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La voiture de mes rêves
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 Article publié le 14 décembre 2008.

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1 - La voiture de mes rêves
Sébastien Ayreault

J’ai toujours rêvé d’avoir une voiture

 Téléguidée. Un truc d’enfer. Qui foncerait à toute bombe à travers les rues de mon village. Crachant le feu, bondissant sur les trottoirs, dérapant dans un nuage de poussière. Debout devant la maison de mes vieux, je voyais ce truc plus vrai que nature et je téléguidais comme un halluciné. Tous terrains ou simple routière, elle se transformait au gré de mes humeurs, elle pouvait même changer de forme en plein virage. Ouais, comme ça. Elle descendait la rue version ras le sol et la remontait en 4x4 hurlant. Putain ! Elle était redoutable. Sauf que, noëls, anniversaires, passage en classes supérieures, arrêts de but…

 RIEN. JAMAIS.

 

 Elle était rouge et noir, elle avait des grosses roues à crampons, et surtout, elle ne coûtait que 200 balles : je l’ai foutue dans le chariot.

 -Euh ?? C’est quoi ? a dit ma femme.

 -Une voiture téléguidée...

 -J’ai vu, oui, mais j’te le dis, Séb, si c’est encore pour un d’tes trucs tordus…

 -Style ?

 -Tu sais très bien d’quoi j’parle !

 En rentrant de la grande surface, j’ai aidé ma femme à ranger les courses et je suis sorti dans le jardin avec l’engin et mes 3 chats. C’était décembre. Le ciel touchait presque le sol tellement qu’y’avait de nuages. Je l’ai posée à terre, le cœur en culotte courte, et j’ai appuyé sur l’accélérateur avec mon pouce. Un grand moment, chérie. Sauf que… Sauf qu’elle ne valait pas une bille. Qu’elle avançait que dalle. Un truc pour nain de jardin ou j’sais pas quoi. Un truc qui renâclait à la moindre bosse, au moindre pli du terrain. Une vraie merde. Au bout de 5 minutes, j’en ai eu le ras le bol et je suis rentré. Claquant la porte à la gueule de mes fauves hilares.

 2 jours se sont écoulés.

 Et puis je me suis quand même décidé à retourner la voir. Elle n’avait pas bougé. Elle était garée juste à côté de l’arbre. Elle n’avait pas l’air intelligente. Elle n’avait pas non plus la gueule d’un chouette rêve. Ni l’allure, ni les bords. Et pour finir, elle puait la pisse à 15 bornes. Une pitié. J’ai regardé mes chats : ils étaient en pleine toilette. J’ai regardé ma femme qui fumait une cigarette roulée à la fenêtre, les yeux dans le vide. J’avais lu dans son journal intime, quelques semaines plus tôt, que je n’avais plus vraiment la tronche du prince charmant.

 

2 - RIEN DU TOUT

Je me suis branlé, rincé au robinet, et j’ai fait cracher mes enceintes avec un vieux « A Saint-Lazare » de Bruant, mais version Parabellum. Puis j’ai allumé une tige - Chesterfield Original, tabac à rouler - j’ai mis mes lunettes noires à bord rouge et j’ai regardé la neige tomber. J’avais vraiment une vie de con : ma voisine aussi.

 Elle m’a ouvert en peignoir bleu turquoise.

 -Tu permets, elle a dit, je finis de m’épiler les jambes. Sers-toi une bière, change la zique si tu veux, enfin merde ! Démerdes-toi, quoi !

 J’ai pris une bière dans le frigo, mais je n’ai pas changé la zique. Ça jouait « Regeneration » de The Divine Comedy, un album de toute beauté selon moi. J’ai entrebâillé la porte de la salle d’eau et je l’ai matée entrain de se raser les jambes : elle n’avait pas des belles jambes.

 -Le printemps débarque dans trois semaines, elle a dit.

 J’ai bu une longue gorgée.

-Dis, elles sont chouettes tes lunettes, mais t’y vois kekchose ?

-Pas trop, non. Le printemps débarque dans trois semaines ? J’ai demandé.

-Ouais, elle a répondu. Ferme la porte.

 Je me suis vautré dans le canapé. Les premières notes de « Dumb It Down » m’ont foutu les larmes. D’abord tout doux, la pupille qui mouille. Et puis j’ai craqué, j’ai chialé un bon coup. Le rasoir s’est tue. Elle a débarqué dans le salon en slip bleu turquoise et soutif’ bleu turquoise. Elle était vraiment gaulée comme un artichaut.

 -J’me f’rai les aisselles demain, elle a dit.

 -Tu sais, j’ai dit, c’est chouette aussi les poils sous les bras... On dirait comme des petites chattes sans pudeur...

 -Mouais, bah j’me les f’rai quand même demain. Il est beau cet album, hein ?

 -Sublime.

 -On dirait qu’ça va jamais s’arrêter cette neige, elle a dit, mais ça va s’arrêter, et puis y’aura du soleil ou un truc dans le genre. On ne sait pas... Enfin si, on sait bien...

 -C’est sûr, j’ai répondu. Tu veux mes lunettes ?

 Elle a mis mes lunettes noires à bord rouge et elle est partie à la fenêtre.

 La neige ne tombait plus.

 -C’est nul, elle a dit, on voit rien.

 

3 - et là je me dis

Et là je me dis merde ils sont tous là à me raconter leur vie qui va

----- pas très bien et j’encaisse droite gauche je grignote des miettes de pain un peu plus tard je me rentre la nuit est tombée un vent glacial me fouette le nez je m’enfonce dans mon col roulé ça pisse du ciel noir tout noir et moi aussi maintenant que j’y pense ça va pas super même que je trouve ça d’un coup très compliqué je veux dire de se lever chaque jour pour faire un truc si encore y’avait la mer et du soleil par-dessus je sais pas mais je me dis que ça serait vachement plus simple enfin pour moi je veux dire je sais pas parce que les autres ceux que je vois dans la télé avec l’océan derrière ils ont pas l’air d’aller franchement mieux que ceux qui sont tous là à me raconter leur vie qui va

----- pas très bien et puis j’enfile les rues j’achète de la bière j’arrête pas de m’essuyer les yeux ça tombe des cieux comme de la pisse de hamster je déteste qu’on critique mon style celui de ma plume ça me rend d’un coup plus nerveux qu’un poulet décapité et je regarde en arrière surtout l’année dernière toutes ces filles qui se sont marrées sur l’oreiller bon dieu on a pas fait que du bien tout autour c’est sûr mais j’arrive chez toi ça marche entre nous même que ça coule tout doux et là je me dis merde des grandes giclées de soleil sur la crête des vagues ça serait quand même chouette

Sébastien Ayreault
ayreault.s@gmail.com

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