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Une charrette, un homme, une vie
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 Article publié le 28 septembre 2025.

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Shahini, cinquante-neuf ans, vit à Sllatina, près de Fushë-Kosovë, tel un homme oublié par le XXIe siècle. Sa maison n’a ni eau, ni chauffage, ni internet, ni même un plancher digne de ce temps. Pas de télévision, pas de radio, pas d’ordinateur.

Il ne possède qu’une seule chose : une charrette. Avec elle, chaque jour, il parcourt les routes du Kosovo pour ramasser des canettes vides.

Tous les matins, à sept heures précises, il pousse sa charrette vers les restaurants des pins de Sllatina. Le soir, vers dix-neuf heures, il vend son butin au village de Harilaç, près de l’aéroport de Pristina. Son gain quotidien atteint cinq euros, parfois dix, lors des jours de grande chaleur. Sa joie éclaire son visage lorsqu’il recompte cet argent deux, trois fois, avec un sourire discret.

Shahini a un fils de seize ans, resté auprès de la grand-mère à Fushë-Kosovë, car sa propre maison ressemble à celle d’un autre âge, perdue dans le XIIIe siècle. Ses frères, dispersés aux États-Unis, au Luxembourg, en Italie, en Allemagne, ne l’aident jamais, ne l’appellent même pas. Son unique lien reste un petit téléphone, pour entendre la voix de son fils.

Malgré tout, Shahini garde la sagesse et le courage du travailleur. Sous la pluie, la neige, le soleil brûlant ou le froid mordant, il ramasse les canettes une à une. Son regard s’illumine devant un tas bien rempli. Chaque jour, sa question est simple : « Aujourd’hui, gagnerai-je six ou dix euros ? »

Il n’est pas une figure publique que l’on photographie. Il vit de sa sueur, de sa dignité. Il lit tout ce qui tombe entre ses mains, et parfois, grâce à la bonté de quelques inconnus, il boit une bière offerte, comme le lui a conseillé un médecin pour soulager ses reins. Ses frères le critiquent pour cela ; Shahini sourit tristement : « Comment pourrais-je, sans argent, acheter des bières ? »

Il est l’image même de l’homme qui survit à la douleur et à la misère, sans jamais céder son honneur. Le matin, vous le trouvez près des conteneurs de Sllatina ; le soir, sur la route de Harilaç, sa charrette grinçante derrière lui. Un aller-retour quotidien de vingt-six kilomètres.

Ce portrait de Shahini pourrait devenir le sujet d’un documentaire, pour témoigner de ceux qui vivent sans aide, dans l’ombre de notre siècle.

Ce matin, j’ai bu un café avec lui. J’ai ressenti sa vie, ses luttes, son combat pour exister.
Demain ? Je ne sais pas si je reverrai Shahini. Mais son histoire parle d’elle-même, bien plus que ce simple portrait.

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  Une charrette, un homme, une vie par Lalande patrick


  Une charrette, un homme, une vie par Catherine Andrieu

Il est des vies qui avancent à contre-courant du siècle, comme si elles n’avaient pas reçu l’invitation au festin des écrans. Shahini marche, et sa marche n’est pas une métaphore : c’est une résistance. Ses pas creusent dans le bitume la mémoire d’un monde antérieur au confort, antérieur à l’illusion d’avoir conquis le temps. Il vit sans eau, sans feu, sans onde numérique, et pourtant il se dresse. Non pas comme une ruine, mais comme une vérité.

Il y a quelque chose d’indécent dans la pauvreté qui persiste au cœur d’un continent repu, et pourtant la présence de cet homme ne relève pas du scandale social : elle nous interroge à un endroit plus nu. Que vaut une vie ? Cinq euros, dix les bons jours. Mais derrière le chiffre, la vie entière : la sueur, les reins courbés, la répétition des gestes. Son sourire qui recompte les pièces vaut plus que la flambée des cours de bourse. C’est un sourire qui ne trompe pas, car il sait que tout peut s’éteindre au matin suivant.

Son royaume est une charrette grinçante. Elle n’a rien d’héroïque, rien d’épique, et pourtant elle fait de lui un voyageur immémorial. Les prophètes aussi, jadis, marchaient dans la poussière, porteurs d’un fardeau que personne ne voulait voir. Ce qu’il transporte, ce ne sont pas seulement des canettes vides : c’est le poids de notre indifférence, l’écho de nos déchets, la trace d’un monde qui consomme et oublie.

On dirait qu’il vit dans le XIII ? siècle, mais peut-être est-ce nous qui avons reculé dans la barbarie en croyant avancer. Car lui garde encore l’honneur, cette vertu disparue sous nos lumières artificielles. Il ne demande pas, il ne vole pas, il ne triche pas. Il travaille — mot devenu presque obscène dans un temps qui lui préfère “performance”, “productivité”, “réussite”.

Son fils, seize ans, loin de lui. Ses frères, dispersés, muets. Il n’a pour lien qu’un téléphone minuscule, fragile lampe dans la nuit. Nous avons des réseaux qui nous épuisent, lui n’a qu’une voix qui le sauve. Peut-être est-il moins seul que nous.

Un matin, on boit un café avec lui. Et tout bascule. Parce que dans sa présence, on reconnaît quelque chose de l’essentiel : le simple fait de tenir, malgré l’injustice, malgré le mépris, malgré l’oubli. L’existence réduite à sa plus rude équation devient lumineuse, parce qu’elle révèle que l’homme n’est pas ce qu’il possède, mais la dignité qu’il préserve.

Il ne sait pas s’il sera encore là demain. Mais qu’importe : sa silhouette demeure déjà en nous comme une icône inversée. Pas l’image d’un saint auréolé, mais celle d’un homme debout, ancré dans la poussière, qui porte sur ses épaules tout le poids d’une humanité qui a cessé de se regarder.

Catherine Andrieu


 

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