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Le Morio (in progress)
En avoir ou pas
![]() oOo Trente ans et plus que je n’avais pas revu mon unique frère. Il avait réussi dans la vie. Notre père m’a répété cette nouvelle à la veille du jour de sa mort. Je me souviens du regard éperdu de ma mère en entendant ces mots. J’étais venu pour faire comme les autres. Et je n’ai plus revu le vieux. Je crois qu’il est mort dans l’après-midi. On mangeait des pommes, Lucile et moi, dans le verger familial. Il n’était plus question de revoir ce corps, malgré les yeux fermés. On a subi les rituels et on est rentré chez nous. Ce n’était pas aller bien loin, mais j’ai eu l’impression d’un voyage. Je ne les reverrais plus. C’était décidé. Ma mère pouvait crever de chagrin. Mon frère pouvait me maudire. Tous les bruits pouvaient courir sur mon compte. Je m’en moquais. J’avais envie d’être seul. Lucile m’a quitté six mois après. Alors ce jour-là, je craignais de la rencontrer chez mon frère. Ils avaient continué de se voir et d’entretenir des rapports amicaux. Edith, la femme de mon frère, était la sœur de Lucile. Je n’en savais pas plus. Mon frère m’avait écrit une longue lettre pour me dire qu’il était sur le point de découvrir le secret de la vie éternelle. Il voulait m’en faire profiter. Cela devait rester un secret de famille. Nous construirions un empire secret. Nous régnerions sans que personne n’en sache rien. Il fallait donc signer un pacte. Adrien ne voulait pas me priver des avantages de la principauté. Il était, cela va sans dire, le premier de ces rois empereurs. Il avait même déjà conçu le blason de cette unique dynastie : un glaive ou un poignard était planté dans le sable jaune. La formule héraldique était illisible. En effet, l’écriture de cette lettre, au début très soignée avec des pleins et des déliés à l’ancienne, prenait vite une allure de traces de pattes de mouche. À la fin, les mots avaient laissé la place à un filet d’encre. J’aurais dû éprouver de la compassion. Ou la joie du vainqueur. Et me soucier de l’héritage qui me revenait toujours. J’en avais laissé la jouissance à ce frère qui occupait un « poste » dans l’administration de je ne sais quelle autorité suprême. J’ai remis la lettre dans son enveloppe sale et je suis sorti pour prendre l’air. Le canal était gelé. L’herbe craquait sous mes pieds. J’aime les bruits de la solitude, surtout quand on s’en va. Je n’irais pas bien loin, comme d’habitude. Le chemin de halage disparaissait dans l’ombre d’un pont. J’ai fait demi-tour. J’ai réservé ma place de voyageur le soir même. L’excitation provoqua des soliloques qui me privèrent de sommeil. Le lendemain matin, épuisé par ce combat contre les forces de la joie (finalement), je suis monté dans un train en partance pour les lieux de mon enfance. J’ai voyagé en compagnie d’un chien et d’une dame qui aimait ce chien plus que l’humanité qui s’était montrée injuste envers ses inventions. Elle me récita un de ses poèmes. Je la félicitai, rendant ainsi hommage à tous les vivants de ce monde. Edith m’attendait sur le quai. La neige tombait à petits flocons et s’accumulait sur son chapeau en forme de plat avec un oiseau rôti dedans. Je dus embrasser ses joues froides à travers le tulle noir qu’elle ne souleva pas de crainte d’exposer ses joues à la froidure. Elle était toute de noir vêtue. Je crus que mon frère était mort. Elle leva la main et la secoua en signe de saturation nonchalante. Nous entrâmes dans sa petite voiture sans volant et nous laissâmes transporter jusqu’au château. Rien n’avait changé. On avait même retouché mon portrait pour le vieillir, car j’étais encore adolescent quand j’entrepris de fuguer. Nous gravîmes les marches du perron, elle devant. Elle avait conservé son popotin de cocotte. Je n’y avais jamais touché. Le hall d’entrée était parcouru de tous les courants d’air imaginables. On ne chauffait pas cette partie de la demeure, car on n’y habitait pas. « Mais j’ai voulu te montrer que rien n’a changé. » Nous n’empruntâmes pas le grand escalier qui se divise de chaque côté d’une statue de Minerve. Une porte dérobée nous avala. Je suivais toujours, ma valise à la main. Nous marchions sur un tapis déroulé tout le long d’un couloir sans fin, celui de nos jeux périlleux du temps où nous ne savions pas que nous finirions par nous haïr. Nous ne touchâmes pas le fond de cette espèce d’abîme. Un rectangle de lumière nous invita à bifurquer à angle droit. Et cette porte se referma derrière moi. L’homme qui tenait encore sa poignée était mon frère, le grand Adrien VIII, car sept autres avaient vécu avant lui, sans toutefois dépasser l’état de baron. Trente ans de plus s’étaient accumulés sur cet homme court sur pattes, étroit dans le sens des épaules et fort épais de profil. Il ne me ressemblait pas. Nous nous reconnûmes sans inspirer aucun bonheur à Edith. Elle était plongée dans le bocal de l’angoisse. Qu’allait-il se passer ? La conversation que nous avions entretenue dans la voiture m’avait informé qu’elle ne savait rien des projets impériaux d’Adrien. Elle se limitait à apprécier les progrès de sa folie, laquelle se traduisait en général par des comportements « clownesques ». Je n’en savais pas plus. Adrien m’embrassa. Je dus me pencher pour recevoir ses lèvres juteuses. Il profita de cette posture pour me souffler à l’oreille quelques conseils concernant le comportement que je devais adopter pour ne pas trahir sa croissance historique. Edith ne serait jamais reine. « Le repas est servi, » dit-elle en trottinant sur les chevrons de chêne qui s’employèrent à nous accompagner de craquements sinistres. La salle à manger m’éblouit. Une orgie de lumière descendait du plafond. Edith me prit la main pour m’aider à trouver la table. Elle tremblait moins. Je perçus même une pointe de bonheur dans sa voix. Et au moment où mes fesses atteignaient enfin une surface dure et stable, celle d’un coussin de conception monarchique, je sus que je venais de m’asseoir à côté de Lucile. Ses cuisses m’apparurent d’abord, saintement jointes à la sortie d’une robe aussi courte que possible. Elle me proposa sa main, car elle n’était pas encore tout à fait assise, une chose qu’elle pouvait encore faire sans l’aide de personne, ce qui n’était plus mon cas depuis longtemps hélas, Edith l’avait discrètement compris. Étions-nous heureux de nous revoir ? Je demandai à Edith s’il n’était pas possible de diminuer l’intensité de la lumière… C’est impossible, Adrien se perdrait alors dans la nuit qui affectait son regard depuis aussi longtemps que mes jambes me fuyaient. Je ne constatai aucun signe de décrépitude chez ces deux femmes. Au contraire, bien que vieillies comme il convient, elles ne connaissaient pas les limites imposées aux autres. Nous dînâmes en silence jusqu’au dessert. Adrien jubilait sans ruptures excessives. Seul le bruit de sa fourchette troublait nos consciences. C’était la première fois de ma vie que je voyais un fou. Il y a un rapport de perception entre la folie et la guerre : on n’en est généralement informé que par l’intermédiaire du spectacle médiatique. Et on en sait rarement plus, même si on lit beaucoup en dehors des heures occupées à faire comme tout le monde. Au fond, je m’étais approché de plus près pour améliorer ma connaissance du phénomène. Mais ce ne fut pas à l’instigation d’Edith, fait qui ne laissait pas de m’intriguer. Pourquoi était-ce Adrien lui-même qui m’avait attiré au balcon de son spectacle grotesque ? La suite de cette histoire allait m’en dire plus sur ses intentions. Au dessert, comme je l’ai dit, les langues se confrontèrent soudain dans une foule de débats dont pas un ne m’éclaira sur autre chose que l’hypocrisie de la situation. Edith délirait à propos de la politique du gouvernement en matière d’éducation, Adrien parla chaleureusement des enfants qu’elle ne lui avait pas donnés et Lucile voulait savoir si j’avais enfin trouvé le bonheur, chez une femme ou ailleurs. Je me taisais, ce qui finit par se remarquer. « Il tombe de sommeil, expliqua Edith en nouant sa serviette. — Ah non ! s’écria Adrien. J’ai quelque chose à lui montrer. Trente ans sans se voir, vous pensez ! — Mais ne peux-tu pas attendre demain ? dit Edith qui commençait à débarrasser le couvert. — Nous partons ce soir ! » déclara mystérieusement mon frère. Edith versa précipitamment une goutte de son excellent calva dans mon verre encore vide, je l’avalai sans mesure et, poussé par le ventre d’Adrien, j’entrai le premier dans son cabinet particulier. Ce que je vis alors m’étonna un peu : un cheval de bois (du moins supposai-je qu’il s’agissait d’un cheval) trônait sur ses quatre solides pattes au milieu de la pièce, éclairé de face par le rougeoiement nerveux d’un feu de cheminée. Il était composé de planches et de liteaux arrachés à des caisses d’emballages comme il en existait dans notre enfance. On voyait nettement des brins de paille dorée ici et là dans les jointures. L’ensemble témoignait d’un bricolage indigne même du plus mauvais menuisier. Mais c’était un cheval. Il s’appelait Clavilègne et avait échappé aux pages circulaires du fameux don Quichotte. Je comprenais cela. Je dus pourtant m’asseoir dessus. Et comme il y avait de la place pour deux, Adrien prit les rênes. Le sommeil venait de m’abandonner sur les rives mal fréquentées de la réalité. « Sans lui, dit mon frère en éperonnant les côtes de l’animal, je ne pourrais pas entrer dans mon empire. » Je considérai alors le feu dans la cheminée où le bois démontrait ses qualités de combustible. « Je l’ai construit en suivant les plans du rituel, continua Adrien. Tu vas être le premier, après moi, à mesurer la puissance de ce nouvel ordre de l’univers. » Je me penchai alors sur l’épaule de mon frère. Il était plus petit que moi. Je n’eus donc aucun mal à m’assurer que le dispositif émergeant entre les deux oreilles du cheval n’était qu’un inoffensif bout de bois cloué sans ménagement d’ailleurs, car il était tordu et sa tête penchait elle aussi. Cependant, Adrien en actionna le mécanisme impossible. Le cheval n’attendit pas mes observations pour commencer à activer ses pattes, son cou, son museau et sans doute sa queue qui était, si j’avais bien regardé avant de me retrouver en selle, une serpillière dérobée au service. Je compris que l’intention de l’animal, encouragé par les cris de guerrier d’Adrien, était de traverser le feu pour nous conduire directement en Enfer, le seul empire que je pouvais envisager en attendant de meilleures informations sur la nature exacte de la maladie mentale qui affectait le cerveau de mon frère. Je tentai de mettre pied à terre, ne songeant qu’à me mettre à l’abri de ce que je considérais comme une tentative d’assassinat. Adrien m’en voulait à ce point. Je n’avais pas réussi, moi. Et je n’avais pas goûté aux poisons de la servilité patriotique. J’étais un homme libre. Il m’avait condamné à mourir avec lui. Mais malgré mes efforts, mes cris et mes larmes, le cheval de bois entra dans le feu. La cheminée tout entière explosa. Un formidable vacarme envahit tout l’espace où nous galopions de concert. Le magma s’écartait pour former un chemin d’acier tandis que les sabots marquaient le rythme préliminaire d’une aventure qui n’en était qu’à son commencement. C’est en tout cas ce que je dis maintenant que je l’ai vécue. Enfin, nous atteignîmes ce que mon frère appela l’Aleph. J’avais oublié qu’il avait nourri son adolescence des délires métaphysico-poétiques de l’Argentin. Le cheval stoppa net. Il s’immobilisa. Il redevint cheval de bois. Adrien remit le clou en place car, pendant toute la durée de ce voyage hors du temps (hum…), il l’avait tenu en l’air comme le cavalier brandit un glaive. Le feu s’éloignait lentement, élargissant le cercle concédé à notre empire. Nous