s’exténuait avant de s’engloutir. Nous n’y passâmes qu’une seule nuit, mais nous y eûmes un soir et un matin, royaumes de l’instant. 11 octobre 2004.

Serge Meitinger

 

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2019 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -