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22- La faim de tout
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 Article publié le 28 septembre 2025.

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L’appétit vient en mangeant, la soif s’en va en buvant.

François Rabelais

 

Ma Faim rit aux anges, aux mésanges, rame dans les choux à la crème, rote sur la besogne, rime, trie, trime, trame, crie, crâne, crame… Tu as peur que la terre te manque ? Deux enjambées, quatre empans, six pieds suffisent, tu les auras ! Un drap mûr, un coussin de bourre, six planches, une poignée de clous à cabochon… Emballez, c’est pesé ! Mangiapan, ne compte pas sur le lit de parade, sur la décoration, sur la prise d’armes, sur la fanfare, sur le panégyrique, ni sur les effusions, me dis-je chaque aube en me levant du pied gauche.

 

Je sais, l’homme a vécu d’eau de source et de glands, de picorées, de grappillages, de rapine, arrosé la terre de ses sueurs et de ses larmes, chanté la chair du blé et le sang de la vigne.

 

Je laisse parler le monde, le monde panné, le monde perclus… Les murs, les murailles, les remparts finiront par murmurer, par retentir, par s’insurger… La Misère rêve de se mettre à table, de ne plus s’en laisser conter, de ne plus se laisser compter les gobets1 et les lampées, de tourner la manivelle de ses grandes orgues barbares, de s’armer de pelles, de pioches, de fourches, de faux, de piques sous les fracas et les coups de boutoir des patrouilles, sous les tonitruantes volées des cloches des Notre-Dame et des balancements frénétiques des encensoirs… Il est temps que la plébécule rompe ses chaînes, ses fers, ses liens, ses laisses, ses longes, qu’elle se rébellionne et se rembourse à pur et à plein.

 

Les pleins et les déliés… Ma sergent-major… Le porte-plume mâchonné… L’écriture violette… J’ajoute, je coupe, j’enlève, je multiplie… Le verbe aimer à tous les temps… Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il grêle, qu’il neige, qu’il soleille… Les pays de cocagne, les continents incontinents, la mer toujours recommencée… Les devoirs accomplis sur la toile cirée à carreaux… Dépêche-toi, j’ai le couvert à mettre. Je buvarde, m’man !

 

Le divèndre, le jour de Vénus et de la morue, tu mangeras pas… La diète ? Le jour de Saturne mêmement, m’man. La disette ? Le dimergue, un baba, une putain de religieuse, une crêpe Suzette… Le dilun… Même pas maigre ? Le dimar, le dimècre toujours au mitan… La famine, quoi ! Demain, m’man, c’est dijoù ? Tota la jornada.

 

Malgré vous et vos dents, vos aidants, vos ascendants, vos descendants et la fourchette du père Adam, vous serez toujours perdants même avec Dieu là-dedans ! Passe-toi les mains sous l’eau et mets ta serviette, ton père tardera pas… Tout est au chaud…

 

L’hiver près de la cuisinière à charbon, dans le noir, ma mère et moi attendions les pétarades d’un vélomoteur. M’man, quand je serai poète comme Théophile Gautier… Ton père arrive ! Tout s’illuminait, on passait à table avec la famille Duraton2.

 

La soupe passée… Les légumes et les fruits choisis par la tante Bette, revendeuse sur le marché, les œufs de notre poulailler, la chicorée de nos voisins, le flan, l’eau rougie…Mâche bien. On dirait un gouliafre… bouchée engloutie a plus de goût… Faire petit, vivre chichement, c’était éviter le moindre gaspillage. On prenait garde à un sou. Le pain dur finissait dans la poêle avec du lait et du sucre, en chapelure, en pâtée pour les cocottes… Les journaux torchaient le gras de la poêle, gémissaient sur les vitres éplorées, se mettaient en quatre sur la poitrine des motards et des cyclistes dans le froid… Et les coquilles d’huitre dans la bouilloire pour attraper le calcaire… Et les coquilles d’huitre pilées dans la gamelle des gallines pour fortifier les cocons.

 

Je passe la brique dans tes draps… Je repasse la fable et j’éteins, m’an. La fable ? Toujours la même que l’an dernier, la même que l’année prochaine. Avec son corbeau et son renard, le brave La Fontaine commence à nous en faire tout un fromage.

 

Que de choses me reviennent… L’imbuvable marchand de pinard, maugréant même contre les astres, remplissait délicatement les bouteilles et les bonbonnes. On lisait sur son enseigne entre deux ceps de vigne : Après la soupe, un bon verre de vin évite la visite du médecin. La mercière, qui tricotait du matin au soir -maille à l’endroit, maille à l’envers -, et peut-être des gambettes à la pause de midi avec le zingot3, père de deux enfants déjà grandelets, pendant que sa moitié, son double en poids et en volume, tenait la boutique. Il se dit - ce ne sont que des dires – qu’elle a eu recours, par deux fois, aux expertes aiguilles d’une faiseuse d’anges. Des boutons, des moulons de boutons, des pyramides de boutons, des milliers de kilomètres

de rubans, un pan de mur de bobines de fil de toutes les couleurs, un autre de pelotes de laine, des coussins d’épingles, des rouleaux de dentelle… J’étais éberlué. - Prends un bonbon, petit salé ! La boulangère – Ma boulangère a un beau cul, ma boulangère… De belles miches ! Pas du rassis. Elle est là dans son champ de blé… Les épis de Fanny… L’épiphanie ! La galette des rois mages… Quand elle avait ses coquelicots4, elle passait ses nerfs sur le mitron et le gindre5. La boucherie avec une odeur à rendre tripes et boyaux, avec ses carcasses sanguinolentes, avec l’écorcheur, la hargne chevillée au corps, et sa complice, petits yeux et groin plaisant, du sang jusqu’aux coudes. Les pharmacopoles en blouse blanche, lui, un médicament qui guérit de tous les maux, elle, un remède d’amour. Le coupeur de cheveux en quatre, le gratte-couenne… La fête foraine… Les pommes rouges, les beignets, la barbe à papa, la carabine, les fléchettes, les jeux de massacre, les manèges… Que de choses me reviennent. Que de choses…

 

Quand, pour être poète comme le pauvre Rutebeuf, déferré d’un œil, j’étais à sec, sans as, sans os, sans oseille, la plume aux abois, que, comme un gueux de l’ostière et le pouarc6 de saint Antoine, je quêtais de porte en porte pour ne pas mourir d’inanition, vous, les neuf frangines, m’avez réchauffé des bouillons d’herbes et des galimafrées, durci des œufs, épluché des oignons, tranché de la tétine7, aillé des quignons de pain, écroûté des talons de frometon, servi des franches lippées, rassasié de figues, de mûres, de jujubes, de nèfles… Vous m’avez fait fête de sardines, d’éperlans, de harengs et d’anchois, mais tout cela était assoiffant. J’en appelais aux échansonnes et aux ménades des popines de mes nuits, à ce cécube venu en fûts et en fioles de Campanie. Je n’avais pas un flèche, mais mes traits d’esprit une fois sur trois donnaient dans le mille.

 

Savez-vous à quelle sauce me mettre ? Parfois, vous penchez pour une sauce à pauvre homme - eau, sel, ciboule -, parfois pour une sauce piquante -vinaigre, thym, laurier, ail, échalote -, parfois pour une sauce aigre-douce pour rendre mangeable le poisson… Et vous infanteries, cavaleries, artilleries qui faites des grandes déconfitures de gibiers, de grands dégâts, de bricheton, de bidoche, de charcutaille, de douceurs, de purées de septembre…

 

Ma Faim rôdeuse me conseille de chercher midi tapant où il n’est qu’onze heures, à peine onze heures. Ma faim, ta faim, sa faim… La Faim, les mirettes plus grosses que la panse, la langue pendante, s’énase contre les vitrines pleines de victuailles.

 

J’ai été le porte-drapeau et le clampin, le fanal et la lanterne rouge, l’éclaireur et le rassembleur d’une troupe d’histrions qui a rarement mangé à sa faim, mais qui a souvent bu plus qu’à sa soif.

 

Tu vas pas avaler le santon comme cette rapiate de Gisou qui préfère s’estrangouiller que de payer un gâteau ou une bouteille de mousseux ! Comme la fève m’a fait roi, dans mes riches châteaux de cartes, je reçois Debussy, Descartes, Richepin, Vinci, Delacroix et tous les porteurs de pancartes et de croix.

 

Cette part, pour qui ? Un enfant sous la table. Je suis sous la table avec le chien dans le triquetrac des souliers. Pour qui ? Pour mon père ! Celle-là ? Pour ma mère ! Celle-là ? Pour Mé ! Celle-là ? Pour ma cousine ! Celle-là ? Celle-là ? Celle-là ? Celle-là, pour moi, merde ! Encore la fève, m’man… Chançard ! Voici le roi ! Je m’ensceptrais. Je choisissais et couronnais ma reine. Toujours le même morceau royal. Et voici notre reine ! Le roi boit ! La reine boit ! Toute la tribu a le vin gai. Des ânes, des bœufs, des mages, des bergers, des jésus… J’entassais les figurines dans une boîte en fer blanc.

 

Mé croit dur comme diamant qu’en gardant une fève dans son porte-monnaie, elle y trouvera toute l’année de quoi faire ses commissions. Mé perd la tête, mais pas l’appétit… On dirait qu’elle a plusieurs estomacs. Un estome d’autruche, m’man.

 

L’enfance se bourre de bonbonaille, emmielle, embeurre ses tartines, se démonte le visage dans les charivaris de la cantine ; la jeunesse mange le diable et ses cornes, bouffe des briques à la sauce aux cailloux avec un lance-pierres, se cale les joues et les flancs, croque la pie, casse la graine jusqu’à se décrocher la margoulette, se modèle le torse et rembourre son pourpoint, elle n’a pas la gale aux dents ; la vieillesse, elle, branle le menton, pignoche et joue péniblement des mandibules, quand elle ne s’engoue pas.

 

Danse, danse, maigrichonne, danse ma Faim, danse devant le buffet de la gare de Lyon… Ma gare désaffectée… Et ces rails qui me menaient à l’anchoïade, à l’aïoli, à la bouille-abaisse, à la lavande, à la farigoulette8, à la mer, à mes fées bardées de lard et de cordons bleus…

 

Mes phrases ne s’en remettent pas… Déjà savant jusqu’aux chailles, je mastique les abécédaires de l’école buissonnière, les bréviaires jetés aux orties, je grignote les pages blanches et les pages roses de tous les Larousse promis aux flammes ou au pilon, je déguste le foie, les rognons, le blanc des yeux et la cervelle de tous les encyclopèdes qui se présentent au portillon.

 

Et la chandeleur et sa grande douleur ?

On se les caille, les arpions, Mé !

 

La première crêpe est sacrifiée… C’est comme ça, les mioches ! Et celles qui sont collées au plafond ?

 

Crêpières, on en reparlera à la Chandeleur quand vous tiendrez de la main gauche un écu et de la droite la queue de la poêle, de la galetière, de la galettoire… On en reparlera… À la Chandeleur !

 

Mardi gras t’en vas pas, des crêpes t’en auras !

 

J’ai la ganache pesante et douloureuse, quatre pouces à mes mitaines et les louches retournées, vous saisissez ? La faim me jette à bas de mon grabat. Le pastis et le scaferlati, la sieste et la fornication ne suffisent plus pour la tromper, pour l’étourdir. La garce pousse les estropiés et les aveugles allouvis9 dans la rue. J’ai ma musique à bretelles et mes goualantes éraillées. Cependant bonhommeau n’a pas sa gibecière garnie, sa goulée de benace10, sa ration de pétun et de casse-poitrine.

 

Dans mes phrases, j’aposte des sentinelles sans consigne, à l’affût de diverses occasions, de ce qui se dit, se fait, se prépare… À part tout ça, de tout ce qui nous met en rogne, dans des colères noires, de tout ce qui nous fait grincer les crocs et serre les poings, tout ce qui nous étrille d’estoc et de taille…

 

J’ai toujours l’imagination, l’esprit en campagne, en cavale, à la dérive, en vadrouille à travers les moissons, les cueillettes, les vendanges, les glanes, les maraudes, sur les chemins espiègles des potachiens, sur les grands chemins des vaches… Je débarque, avec mes gestes et mon franc parler, sans donner des arrhes au coche et je m’attarde toujours au même carrefour triviaire… Une voie pierreuse et herbue, l’autre de terre battue, la troisième, pavée.

 

Aux dires d’une diseuse de mauvaises aventures, d’un divin vasouillard plein de vin, d’une sibylle bègue, aucunes d’elles ne mènent à la ville éternelle. Après tout, peut-être une s’y rend, mais laquelle prendre ? Pour les uns, le hasard fait bien les choses, pour les autres, le hasard n’existe pas. Mon écritoire en bandoulière, ma mandoline en sautoir, une épaule qui hausse, plus haute que l’autre pour accrocher ma musette de rapatelle11. Ma plume d’ordinaire enjouée, qui ne plaignait pas sa gaîté dans le style, se résigne à bavoter, à bavasser, à clopiner…

 

Qui langue a, à Rome va, mais sais-je assez de grec, de ce grec habile, moelleux, luxurieux, mais sais-je assez de latin, de ce latin que même les marmitons, les queux, les petites toques, les écornifleurs entendent, mais sais-je assez d’argot, de cet argot que les gens du voyage, les dévoirants12, les aminches des rues de la Truanderie et de la cour du roi Pétaud enrichissent. Je garde, envers et contre tous, mon patois pour me plaindre et m’insurger, mon baragouin de gouin13 à voiles et à rames, de matafian au long cours et mon charabia pour couper court aux rengaines, aux baratins, aux éloges…

 

Avant d’apercevoir la capitale du monde, que de chemins mal enseignés, sans un panneau, sans une pancarte, sans un poteau, sans un doigt indicateur…

 

Ma Faim se tient mieux à cheval qu’à table, elle a beau enfourcher mon Pégase à cru, encore tride14 à ses heures, et s’enfuir par les airs, elle revient au galop. Je n’ai plus qu’à déprier mes commensales, les muses décharnées de quelques poètes du temps de jadis et celle qui fut la belle heaumière.

 

Les vies de château-fort et celles des lieux de délices ne sont pas au goût de tous : je préfère mes lieues de méchants routins et les pavés rugueux et glissants de mon quartier, aux chemins de parchemin, de velours, de soie ; aux canapés de caviar, aux chichiteuses amusettes de bouche je préfère les picholines piquées, les croustades d’anguille, de cèleri, de cervelas et les gueulardises à l’anchois, à l’ail, à l’huile d’olive ; aux glass-mousseline à patte , aux soyers15, je préfère la rouillarde caressante qui ne jure que par son étiquette ; aux bals blancs menés par les vingt-quatre violons d’amour du roi, je préfère les couacs et les gargouillades de l’orphéon municipal, la grosse et grasse rengaine à sangles, à la symphonie en queue-de-morue, en manches de chemise ; aux carcans d’émeraudes, de rubis, de je ne sais pas quoi, je préfère les bouchons de carafes de ma panturne16 toujours pendue à ma ceinture comme une coucourde.

 

Je n’aurai pas toujours, indéfiniment, continuellement les discoureurs, les casqueurs, les muses musardes, les boulotteuses de soldats, les gobeurs de rumeurs, les souffleurs de vers et les applaudisseurs sans gages, les dames des halles, les piperesses de cartes et de dés dans ma manche, ni la bille, la boule, la balle belle.

 

Je ne suis jamais satisfait par-delà, plus qu’il en faut pour sauter aux nues, pour boulevarder les pognes dans les fouilles en sifflotant un air de mon cru ou de la radio. Je m’offre une gaufre.

 

Ma Faim a ses festins de Sardanapale, ses noces de Gamache, ses bafres de Balthazar, ses gras médianoches, ses frugaux soupers, ses collations de bastringue, ses pique-niques et ses parties de jambes en l’air, ses bombes, ses bombances dans ses cartons. Qui dort dîne ! Mon œil ! Mes deux ! Pas à moi, non, pas à moi ! La fringale et celle des autres m’empêchent de prendre tout à fait mon sommeil, de roupiller à poings fermés, de m’enfoncer dans mon peautre de plumes…

 

Ma phrase se jette à l’écart, laisse en plan ses préoccupations, ses vogues de village, ses vagues tumultueuses et tueuses, ses gens de chicane, ses hiboux rimant malgré Minerve, ses chiens mordus de la métromanie et toute la ménestrandie, n’endure plus les traîneries et les cahots de paroles remplies de mortaises, de chevilles, de charnières, de clavettes, longue d’ici à Trifouilly-les-Oies, à Cucuron-les-Olivettes, au château de Vauvert, à Pichauris…

 

Ma phrase dévore tout, s’en donne jusqu’aux gardes sur son passage, s’en allant de plus en plus grossissant à travers mes champs de bataille, mes champeaux émaillés, s’égosillant dans les chants des fabriques, des usines, des chantiers…

 

La terre et la mer avec leurs chevaux de trait, avec leurs bêtes aumailles, avec leurs troupeaux laineux tournent et retournent leurs laboureurs jusqu’à n’en faire qu’une bouchée, qu’une soiture17.

 

Ma phrase s’invite aux maigres croustilles - je picore, je racle, je ramasse les miettes -, aux grosses et grasses crevailles - je me pourlèche, j’y vais avec les doigts, je morfe, je morfale, je fais ripaille. Je paye mes écots en chansons, en jeux de mots, en pitreries, en galéjades, en pirouettes périlleuses… J’ai du Fombeure sur mes tranches de Richepin, j’y tartine du Paul fort plus fort que le roquefort .

 

Des maniveaux, la caque, le baril… Quand je suis poète, que je vis en décousu, que je jeûne en carnaval, une éponge sèche dans l’avaloire, ripatons nus, ficelé dans ma misaine, je pique à l’étalage, là un saucisson sec, sec, sec, là un gendarme saur, saur, saur, là un bout de boudin, là une orange bleue, là une maine18 d’arbouses, là, un grappillon de raisin, là une viennoiserie… Les revendeurs me gardent des fruits cotis, du pain cornu, des rognures de charcuterie…Tout fait ventre.

 

À la douce ! À l’amère ! À l’acide ! Venez voir mes bigarreaux, mes griottes, mes agriotes, mes guignes, mes montmorency, mes cœur de pigeon, mes marasques ! Les primes cerises de tata Bette… Fais un vœu… Je l’ai fait, m’man.

 

Quand la caboche et le bide me grouillent depuis des jours et des jours, que mes quinquets se brouillent, que mes mâchelières s’enrouillent, à l’appétit d’un sac de noix, de ciceroles19, de fèves, de marrons, d’une cloyère, bourriche d’huîtres, de tout ce qui passe ou non à la casserole, je vends au diable l’enfant de la balle, la femme-caoutchouc, la femme-canon, l’âme en peine, le compagnon de la mate…

 

Ceux-là en rang d’oignons se tiennent comme des hannetons, ceux-là semblent des chenilles processionnaires, et ceux-là en flûte de Pan, et ceux-là deux par deux, et ceux-là en troupe éparse, et ceux-là en ronde sans queue ni tête, et ceux-là au pas cadencé, et ceux-là près de s’espiécer, de s’écharpiller comme des biffins, s’en vont remplir leurs aunes de boyaux vides là où l’on bat la breloque, là où l’on sonne l’heure du réfectoire, là où l’on trépigne d’impatience en attendant les portions des guichets, là où l’on farcit les crânes et gave les gavions.

 

Ici, nous n’avons plus rien à nous mettre sous les chicots, plus rien pour nous réjouir le lampas et les entrailles ; là, nous n’avons plus à fredonner, à brailler ; partout, plus à virevousser, à rire pour tout le monde. Il est temps que les galions, les galéaces, les galées, les galères arrivent, chargés de vivres, d’or et d’argent, d’accueillir, d’acclamer, de festoyer les bonnes-voglies20 et les garde-chiourmes. Et les forçats ?

 

Un toc de pain, de l’eau fraîche et de l’amour. Le dimanche, une entrée, une viande en sauce, une frioleri, un quart de clairette de Die… Un café bien tassé et la gougoutte. Tout fait maison… Petan de petan, on demande pas grand-chose sur cette terre basse ! On a pas de prétentions, pas des envies, des besoins de riches…On roule sa vie comme on peut, des fois, on voudrait la rouler dans la farine. Tu l’as dit, Pé !

 

Je n’ai plus rien au frais, ni dans le garde-manger, ni dans les placards, ni dans le cellier, ni à la cave, ni au grenier. Je vous sers les restes que les rats n’ont pas mangés. Ma chienne et moi serions ravis en extase de vous revoir. Si vous nous aviez prévenu de votre visite, au lieu de vous rappliquer à l’improviste, à l’impourvu, je vous aurai fricassé carne et marée, mitonné un minestrone de grosses légumes, une soupe miton mitaine, poché des yeux dans le pot-au-feu, fait tremper de la merluche agantée à la luminade, plumé et apprêté une oie du Capitole, mariné un notable, embroché un gigolo, cuisiné un bobardier, rôti un chasseur d’alouettes, épluché un faux témoin, étêté et éviscéré un maquereau, une mère maquerelle qui tourne au gras…

 

Un quignon raviné, un bout de frometon de la Brie, une poire d’étranguillon, deux ou trois rasades de rouquemoute, la cibiche du condamné, un dé de rincette et je reprends mon stylographe.

 

Quel jour sommes-nous, Fabre d’Églantine ? Il pleut, il pleut… Je m’épate dans ma bergère. Je compte les moutons de Panurge et de Dindenault.

 

 

 

Notes

 

1 - Gobet : morceau que l’on gobe.

2 - La famille Duraton : feuilleton radiophonique satirique mettant en scène une famille de Français moyens.

3 - Zingot : marchand de vin.

4 - Coquelicots : menstrues.

5 - Gindre : premier ouvrier d’une boulangerie.

6 - Pouarc : porc.

7 - Tétine : pis de la vache et de la truie considéré comme aliment.

8 - Farigoulette : thym.

9 - Allouvi : qui a un une faim de loup.

10 - Goulée de benace : terre capable de nourrir une bouche.

11 - Rapatelle : grosse toile fabriquée avec du poil de la queue des chevaux.

12 - Dévoirant : ouvrier compagnon du devoir.

13 – Gouin : mauvais matelot.

14 - Tride : vif en parlant des chevaux.

15 - Soyer : verre de Champagne glacé que l’on hume avec une paille.

16 – Panturne : putain.

17 - Soiture : ancienne mesure équivalant à ce qu’un homme peut faucher de pré en un jour.

18 - Maine : poignée.

19 - Cicerole : pois chiche.

20 – Bonne-voglie : rameur engagé volontairement sur une galère (se prononce bo-ne-vo-ll’).