mîmes pied à terre. L’Aleph n’était pas une sphère. Ce n’était rien, mais ce n’était pas non plus le produit de mon imagination. Ce n’était pas une suggestion. Je ne dormais pas. Je n’étais pas ivre. Le cheval paissait l’herbe brûlée. « Mais… murmurai-je pour ne pas être entendu, où sont les gens ? — Pour l’instant, ils sont dans l’Aleph. Ils n’en sortiront que quand j’aurais achevé de structurer mon empire. Les mots n’y suffiront pas. Ni ton témoignage. — Je suis curieux de voir ça… Et tout aussi curieux de savoir ce qu’Edith a mis dans mon dernier verre… — Du calva de quarante ans d’âge, rien de plus. En quantité si infime qu’elle n’expliquera jamais ce que tu vis en ce moment. Je ne suis pas fou. » Vu de ce côté du monde, il ne l’était sans doute pas. Et si je l’étais, j’espérais que ça ne durerait pas longtemps. J’avais une terrible envie de sauter Lucile. De la sauter encore et encore. À l’infini. J’arpentai les lieux, mains dans le dos. « Il est où, ton Aleph ? demandai-je car je n’avais pas perdu mon esprit de contradiction systématique, raison principale de notre vieux différend. — Il n’est pas. Il existe seulement. C’est difficile à comprendre, mais tu ne seras prince qu’à la condition d’intégrer cette propriété unique au monde : Ne pas être et exister. — Je n’ai jamais été fort en apagogie, tu le sais… — Alors tu ne baiseras pas Lucile par le cul ni par ailleurs ! » Le cheval, à ces mots, dressa son fier cou de bête surnaturelle. Il me regardait. Allait-il se transformer en tigre ? Ne dit-on pas que les tigres sont de papier avant de devenir de vrais tigres environnés de jungle ? Et, pour conclure cette urgente réflexion, ne tire-t-on pas le papier du bois dont était fait le cheval cervantesque avant de devenir mon cercueil ? Mais comment fuir si le feu reculait pour démontrer que l’infini existe bel et bien ? Je tombai à genoux dans la cendre qui recouvrait le sol, sans doute celui de la cheminée, car il était impossible que nous ayons dépassé cette réalité tangible. Adrien posa une main sur mon crâne velu : « Ce n’est pas la folie qui te guette, Fab, dit-il entre deux bouffées. Nous avons attendu toute notre vie, moi réussissant, et toi échouant, afin que ce moment prenne enfin la forme de l’espace où nous serons roi et prince. Enfantons ! Nous sommes les élus de la perpétuité ! On ne coupe plus les têtes aujourd’hui. On les remplit jusqu’à ce qu’elles débordent comme le vase de la patience. » Il se jeta alors lui aussi dans l’herbe noire et la cendre, mais pas à genoux. Il tomba sur le dos, car il voyait le ciel alors que mes yeux me disaient que ce trou gigantesque n’était autre que le conduit de la cheminée et que cette fumée était encore composée des atomes de nos corps respectifs. Il arracha ses vêtements sans aucune considération morale. Il était laid, mal foutu et sa verge était trop petite pour n’avoir jamais participé à la création d’une suite à sa propre histoire. Mes enfants, je les avais semés dans tous les coins possibles du monde. Je m’étais multiplié dans l’échec. Et sa réussite le condamnait à l’exemplaire unique, sans espoir de série. Le cheval s’approcha. Il nous lécha le nez et les parties et, tandis que mon sexe se dressait, pénétrant le conduit de la cheminée, il baissa la tête pour qu’Adrien puisse manœuvrer le clou. Ce qu’il fit. Alors le feu s’éteignit. La fumée emporta ma semence. Le cheval s’immobilisa. Adrien jeta sa couronne dans la cendre. « Me crois-tu maintenant ? dit-il d’un air à la fois triste et satisfait. — Je ne crois que ce que je vois. — Tu ne changeras donc jamais ! » Nous rejoignîmes ces dames dans le salon où elles patientaient, le nez dans une tasse de tisane apaisante. Lucile avait croisé ses formidables jambes dans les coussins et Edith en vantait doucement la jeunesse. Il était impossible que je ne susse pas avec qui je souhaitais coucher ce soir. Nous reprîmes la conversation où nous l’avions laissée.
