|
||||||

| Navigation | ||
![]() oOo Ah, j’en aurai claqué des portes Pour toujours ou pour un moment ! C’est ainsi que je me comporte Au gros de mes emportements.
J’en aurai brisé des calames, Des alpenstocks et des rebecs, Pastiché des épithalames, Bu de l’encre, torché des becs !
Ah, j’en aurai tourné des pages Sur un coup de tête ou de dé, J’en aurai noirci des tapages Sur des rythmes dégingandés !
Ah, j’en aurai pris des maniques, Des moufles, des gants de velours Et des pincettes ! Mais, bernique, Mes mots pèsent encor trop lourd.
Ah, j’en aurai brouillé des pistes, Dévoyé des détachements, Des éclaireurs et des lampistes ! Je ne me souviens plus comment.
Ah, j’en ai mis dans la balance Des pots-pourris, des pots cassés, Des scies, des lances, des silences, Des peaux, des propos insensés !
J’en aurai essuyé des plâtres, Des coups de vieux en plein essor, Des fronts, des affronts, des emplâtres, Des tempêtes, coquin de sort !
Ah, j’en aurai dû des chandelles À ce simplet de Mathurin, À cette putasse d‘Adèle, Huilé des coudes et des reins !
|
|
|
Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs | [Contact e-mail] |
FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>
Commentaires :
Il y a, dans ce poème de Robert Vitton, quelque chose d’un chant de désordre lucide, un autoportrait d’homme écorché sous le masque goguenard du bateleur. Le pagailleur n’est pas un bouffon : il est ce poète qui s’échine à faire tenir le monde dans un vers, et qui, chaque fois, le renverse d’un geste trop large, trop vrai.
« Ah, j’en aurai claqué des portes » — la phrase ouvre sur une vie qui refuse les huis clos. Claquer, c’est dire non avec tout le corps, c’est faire du bruit pour se rappeler qu’on respire encore. Et ces portes, qui s’ouvrent ou se ferment sur des « emportements », deviennent les battants d’une existence oscillant entre fureur et tendresse, ironie et blessure. Car tout le poème n’est qu’un long balancement : entre la dérision et la gravité, la gouaille et la lucidité.
Le pagailleur de Vitton appartient à la confrérie des « briseurs » : il casse les calames, ces plumes symboliques du scribe docile ; il saccage le convenu, pastiche les hymnes nuptiaux comme on profane une liturgie hypocrite. Son art est un tumulte, une fête d’insoumission. Il « boit de l’encre » — c’est-à-dire qu’il s’intoxique de mots, jusqu’à l’ivresse et la nausée, et qu’il « torche des becs », non pas pour salir, mais pour essuyer la suffisance, racler la croûte des discours figés.
Sous le rythme goguenard, il y a pourtant la blessure du poète conscient de sa démesure : « Mes mots pèsent encor trop lourd. » Cette ligne, presque chuchotée après le vacarme, introduit la fragilité du créateur. L’homme aux maniques et aux moufles n’est plus un baroudeur de la syntaxe, mais un funambule de la langue, tentant d’alléger ce qui, en lui, brûle encore trop fort.
Vitton manie la rime comme on mène une barque ivre : tout tangue, mais rien ne chavire. Les sonorités bondissent, cognent, éclaboussent — et pourtant la houle porte. Ce n’est plus seulement un poème, c’est une traversée : un voyage au long cours de la parole, où le verbe devient embarcation et tempête à la fois.
Et puis, soudain, la dérision revient — les chandelles, Mathurin, Adèle. On rit jaune, car le pagailleur sait que l’on doit bien « payer la lumière » un jour ou l’autre. Le dernier quatrain, dans sa trivialité savamment calculée, dit le prix du verbe : la dette envers la vie, envers les êtres, envers soi. L’érotisme s’y mêle à la mélancolie comme la chair à la métaphore — trace ultime de cette humanité vibrante que le poète refuse de policer.
Ainsi, Le pagailleur n’est pas un simple exercice de style : c’est une manière d’être au monde, d’assumer le tumulte intérieur sans le travestir. Robert Vitton y dresse le portrait d’un homme qui s’égare pour mieux se trouver, qui détruit pour renaître dans les débris de sa propre musique. Derrière la truculence et les jurons, il y a le silence du vrai poète — celui qui, ayant tout essayé, continue d’écrire, parce qu’il ne sait pas faire autrement.
Et c’est peut-être cela, le cœur battant du poème : la certitude que le chaos n’est pas une faute, mais une fidélité. Une fidélité à la vie qui déborde, à la parole qui déraille, à la beauté qui ne se laisse jamais bien peigner. Le pagailleur, c’est le poète nu dans la tempête — un funambule de l’excès, debout sur sa pagaille comme sur une œuvre.
Catherine Andrieu
Lecture dans le sombre. https://youtu.be/bEqT_3RDPg4?feature=shared
Lecture dans le silence ou presque. https://youtu.be/VbbBgL5l40k?si=-lu-bZQcdTiFNgxV