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![]() oOo Du poème le chant nuptial A la campagne apparié Laquelle en ses apparats Me dure Plus que vin vieux Et lanterne magique De l’enfance pour un temps Retrouvée
Salutaire poussée de fièvre, le poème
Longue promenade à travers chants Ne se résume S’abyme plutôt A l’ombre des cils de l’horizon à la nuit tombée Lesquels, imperturbables, dans ma mémoire défilent Paupières closes Ah le fard violet est splendide Et rude les exhalaisons Des fenaisons !
Intacte demeure Pleine de tact et de ferveur Défait les nœuds de l’attente Renoue avec les bois
N’étaient les fermes amarres du Verbe Elle s’envolerait vers les cieux Sans recours S’y perdrait vivement Y perdrait sûrement son âme, son cachet et son ferme élan Tandis qu’ici, arrimée qu’elle est Aux terres fondatrices de toute parole Frondeuse à souhait Voici qu’elle sourit à la campagne riante Par ses fenêtres bleues de lavandin, closes encore, chaleur oblige Voici qu’à présent ses tuiles de romaine facture, soigneusement alignées, Chantent dans l’azur ramené à sa pure et simple présence D’écrin oraculaire en tapages de grives piailleuses Pour le bonheur des miens Par-dessus les vieilles vignes Dans Charcenne complantées
Lucioles et farfadets, trolls et lutins, Kobolds rieurs et elfes farceurs Dans la nuit par l’amour disséminés Dans le jour pour notre bonheur la discrétion même A la façon élégante de cette femme-lune toute songeuse Qui pour se baigner dans les eaux de la rivière A la nuit tombée vient
Bracelet en pierre de Lune à chacun de ses poignets Et collier d’ambre lui font des reflets fauves Sur le miroir des eaux
Seins de lait et dos-violoncelle Pour celle qui ploie Jamais ne plie ni ne rompt Roseau pensant sur les bords herbus De la rivière aimée -2- L’omble-chevalier à contre-courant Dans les eaux vertes me ressemble Dit-elle, magnanime
Poétesse à ses heures, elle ondoie Entre les algues vertes, lesquelles, jamais en reste, ondoient Elles aussi, créatures parallèles Gourmandes des lourds rayons que dispense Le soleil ardent d’un été enivrant
Ondoie, ondoie Flèche souple décochées dans l’ondoyant carquois des eaux Par l’arc de vie de toutes choses ici dans le pays multiple
Ondoie, ondoie Ainsi se confond amoureusement Avec l’ocre taquin aux reflets bruns des galets inégaux de la rivière serpentine Pailletés de minuscules pépites d’or Dos de goujon à peine trouble les eaux
Ni vision morcelée ni clairvoyance extralucide dès lors Dans la turbulente alchimie des eaux indociles Mais une vigueur sans égale Hormis, peut-être, le fort courant De cette Loue bénie des dieux Qui n’emporte pas Porte plutôt et l’inerte et le vivant Et jusqu’aux ombres Des saules argentés Qui se balancent sous le vent brûlant de juillet Ici à Montbarrey
Jean-Michel Guyot 26 juin 2025
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Montbarrey ou la ferveur immobile
Il y a des lieux qui n’ont pas besoin d’être habités pour parler. Des terres où la parole naît de la pierre, du bois, de la cendre chaude d’un soir d’été, où la mémoire pousse avec les vignes, le long des rivières clairvoyantes, dans l’ombre même des saules. Montbarrey, ainsi chanté par Jean-Michel Guyot, est moins un village qu’un état d’âme, une conjuration du silence par le verbe, un chant nuptial entre l’être et son paysage.
Dès les premiers vers, le poème se love dans une nudité essentielle : « Du poème le chant nuptial / A la campagne apparié ». Il ne s’agit pas ici d’une simple promenade bucolique ou d’une carte postale nostalgique : c’est un mariage secret, sacré, entre le poème et la terre. Et dans cette union, la campagne n’est pas décor, elle est chair. Elle dure « plus que vin vieux », elle éclaire l’enfance retrouvée, lanterne magique surgie d’une obscurité bienveillante.
La fièvre salutaire qui pousse le poème est une fièvre sans maladie : une montée de vie, une incandescence calme. La campagne n’est pas traversée, elle est abyme — renversement du regard, immersion profonde dans l’œil crépusculaire de l’horizon, ce « fard violet » dont le nom seul fait vaciller le cœur. À la manière de la peau frémissante sous les foins, les « exhalaisons des fenaisons » montent, âpres, sensuelles, presque charnelles.
Là, quelque chose résiste. Quelque chose tient. La maison ? Oui, sans doute. Mais plus encore : le poème lui-même comme demeure. Une demeure « pleine de tact et de ferveur », qui renoue avec les bois, c’est-à-dire avec l’origine, avec le tremblement du vivant. Une maison qui défait les nœuds de l’attente, mais non pour s’évader. Car ici, l’évasion serait perte. Ce n’est que par les « fermes amarres du Verbe » que l’âme ne s’égare pas dans le ciel trop vaste. Le poème est port d’attache et envol à la fois.
Et ce port, c’est la maison à fenêtres lavandin, la tuile alignée qui « chante dans l’azur ramené à sa pure et simple présence ». Il y a, dans ce geste d’habiter le monde avec poésie, une fidélité plus grande que tous les élans mystiques. L’azur ne plane pas, il est ramené. Il devient écrin, il piaille avec les grives, il s’enracine. On entendrait presque les pas sur les tomettes, la voix d’une grand-mère dans la cuisine, les coups de feu doux du vent sur les volets fermés. Le poème est une maison qu’on habite de l’intérieur.
Et puis viennent les esprits. Non les spectres du souvenir, mais ceux de la nature joyeuse : lucioles, trolls, kobolds, farfadets. Petits dieux discrets, dissimulés sous les herbes ou derrière un tronc. Compagnons de l’amour, disséminés comme des perles dans la nuit. On ne les voit pas. Mais on les devine dans la démarche « élégante de cette femme-lune », qui s’approche pour se baigner. Femme-onde, femme-symbole, qui ploie mais ne rompt pas, dont le corps entier est instrument : « dos-violoncelle », « seins de lait », et jusqu’aux poignets cerclés de pierre.
Elle dit : « L’omble-chevalier à contre-courant / Dans les eaux vertes me ressemble ». Et c’est là que le poème atteint sa pleine clarté : tout en elle ondoie, tout en elle épouse la rivière, sans volonté de fusion, mais avec une souplesse souveraine. Elle est flèche, elle est algue, elle est galet. Elle n’est pas la métaphore du paysage : elle est ce paysage. Et le poème, en miroir, ondoie avec elle.
Car à Montbarrey, il n’y a pas de vision extralucide, pas de surplomb. Il n’y a que la turbulence du vivant, l’alchimie sans morale d’un monde où le courant porte tout. Y compris « les ombres / Des saules argentés », y compris ce qui, ailleurs, serait perdu. Rien ici n’est perdu. Tout est porté. Et dans cette réconciliation humble avec ce qui est — chaleur, pierre, souffle, feuillage — se tient, immense, le poème.
Un poème de lenteur, de silence habité, de célébration du simple. Un poème d’eau et d’ombre, de lavande et de lait. Et si le nom de Catherine apparaît en épigraphe, ce n’est pas hasard. C’est peut-être parce que je sais entendre cela : la douce obstination de ce qui ondoie sans jamais rompre. Le chant fécond d’une terre qui, même lorsqu’elle se tait, n’en finit pas de parler.