*
Mon frère est mort à peu de temps de là. Je n’assistai pas à ses pompes. J’étais en voyage ou en fuite à l’autre bout du monde. Lucile m’envoya un message. Je répondis que je n’avais pas l’argent d’un tel retour au pays. Elle ne répondit pas. Edith me laissa tranquille. Et je rencontrai Eva. Au bout d’une semaine de conversation, elle me confia, car je m’étais ouvert à elle sans retenue, qu’elle avait vécu la même aventure avec sa sœur. Il y avait des années de cela. J’exprimai alors mon regret de ne pas l’avoir rencontrée à ce moment-là. Comment aurais-je vécu celle que m’avait imposée Adrien ? Nous aurions peut-être cherché à lui ravir sa couronne. À cette remarque, le visage d’Eva s’éclaira comme si je venais de prononcer une parole magique. Connaissait-elle d’autres personnes dans notre genre ? « Non, dit-elle en souriant. Mais je connais des gens dans le genre de votre frère et de ma sœur. Nous sommes deux maintenant. Mais avons-nous la force de nous confronter à l’une de ces réalités ? — Peut-être est-il plus prudent d’attendre de tomber sur des gens de notre genre. Ne dit-on pas que plus on est de fous, plus… — Allons donc ! Vous voulez partager notre amour ! Mais je vous veux pour moi seule. Désormais, c’est avec moi seule que vous ferez des enfants. Et je ne veux rien savoir de ceux que vous avez déjà faits. » J’ai finalement réussi. Eva était riche, très riche. Grâce à elle, je me retrouvais au sommet de l’échelle sociale. Certes, on me trouva étrange quelquefois, car il m’arrivait d’évoquer mon frère Adrien, mes enfants naturels, mon goût pour la beauté et ma tendance tout aussi naturelle à ne pas me mêler des affaires des autres. Et dans les moments de mélancolie, je me demandais si Édith avait remisé Clavilègne au grenier ou si elle l’avait jeté au feu. Lucile n’en savait rien. |
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Clavilègne ou la tentation de l’empire intérieur
Trente ans de silence — c’est une éternité d’échos qui ne trouvent plus de murs où rebondir. Trente ans à fuir le frère, le double, le miroir. Dans En avoir ou pas, Patrick Cintas ne raconte pas une histoire : il sculpte dans la mémoire un gouffre, un abîme familier où l’on se penche pour reconnaître, au fond, le visage de la filiation devenue folie. Tout y brûle à feu doux — les gestes, les noms, la fraternité — et l’on ne sait plus qui, du vivant ou du mort, parle à travers la cendre.
