Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
  
Aux impeccables rythmiciens
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 14 septembre 2025.

oOo

Au cœur de l’évidence, il y a le vide.

Edmond Jabès

*

Parfois, lisant un poème qui me tombe sous les yeux, j’y entends tant de fausses notes que je me vois contraint d’interrompre ma lecture, comme si mes yeux venaient de parcourir une vilaine partition bourrée d’erreurs de transcription ; je reprends ma lecture malgré tout, ne voulant pas croire à tant de négligence, mais non, hélas, la suite du texte est toujours aussi mal ficelée, la dysrythmie persiste et achève ainsi de signer son arrêt de mort musicale dans mon oreille.

Je relis le poème, me disant que non, j’ai dû mal lire, n’étant pas coutumier des jugements hâtifs et des remarques à l’emporte-pièce, mais hélas plusieurs lectures à haute voix confirment mon impression première. Tout sonne faux, la thématique qui m’apparaît rapidement me semble elle-même trahie parce que faussée, maltraitée ; que l’auteur accumule les clichés, à la limite, pourquoi pas, car on peut en jouer librement (voyez Paulhan ! ...), mais ce que je ne puis admettre, c’est le laisser-aller rythmique.

Le poème, comme le langage qui en constitue le matériau, est un subtil et perpétuel équilibre, par nature instable, entre l’ordre et le chaos. Le chaos n’a pas de contours bien définis, tandis que l’ordre peut prendre mille figures plus ou moins plaisantes. Coucher une pensée émue ou résolue sur le lit de Procuste d’un sonnet hérité de Pétrarque tient de nos jours plus de la virtuosité crâne que d’une inspiration spontanée, étant donnée l’évolution de nos Lettres, surtout depuis que le surréalisme a fait exploser les barrières mentales qui corsetaient des images qui ne demandaient qu’à proliférer en formant de denses réseaux de correspondances surprenantes : adolescent, la lecture à haute voix des poèmes d’André Breton me grisait, sans jamais me soûler !

Il faut avoir le poème bien en bouche pour en goûter toute la saveur, et c’est le poème qui nous happe tout entier, faisant de nous, le temps de notre mutuelle rumination, la pulpe et le jus, la chair et la peau d’un petit monde sonore en quête de son sens à travers nous, notre sensibilité, notre humanité.

Les syllabes sonnent faux, lorsque, mal rythmées, leur timbre naturel vif ou sourd, gris ou chatoyant, peu m’importe, parfois même raboteux à souhait voire malsonnant, est comme distordu à cause d’une rythmique bancale inadéquate.

N’est pas Baudelaire qui veut, capable de faire sonner l’adverbe opiniâtrement avec art dans un de ses « Spleen ». Je revois encore la grimace de dégoût de ma professeure de français en classe de Première, nous disant que cet adverbe était fort laid ! Laid peut-être mais d’une laideur qui sert toute l’économie du texte tant du point de vue thématique que du point de vue sonore et formel ! Elle n’aimait pas non plus le verbe brouter, pêché dans un poème d’Apollinaire cette fois, doublon de broyer, tous deux d’origine franque, comme, d’ailleurs, elle n’aimait pas en général les sonorités de la langue allemande, ce qui n’a pas peu contribué à me la rendre antipathique, car, manque de chance pour elle, je lisais parallèlement Baudelaire, Breton, Goethe et Heine à cette époque de ma vie, leur trouvant tous un charme sui generis indissociable de l’idiome dans lequel ils avaient écrit. L’enchantement se poursuivit à la découverte de la poésie de Else Lasker-Schüler, de Trakl puis de Pavot et mémoire de Paul Celan. Je conserve aussi un souvenir ému de mes lectures de Federico Garcia Lorca, mais en français seulement, n’étant malheureusement pas hispanophone.

Une forme de surdité hostile à certains idiomes, sans doute dû à un ressentiment motivé par les événements historiques de ce triste vingtième siècle constitue évidemment un frein puissant à la découverte de poésies non francophones. Triste étroitesse d’esprit si l’on songe à l’extraordinaire richesse artistique mondiale de ce non moins triste vingtième siècle, de loin le siècle le plus productif que l’humanité ait connu, dépassant allègrement l’Athènes du cinquième siècle et le Renaissance italienne.

La perspective sonore, qui se dégage de certains mots qu’à priori l’on peut trouver « laids » parce que malsonnants, en fait tout le charme à naître à la condition expresse que leurs sonorités, déplaisantes au moins de prime abord, contribuent, par leur savant agencement, à un ensemble textuel aboutissant à une architecture qui en sublime le potentiel musical dissonant.

L’écart qui sépare une sonorité disgracieuse d’une dissonance assumée n’est ni plus ni moins que celui qui sépare le bruit de la musique, l’informel de la forme qui en désamorce la laideur intrinsèque - laquelle participe d’une sorte de banalité de la laideur propre à un monde sans art - tout en s’en servant pour ainsi dire à dose homéopathique, homéo-poétique, serais-je tenté de dire !

La poésie de Michaux telle qu’elle se déploie dans la musique acousmatique de Philippe Mion, voilà un tour de force délicieux ! Dénuée de sentimentalisme, éloignée tout autant d’un expressionisme schönbergien qui frise parfois l’éréthisme, la musique de Philipe Mion est poétique en diable ; elle ne sert pas le texte ni ne l’enserre jusqu’à l’étouffer sous des cordes et des vents mais elle l’accompagne dans ses cadences et ses fulgurances. Qui n’y entendrait pas les rythmes qui y sourdent serait bien à plaindre !

Il y a là à l’œuvre - dans l’œuvre - une dialectique instantanée et spontanée du son et du sens que le poète-rythmicien ressent incessamment au fil de sa plume, comme s’il voulait constamment rendre hommage à l’oiseau vif et vivant qui la lui a fournie bien malgré lui, en la rendant, cette plume, à ses battements premiers voués à l’essor et au vol plané de l’aigle royal. Et ce même à l’heure des ordinateurs portables ! Il est amusant de remarquer au passage qu’un objet concret, la plume ou le calame, est devenu après l’apparition des machines à écrire puis des ordinateurs grand public, une pure et simple métaphore. Tout auteur qui se respecte a des ailes au bout des doigts avec ou sans plume !

On l’aura compris : le rythme est à mes oreilles à la fois la base et le sommet, la raison d’être du poème et son moteur le plus intime, les ailes de cet étrange oiseau-lyre, si colorées et gracieuses soient-elles, n’étant, hors toute afféterie et loin de toute préciosité, que le témoignage d’une joliesse vagabonde, ramage et plumage, rendue seule possible par l’allant percutant de la cadence qui est et demeure le centre de gravité du poème-presque musique, être délicieusement androgyne aux charmes volontairement ambigus, femme douce mais puissante aux mâles et suaves accents, tout en un, sans trémolo dans la voix.

Reste ce que Philippe Lacoue-Labarthe appelle dans La poésie comme expérience « l’immense facilité des modernes ». Affèterie, préciosité, hermétisme doucereux ou brutal, voire dégueulis sonore, j’en passe et des meilleurs.

Qu’il n’y ait aucun malentendu : il ne s’agit pas ici (comme ailleurs) de conspuer « les modernes », encore moins, tout à l’opposé, de dénigrer le langage quotidien qui n’a cure de la beauté (ce serait comme scier la branche sur laquelle nous sommes tous et toutes assis nuit et jour) mais de dénoncer les fautes de goût, les fausses notes, pire les notes fausses comme on parle de fausse monnaie, induites par une rythmique stupide, inadéquate, bringuebalante, sachant, à n’en pas douter, que tous les sons et tous les tons, tous les niveaux de langue et tous les lexiques peuvent faire poésie.

Les dimensions hors tout du poème - sa respiration dans l’espace social indistinct de la lecture qui excède de beaucoup les circonstances de son élaboration - ne sont pas celles d’un beau meuble achevé, elles ne se mesurent pleinement que dans l’après-coup de son essor tout en sonorités consonantes ou dissonantes, dans sa capacité éprouvée à faire jouer ensemble des éléments en apparence disparates selon une science consommée du rythme, le sens du rythme étant essentiel aux battements de sa démesure, lequel se travaille tout au long d’une vie, tout en faisant la part belle à ce que j’appellerais volontiers un chromatisme de tous les instants qui ne trouvent sa résolution que dans le provisoire du poème achevé qui en appelle d’autres, à l’infini. Chromatisme au sens d’ouverture maximale à toutes les sonorités possibles et imaginables, possibles parce qu’imaginables, y compris dans la relance de sons concrets travaillés par ordinateur agencés selon une polyrythmie faisant la part belle à des rythmes intriqués-concaténés dans la matière sonore ainsi sublimée.

Boris Vian, dans son livre polémique En avant la zizique, se refusait à jeter des perles aux cochons, et, dans un même élan il déclarait tout net qu’il est indigne de servir de la merde au public, sous prétexte qu’il aime ça. En effet, et ça ne date pas d’hier, un comportement mercantile animé par l’esprit de lucre caractérise malheureusement nos modernes marchands de soupe musicale, poétique, théâtrale et autre.

Nous ne jouons pas à ce jeu-là.