 

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  22- La faim de tout par Catherine Andrieu

La faim, ce n’est pas seulement l’ombre qui creuse le ventre ni le vide qui ronge la bouche. Elle est partout, immense, irréductible. Elle traverse la mémoire, irrigue les gestes les plus humbles, éclaire d’une lumière paradoxale la table pauvre et la table royale. Elle est le battement même de la vie, cette force obscure qui nous pousse à tendre les mains vers ce que nous n’avons pas, à rêver d’un monde entier quand il n’y a qu’un quignon de pain.

La faim rit parfois. Elle rit aux anges et aux mésanges, elle traverse les cuisines modestes, elle rôde dans les greniers sombres où l’on garde précieusement les restes de la veille. Elle prend la voix d’un enfant qui attend le retour du père au bruit d’un vélomoteur ; elle s’installe dans l’odeur des journaux qui essuient la poêle, dans la soupe claire où surnage un écho de fête. Elle est cette mémoire obstinée qui fait surgir la mercerie aux couleurs infinies, la boulangerie où chaque miche devient offrande, la boucherie rougeoyante comme une blessure. Rien ne se perd : ni la chicorée des voisins, ni la chapelure du pain rassis, ni les coquilles d’huîtres jetées dans la bouilloire pour capter le calcaire. Car tout a valeur quand règne la faim.

Mais la faim ne se contente pas d’attendre. Elle se révolte. Elle rêve de briser les chaînes, de soulever la misère contre ses maîtres, d’appeler les cloches à se faire tonnerre, d’arracher aux encensoirs leur parfum pour le rendre à la foule. Elle est orgue barbare, clameur de ruelles, colère des ventres creux qui n’acceptent plus le silence. Elle réclame justice : non pas la charité des puissants, mais le pain partagé, le droit de vivre. Elle n’est pas seulement manque, elle est insurrection.

Dans la langue, elle se fait festin. Vitton la nourrit d’argot et de patois, de latin et de fables, de bribes de chansons et de prières. Chaque mot est une bouchée, chaque phrase une gorgée. Le poème mastique les syllabes comme on mastique une herbe amère, il avale les encyclopédies comme on avale une soupe trop claire, il se gorge d’images jusqu’à l’étourdissement. Car quand l’assiette est vide, la langue demeure, et elle se donne comme nourriture. Écrire, c’est manger le monde, c’est transformer la faim en pain de mots, en vin de paroles.

Et pourtant, la faim garde toujours son ambivalence : elle console et elle brûle, elle apaise et elle déchire. Elle est une force de transfiguration : elle fait d’une fève royale un royaume d’enfance, d’un quignon de pain durci une hostie de survie, d’une soupe maigre une liturgie domestique. Mais elle est aussi la grande blessure : elle rappelle que vivre, c’est manquer, que l’homme est voué à désirer davantage que ce qu’il possède. Elle devient ainsi l’autre nom de l’espérance : ce qui nous arrache à la torpeur, ce qui nous pousse vers plus haut, plus loin, ce qui fait de nous des êtres en marche.

La faim de tout est une fresque : elle embrasse l’enfance et la vieillesse, le marché et la cathédrale, la misère et les noces royales. Elle traverse les gestes les plus humbles et les visions les plus vastes, et toujours elle relie l’un à l’autre. Car c’est cela, au fond, la faim : le lien entre l’ordinaire et l’infini. Elle est ce qui donne à l’homme sa fragilité et sa grandeur, ce qui l’oblige à inventer, à créer, à écrire encore.

Et l’on comprend, en refermant ce poème, que la faim n’est pas destinée à disparaître. Elle est notre compagne, notre muse sombre et lumineuse. Elle nous garde éveillés, insoumis, désireux. Elle nous rappelle que l’homme n’a pas seulement faim de pain : il a faim de justice, de beauté, d’amour, de vérité. La faim de tout.

Catherine Andrieu


 

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