Le narrateur revient sur les lieux de son enfance comme on revient dans un rêve interrompu. Rien n’a changé, sinon l’épaisseur du mensonge. Le château familial s’élève, théâtre glacé du temps suspendu, demeure figée où les portraits vieillissent à la place des hommes. Et c’est là que la folie du frère Adrien, autoproclamé empereur, se déploie dans toute sa démesure : empire imaginaire, blason illisible, pacte dynastique dont la couronne se transmet par la fièvre. Le délire a la rigueur des utopies : il obéit à une logique interne, implacable. Cintas ne caricature pas la folie, il en montre la grandeur dérisoire — la verticalité métaphysique d’un esprit qui refuse le réel parce qu’il l’a trop compris.
Entre les deux frères, tout s’oppose : l’un veut régner, l’autre veut disparaître. Mais la haine et la pitié se confondent dans la même fatigue du monde. Adrien croit tenir le secret de la vie éternelle ; Fab, lui, n’a gardé que le goût des pommes et du silence. L’un bâtit des empires dans la poussière, l’autre cherche la vérité dans le froid du canal gelé. Ils ne sont que les deux faces d’une même incapacité à être — l’un trop plein de lui-même, l’autre vidé de tout.
Et puis il y a Clavilègne. Le cheval de bois, bricolé de planches et de paille, est le point de bascule du texte, son symbole incandescent. C’est le simulacre par excellence — ce jouet d’enfant qu’on fait passer pour un destrier mythologique, ce corps de bois qui traverse le feu comme si le réel pouvait se vaincre par le mensonge. Le frère veut en faire le véhicule de son ascension métaphysique, sa monture vers l’Aleph, vers le cœur du monde. Le narrateur s’y laisse prendre : il monte sur le cheval, non par foi mais par lassitude, comme on accepte le rêve d’un autre pour ne pas affronter sa propre nuit.
Et alors tout bascule : le cheval s’anime, le feu s’ouvre, la cheminée devient cosmos. Cintas ne décrit pas une hallucination, il décrit la naissance d’un empire mental — cette zone de l’esprit où le réel et le délire ne s’excluent plus, où la vérité se confond avec la fiction qu’on a le courage d’habiter jusqu’au bout. Ce passage du feu, c’est la métaphore absolue : celle de la conscience qui se consume pour tenter d’accéder à l’immortalité du sens. Adrien n’est pas un fou : il est l’ultime philosophe, celui qui, ayant épuisé la raison, choisit de régner sur la cendre.
Dans l’Aleph, il n’y a rien — mais ce rien a la densité du tout. « Ne pas être et exister », dit Adrien. Phrase démente, sublime. Elle condense l’aporie de toute pensée humaine : l’impossibilité de concilier la matière et la conscience, le corps et le rêve, l’être et la trace. L’Aleph de Cintas n’est pas celui de Borges, cette sphère où tout le monde visible se reflète à la fois : c’est un gouffre intérieur, un point de non-retour où l’existence s’affranchit de la logique. Le narrateur ne comprend pas, mais il voit — et ce qu’il voit, c’est la folie dans sa forme la plus pure : celle qui ne cherche plus à convaincre, mais à engloutir.
Le feu devient alors un baptême inversé : non pas la lumière qui sauve, mais celle qui consume la dernière part d’humanité. Le cheval, symbole du mouvement, se fige ; la couronne, symbole du pouvoir, se dissout dans la cendre. Le frère s’écroule, nu, grotesque, tragique — petit empereur de l’impossible, condamné à régner sur un royaume sans sujet. Le narrateur, lui, s’agenouille, pénétré de cendre et de désir, car la folie du frère réveille en lui la tentation du sacré. Cintas ose l’ultime transgression : la confusion du sexe, du feu et de la métaphysique. Ce moment où l’homme, privé de Dieu, tente de créer lui-même son absolu par le corps.
Puis tout retombe, comme après une explosion cosmique. Adrien mourra bientôt, emporté par la logique même de son empire intérieur. Lucile s’éloigne, Édith se tait, et le narrateur, loin de tout, rencontre Eva — double féminin du frère, complice et menace, nouvelle incarnation du même cycle. Le texte se referme sur cette ironie : l’homme qui ne voulait plus « avoir » se retrouve riche, marié, comblé — mais son royaume est vide. Ce qu’il a gagné n’est que la surface du monde. Ce qu’il a perdu, c’est la possibilité de croire encore.