 

Jean-Michel Guyot

10 septembre 2025

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  Aux impeccables rythmiciens par Catherine Andrieu

Il y a dans tout poème un battement, une pulsation invisible, comme une veine qui affleure sous la peau du langage. Qui n’y prête pas l’oreille ne compose pas : il bavarde, il s’épuise en mots morts, il déroule une corde sans tension. Car le poème n’existe que dans son souffle, et son souffle est rythme. On peut multiplier les images, convoquer les clichés, même se perdre dans l’enflure du sentiment, mais sans la justesse du rythme, tout s’effondre comme une musique où chaque note viendrait heurter au lieu de porter. C’est une vérité nue, une vérité implacable : le poème mal rythmé est un cadavre que la voix refuse.

Écrire, c’est faire passer le chaos dans l’épreuve d’une mesure secrète. L’ordre seul est stérile, le chaos seul est illisible. Mais l’entre-deux — cette vibration instable où l’instinct cherche sa cadence — est le lieu exact de la poésie. Là, le désordre acquiert des contours, et l’ordre s’éprouve dans sa fragilité. Le rythme ne se contente pas d’habiller le langage : il l’engendre, il le pousse vers ses intensités, il est l’organe même de sa chair. Lire à haute voix, se laisser envahir par les consonances et les dissonances, voilà ce qui sauve le poème de l’abstraction et le rend au monde, comme une peau qui frissonne sous le vent.

On parle de laideur des mots. Mais le mot n’est jamais laid par essence : il est seulement pauvre lorsqu’il est mal logé, abandonné à lui-même, sans lieu ni voisinage. Baudelaire le savait, lui qui pouvait faire chanter l’adverbe le plus rétif, ou faire grincer un terme vulgaire jusqu’à en faire éclore une beauté neuve. La beauté naît de la friction, de l’audace des dissonances maîtrisées. Entre le bruit et la musique, il n’y a pas de barrière, seulement un pas, une écoute, une volonté d’accueillir dans l’architecture sonore ce qui, sans elle, n’était que disgrâce. Alors, la laideur se transmue en force, le rugueux devient éclat, et le poème s’élève comme une cathédrale faite de pierres brisées.

Il ne suffit pas de vouloir écrire : il faut se laisser traverser par cette dialectique vive du son et du sens. Le poète n’écrit pas avec une plume, fût-elle d’oiseau royal : il écrit avec la résonance de son propre corps, avec la respiration du monde qu’il rend en syllabes. La plume, aujourd’hui métaphore, demeure pourtant l’image exacte de l’envol : l’écriture n’est jamais une trace immobile, elle est battement, elle est déploiement, elle est oiseau qui s’arrache au sol. Que l’on tienne un calame ou un clavier, le rythme est ce qui sauve de la pesanteur, ce qui fait qu’un texte ne reste pas une mécanique, mais devient une musique, fragile et nécessaire.

Tout le reste n’est qu’afféterie, complaisance ou facilité. On se méprend si l’on confond hermétisme et profondeur, joliesse et justesse. La poésie véritable n’a pas besoin de se réfugier dans l’obscurité ni de se maquiller de préciosité : elle respire d’elle-même, dès lors que le rythme lui est accordé. Il ne s’agit pas de faire « beau », encore moins de plaire, mais de faire vibrer dans l’espace social une voix qui trouve son équilibre singulier. Chaque poème se mesure non à l’instant de son écriture, mais à la durée de son écho, à la manière dont il continue d’habiter les oreilles et la mémoire de ceux qui l’ont reçu.

Car la poésie est toujours plus vaste qu’elle-même : elle excède son auteur, elle excède sa circonstance. Elle est une musique qui demande à être reprise, rejouée, réinventée. Elle appelle la polyrythmie des langues, la prolifération des timbres, l’ouverture chromatique aux sonorités innombrables. Elle n’a pas de frontière, elle ignore les nationalismes du goût ou les rancunes historiques. Elle survit à tout ce qui voudrait la réduire, car son royaume n’est pas celui du marché, mais celui de la vibration.

Le poème n’est pas une marchandise, pas plus qu’il n’est un ornement : il est un acte de résistance au bruit du monde lorsqu’il se fige en vacarme sans cadence. Il n’est pas écrit pour flatter ni pour vendre, mais pour rappeler que la langue, quand elle se soumet au rythme, devient souffle partagé. Et ce souffle-là, qu’on l’appelle musique, poésie, ou silence habité, ne connaît pas d’autre loi que sa propre nécessité.

Ainsi se dessine l’horizon des rythmiciens : ces artisans de l’invisible qui entendent, au cœur du vide, la seule évidence qui tienne — la palpitation obstinée du poème comme une vie nouvelle à chaque battement.

Catherine Andrieu


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -