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La Selle, Pissarades et quelques éclaboussures – de Robert Vitton
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 Article publié le 20 juillet 2025.

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éditions Wallada

Illustrations de Patrick Lalande

 

Le chant viscéral des vivants : dans les marges de Robert Vitton

 

 

Il y a des livres qui ne se lisent pas, mais se reçoivent. Avec un haut-le-cœur, un rire de travers, ou une brûlure lente. Ils entrent par des endroits inhabituels. Ils ne s’invitent pas par la porte de la raison ou de l’esthétique. Ils rampent, s’insinuent, transpirent par les plis de l’être. Ce livre-là, La Selle, de Robert Vitton, entre par le plus bas, le plus honteux, le plus humain : les tripes.

 

« C’est fou comme on s’entête à naître, / Tant pis pour nous, nous sommes nés » (p.21). Dès le premier poème, le ton est donné. On entre dans une naissance qui sent déjà la fin, dans un cri venu du méconium. Et si toute la littérature tenait dans cette matière première : l’envie, le flux, le refoulement, l’écoulement ? L’œuvre entière de Vitton est un corps qui écrit. Non un corps idéalisé ou conceptuel, mais un corps concret, une machine biologique qui pense, souffre, jouit, excrète, pisse, saigne et rêve. Un corps qui se moque des normes comme il se moque des papes, des saints et des académiciens : à force de mots, il les met tous cul nu.

 

C’est une poésie qui se dresse comme une stèle à l’entrée des toilettes publiques. Mais attention, derrière la rabelaiserie, il y a autre chose : un regard aigu, métaphysique, presque mystique, sur notre fragile présence au monde. Car la merde ici n’est jamais gratuite. Elle est sacrée, presque sacramentelle. Elle contient le monde.

 

Les vers claquent, rient, insultent, pleurent. Ils pètent, oui. Mais ils pètent dans une langue qui pense. Une langue à la fois érudite et populaire, où l’on passe sans ciller de Grevisse au torche-cul, du Vatican au rata de caserne, du jazz intestinal aux coliques de nonnes. Chaque strophe est un monde. Chaque image une claque au bon goût, une offrande à l’intelligence sensorielle.

 

« Dieu voit-il le fond des culottes, / Tout comme il voit le fond des cœurs ? » (p.25). La question traverse tout le recueil. Si Dieu existe, il est au fond de nos entrailles. C’est là qu’il trône. C’est là qu’il pourrit. Ou qu’il éclaire. À travers ces vers qui passent du grotesque au sublime, Vitton sculpte une pensée de la matière, où le rire devient une forme de salut.

 

Mais ce rire ne serait rien sans le travail du regard. Et ce regard est double. Il vient du poète, bien sûr, mais aussi du peintre. Patrick Lalande ne se contente pas d’illustrer les textes. Il les prolonge. Il les hante. Il les contredit parfois, les enveloppe souvent. Ses dessins ne sont ni anecdotiques ni illustratifs : ils forment la chair visuelle du poème. Ils sont faits de ce papier bistre qui rappelle les vieux rouleaux de papier hygiénique des temps anciens. Le dessin y suinte, s’y tache, s’y inscrit comme une mémoire. Comme si le crayon, au lieu de dessiner sur le papier, y avait pissé des figures venues d’un autre monde. On y voit des silhouettes flasques, grotesques, magnifiques. Des corps éplorés, des faces drolatiques, des anges tombés dans l’égout.

 

Ces images sont parfois plus poignantes que les mots. Elles disent, en silence, ce que le texte braille : la nudité des vivants. Et leur solitude. Elles nous regardent depuis les marges, comme des veilleurs à demi effacés. Elles laissent sur la page une trace de doigt sale et sacrée.

 

Vitton écrit dans un monde où les mots ont pris feu au contact de la merde. Il invente une langue des bas-fonds, une langue fertile, gorgée de jus et d’acide, qui éclaire autrement les recoins du réel. Il y a du Villon, du Céline, du Rabelais, du Prévert, du Queneau — et du Vitton, c’est-à-dire ce quelque chose de crâne et de tendre, de vulgaire et de savant, de sale et de pur, qui ne ressemble qu’à lui.

 

Il y a dans ce recueil des fulgurances qui serrent la gorge. Car derrière l’outrance, il y a la nostalgie. Le poète est un enfant qui souvient. Un enfant qui chie dans les vignes (p.29), un môme qui observe la Seine depuis un quai vide, un vieil homme qui rêve de guinguettes en pissant contre un arbre. Ce sont des vers d’amour à la France d’en bas, celle qui rigole en mangeant des andouillettes, qui râle en lisant son journal dans les gogues, qui pleure en silence dans les urinoirs du Pont-Neuf. Ce sont des vers de peuple. Ce sont des vers de vivant.

 

Et puis vient Le troubadour (p.85), ce poème d’enfance tardive, d’autobiographie clandestine, où tout s’éclaire d’un autre jour. On comprend que tout ce qui précède, la scatologie, la provocation, l’insolence, n’est qu’un masque. Qu’un rempart contre la peine. Et soudain, le poète redevient cet enfant sur les épaules de Pa, qui crie pour la paix en Algérie. Il redevient celui qui effeuille des marguerites et rêve de devenir poète comme Gaston Couté. Le vent qui soufflait dans ses cheveux, dans les rues et les tartisses, souffle encore dans nos pages. Ce vent-là ne vient pas de l’anus : il vient du cœur.

 

Les derniers vers ont une beauté grave et simple. Ils parlent de la mer, de l’oiseau mort, de la vérité qui s’assoit sur la margelle d’un puits. Ils disent qu’on a tous chié un jour, oui, mais qu’on a aussi pleuré. Qu’on a aimé. Qu’on a eu peur. Que tout cela, ensemble, fait un homme. Et que la poésie sert à cela : relier l’incongru à l’infini, la crotte à la constellée.

 

« On n’écrit pas pour être compris. On écrit pour être traversé » (p.100). Cette phrase, glissée dans la postface comme une poignée de cendres sur un cercueil, résume l’œuvre de Vitton. Elle ne cherche pas l’assentiment. Elle cherche le passage.

 

Et nous, traversés, un peu éclaboussés, parfois dégoûtés mais toujours reconnaissants, nous sortons de ce livre un peu plus humains. Et, surtout, moins seuls dans le noir.

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Lecture dans le silence. Version longue. https://youtu.be/8aFRCg16HhU?si=EW2FRk1Wt22IBR_v


 

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