« En avoir ou pas » — le titre résume la tragédie de l’homme moderne : on ne possède que ce qu’on détruit. Avoir, c’est être pris dans la logique du feu ; ne pas avoir, c’est se consumer d’absence. Cintas renverse la morale : il montre que la pauvreté d’être est parfois la seule grandeur possible. Dans l’empire du frère, tout est symbole : la couronne, le glaive, le cheval — mais le narrateur, lui, n’a que le regard. Et ce regard, silencieux, est la seule vérité qui demeure.
La puissance du texte tient à sa tension entre grotesque et sublime. Le grotesque du décor — le château, la couronne, les femmes figées — est sans cesse traversé par un souffle métaphysique. Cintas écrit comme un moraliste du désastre : il peint la folie du pouvoir avec la précision d’un entomologiste et la tendresse d’un mystique. Son écriture, baroque et ironique, avance à la lisière du burlesque, mais sous le rire perce toujours la blessure. Car la véritable tragédie ici n’est pas la mort du frère, mais la survie du témoin. Celui qui reste, celui qui comprend trop tard qu’on ne revient jamais indemne d’un voyage dans le feu.
À travers ce récit de fraternité brisée, Cintas dresse le portrait d’un monde où la folie est devenue la dernière forme de foi. Adrien ne délire pas seul : il incarne la pulsion universelle de domination, cette maladie qui pousse les hommes à construire des empires mentaux pour ne pas affronter leur néant. L’empire d’Adrien, c’est le nôtre — empire de l’ego, du spectacle, de la dévoration. Clavilègne, c’est notre machine collective, ce cheval de bois qu’on fait avancer sur le brasier du monde en criant victoire.
Mais au cœur du désastre, il reste une lueur. Elle tient dans la voix du narrateur, dans sa fatigue, dans ce regard sans illusion posé sur le feu qui s’éteint. Lui seul sait que tout cela — l’empire, le cheval, la femme, le frère — n’était qu’une mise en scène pour masquer l’effroi d’exister. Et quand il dit enfin : « Je ne crois que ce que je vois », il ne parle plus du monde visible. Il parle de cette vision intérieure, nue, dévastée, où tout s’effondre sauf la conscience d’avoir aimé, d’avoir souffert, d’avoir traversé le feu sans régner.
C’est cela, le génie de Cintas : transformer la folie en lucidité, le grotesque en parabole, la cendre en miroir. Son écriture, à la fois charnelle et cérébrale, danse au bord du gouffre. Elle ne prêche pas, elle brûle. Elle dit la défaite avec la splendeur du sacré.
Et lorsque le lecteur referme ce texte, il sait qu’il vient de parcourir plus qu’un récit : une cosmogonie du manque. Un voyage dans l’Aleph du cœur humain, ce point où tout se confond — la gloire, la honte, le désir, la poussière. L’empire d’Adrien s’effondre, mais le feu continue de couver dans les phrases, dans cette langue nerveuse, lumineuse, dévorée de sens.
En avoir ou pas : la réponse est dans le titre. On ne possède rien, sinon la conscience de sa perte. On ne règne sur rien, sinon sur le feu qui nous consume. Et c’est dans cette perte absolue que réside, paradoxalement, la seule forme de vie éternelle : celle qui continue de brûler dans la mémoire du lecteur.
Patrick Cintas, lui, aura bâti l’un des rares empires qui ne s’effondrent pas — un empire de cendre et de mots, où le cheval de bois du délire mène encore les âmes à travers le feu, vers cette lucidité brûlante que seule la littérature, quand elle est grande, sait approcher.
Catherine Andrieu
Lecture dans le silence ou presque. https://youtu.be/SRoX_YOiiB0?si=VgTYQHGLxWD-kYfA