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Montbarrey (A Catherine Andrieu)
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 Article publié le 6 juillet 2025.

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Du poème le chant nuptial

A la campagne apparié

Laquelle en ses apparats

Me dure

Plus que vin vieux

Et lanterne magique

De l’enfance pour un temps

Retrouvée

 

Salutaire poussée de fièvre, le poème

 

Longue promenade à travers chants

Ne se résume

S’abyme plutôt

A l’ombre des cils de l’horizon à la nuit tombée

Lesquels, imperturbables, dans ma mémoire défilent

Paupières closes

Ah le fard violet est splendide

Et rude les exhalaisons

Des fenaisons !

 

Intacte demeure

Pleine de tact et de ferveur

Défait les nœuds de l’attente

Renoue avec les bois

 

N’étaient les fermes amarres du Verbe

Elle s’envolerait vers les cieux

Sans recours

S’y perdrait vivement

Y perdrait sûrement son âme, son cachet et son ferme élan

Tandis qu’ici, arrimée qu’elle est

Aux terres fondatrices de toute parole

Frondeuse à souhait

Voici qu’elle sourit à la campagne riante

Par ses fenêtres bleues de lavandin, closes encore, chaleur oblige

Voici qu’à présent ses tuiles de romaine facture, soigneusement alignées,

Chantent dans l’azur ramené à sa pure et simple présence

D’écrin oraculaire en tapages de grives piailleuses

Pour le bonheur des miens

Par-dessus les vieilles vignes

Dans Charcenne complantées

 

Lucioles et farfadets, trolls et lutins,

Kobolds rieurs et elfes farceurs

Dans la nuit par l’amour disséminés

Dans le jour pour notre bonheur la discrétion même

A la façon élégante de cette femme-lune toute songeuse

Qui pour se baigner dans les eaux de la rivière

A la nuit tombée vient

 

Bracelet en pierre de Lune à chacun de ses poignets

Et collier d’ambre lui font des reflets fauves

Sur le miroir des eaux

 

Seins de lait et dos-violoncelle

Pour celle qui ploie

Jamais ne plie ni ne rompt

Roseau pensant sur les bords herbus

De la rivière aimée

-2-

L’omble-chevalier à contre-courant

Dans les eaux vertes me ressemble

Dit-elle, magnanime

 

Poétesse à ses heures, elle ondoie

Entre les algues vertes, lesquelles, jamais en reste, ondoient

Elles aussi, créatures parallèles

Gourmandes des lourds rayons que dispense

Le soleil ardent d’un été enivrant

 

Ondoie, ondoie

Flèche souple décochées dans l’ondoyant carquois des eaux

Par l’arc de vie de toutes choses ici dans le pays multiple

 

Ondoie, ondoie

Ainsi se confond amoureusement

Avec l’ocre taquin aux reflets bruns des galets inégaux de la rivière serpentine

Pailletés de minuscules pépites d’or

Dos de goujon à peine trouble les eaux

 

Ni vision morcelée ni clairvoyance extralucide dès lors

Dans la turbulente alchimie des eaux indociles

Mais une vigueur sans égale

Hormis, peut-être, le fort courant

De cette Loue bénie des dieux

Qui n’emporte pas

Porte plutôt et l’inerte et le vivant

Et jusqu’aux ombres

Des saules argentés

Qui se balancent sous le vent brûlant de juillet

Ici à Montbarrey

 

Jean-Michel Guyot

26 juin 2025

 

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  Montbarrey (A Catherine Andrieu) par Catherine Andrieu

Montbarrey ou la ferveur immobile

Il y a des lieux qui n’ont pas besoin d’être habités pour parler. Des terres où la parole naît de la pierre, du bois, de la cendre chaude d’un soir d’été, où la mémoire pousse avec les vignes, le long des rivières clairvoyantes, dans l’ombre même des saules. Montbarrey, ainsi chanté par Jean-Michel Guyot, est moins un village qu’un état d’âme, une conjuration du silence par le verbe, un chant nuptial entre l’être et son paysage.

