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Deux planètes en orbite lente
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 Article publié le 7 septembre 2025.

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Cela fait plus de vingt ans que nos voix se tiennent sans jamais s’être cherchées. Deux planètes distinctes, alignées par un hasard sans cause, une gravité douce, inexplicable. Tu es chaman, tu parles à l’écorce, tu connais la langue sans alphabet du vent qui traverse la clairière. Moi, je suis faite d’encre et de phrases, d’un monde d’école et de lignes bien tenues. Nous ne sommes pas issus du même royaume. Et pourtant, nous nous reconnaissons dans l’intervalle. Dans cette distance même, comme deux regards qui n’ont pas besoin de se croiser pour s’aimer.

 

Tu vis dans les racines, je marche dans les nuages. Ton savoir remonte des eaux profondes, par élans bruts, par visions nues. Le mien descend des hauteurs du langage, acrobate sur les mots, mais souvent aveugle au sol. Tu sais ce que l’on ressent, je sais ce que l’on peut dire. Et dans l’espace entre nos deux mondes, un silence fleurit. Il ne demande rien. Il accueille.

 

Je ne t’ai jamais appris quoi que ce fût, et tu ne m’as jamais transmis le moindre dogme. Et c’est ainsi que nous nous sommes tout donné. Moi, l’enfant des livres, toi, le fils du feu. Moi qui doutais de tout, toi qui savais. Tu as toujours marché à l’écart, en dedans. Jamais de certitude offerte, jamais de phrase pour couper la route. Tu m’as laissé la mienne. Et j’ai laissé la tienne ouverte, comme une clairière inaccessible que je regarde parfois en pleurant un peu.

 

Il y a dans nos silences la densité des couches géologiques. L’épaisseur des temps que personne ne traverse. Une amitié comme la pierre et la source ? : immobiles l’une pour l’autre, mais profondément unies par des eaux invisibles. Les courants qui passent sous la terre ne font pas de bruit, mais ils relient les arbres entre eux, les bêtes, les vivants. Et parfois les âmes.

 

Tu m’as écrit parfois. Des phrases simples. Elles étaient comme des galets posés dans une rivière intérieure. Je répondais avec des nuées, des images, des mots d’un autre bord. Et tu ne te moquais pas. Tu n’exigeais pas de comprendre. Tu accueillais. Comme on accepte la lumière, même si on n’a pas de lampe. Comme on accepte une pluie lente qui lave le cœur.

 

Tu es de ceux qui n’ont jamais été à l’école du monde. Moi, j’ai trop lu, trop su, trop pensé. Et dans mon excès de forme, je suis venue m’appuyer contre ta part d’informe, d’inconnu. Tu es resté sans contours. Je suis restée sans sol. Et de cette asymétrie, quelque chose a tenu.

 

Nous n’avons pas la même langue, mais nous partageons une mémoire muette. Une fidélité sans contrat, une fidélité d’avant les mots. Tu m’as reconnue sans me nommer. Je t’ai accueilli sans te comprendre. Et depuis ce jour, la distance entre nous n’a plus d’importance. Loin, c’est encore près, quand il s’agit du cœur. Et près, parfois, c’est un désert quand le lien n’existe pas.

 

Il y a des amitiés qui reposent sur la ressemblance. La nôtre se tient sur l’abîme. Et c’est parce qu’elle ne cherche pas à combler l’écart qu’elle est devenue un pont. Un pont sans rambarde. Un fil invisible tendu entre deux mondes. Tu n’as jamais voulu m’emmener dans le tien. Et je n’ai jamais voulu te tirer dans le mien. C’est pourquoi nous nous sommes rejoints ailleurs. Dans cet espace que personne ne nomme, qui n’existe pas, mais où nos présences continuent de se parler.

 

Tu m’as écrit : « je suis là. » Et je le suis aussi. Même quand je m’éloigne. Même quand je me perds dans mes visions. Il y a, dans la durée, quelque chose de plus fort que la proximité. Quelque chose de plus vaste que les ressemblances. Une alliance de fond, qui ne s’épuise pas dans l’attente. Je ne saurais dire ce que tu es pour moi. Pas un frère, pas un maître, pas un double. Tu es un autre monde. Mais un monde dont je ne me suis jamais sentie exclue.

 

Il y a entre nous une lenteur que rien ne peut briser. Un feu souterrain qui ne brûle pas. Une affection qui ne dit pas son nom mais qui réchauffe encore, plus de vingt ans plus tard, même sans parole. Nous sommes deux planètes. Nous n’avons pas la même lumière. Mais nous sommes dans la même orbite. Et c’est assez.

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