Dès les premiers vers, le poème se love dans une nudité essentielle : « Du poème le chant nuptial / A la campagne apparié ». Il ne s’agit pas ici d’une simple promenade bucolique ou d’une carte postale nostalgique : c’est un mariage secret, sacré, entre le poème et la terre. Et dans cette union, la campagne n’est pas décor, elle est chair. Elle dure « plus que vin vieux », elle éclaire l’enfance retrouvée, lanterne magique surgie d’une obscurité bienveillante.

La fièvre salutaire qui pousse le poème est une fièvre sans maladie : une montée de vie, une incandescence calme. La campagne n’est pas traversée, elle est abyme — renversement du regard, immersion profonde dans l’œil crépusculaire de l’horizon, ce « fard violet » dont le nom seul fait vaciller le cœur. À la manière de la peau frémissante sous les foins, les « exhalaisons des fenaisons » montent, âpres, sensuelles, presque charnelles.

Là, quelque chose résiste. Quelque chose tient. La maison ? Oui, sans doute. Mais plus encore : le poème lui-même comme demeure. Une demeure « pleine de tact et de ferveur », qui renoue avec les bois, c’est-à-dire avec l’origine, avec le tremblement du vivant. Une maison qui défait les nœuds de l’attente, mais non pour s’évader. Car ici, l’évasion serait perte. Ce n’est que par les « fermes amarres du Verbe » que l’âme ne s’égare pas dans le ciel trop vaste. Le poème est port d’attache et envol à la fois.

Et ce port, c’est la maison à fenêtres lavandin, la tuile alignée qui « chante dans l’azur ramené à sa pure et simple présence ». Il y a, dans ce geste d’habiter le monde avec poésie, une fidélité plus grande que tous les élans mystiques. L’azur ne plane pas, il est ramené. Il devient écrin, il piaille avec les grives, il s’enracine. On entendrait presque les pas sur les tomettes, la voix d’une grand-mère dans la cuisine, les coups de feu doux du vent sur les volets fermés. Le poème est une maison qu’on habite de l’intérieur.

Et puis viennent les esprits. Non les spectres du souvenir, mais ceux de la nature joyeuse : lucioles, trolls, kobolds, farfadets. Petits dieux discrets, dissimulés sous les herbes ou derrière un tronc. Compagnons de l’amour, disséminés comme des perles dans la nuit. On ne les voit pas. Mais on les devine dans la démarche « élégante de cette femme-lune », qui s’approche pour se baigner. Femme-onde, femme-symbole, qui ploie mais ne rompt pas, dont le corps entier est instrument : « dos-violoncelle », « seins de lait », et jusqu’aux poignets cerclés de pierre.

Elle dit : « L’omble-chevalier à contre-courant / Dans les eaux vertes me ressemble ». Et c’est là que le poème atteint sa pleine clarté : tout en elle ondoie, tout en elle épouse la rivière, sans volonté de fusion, mais avec une souplesse souveraine. Elle est flèche, elle est algue, elle est galet. Elle n’est pas la métaphore du paysage : elle est ce paysage. Et le poème, en miroir, ondoie avec elle.

Car à Montbarrey, il n’y a pas de vision extralucide, pas de surplomb. Il n’y a que la turbulence du vivant, l’alchimie sans morale d’un monde où le courant porte tout. Y compris « les ombres / Des saules argentés », y compris ce qui, ailleurs, serait perdu. Rien ici n’est perdu. Tout est porté. Et dans cette réconciliation humble avec ce qui est — chaleur, pierre, souffle, feuillage — se tient, immense, le poème.

Un poème de lenteur, de silence habité, de célébration du simple. Un poème d’eau et d’ombre, de lavande et de lait. Et si le nom de Catherine apparaît en épigraphe, ce n’est pas hasard. C’est peut-être parce que je sais entendre cela : la douce obstination de ce qui ondoie sans jamais rompre. Le chant fécond d’une terre qui, même lorsqu’elle se tait, n’en finit pas de parler.


 

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