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![]() oOo Il reste que je demeurerai fidèle au cormoran, à son cri dans les nuées ; au demeurant, le cormoran a cette qualité que je prise entre toutes en ce monde de vagues et de tumulte : il n’hésite jamais à se lancer à l’assaut des vagues mêmes par grand vent. * Je repasserai, dit la passante amusée par tant de regards concupiscents ; les terrasses bondées en ce mois de juillet place Saint Michel sont pleines d’yeux avides d’extase muette : jambes nues et larges décolletés pleins de seins savoureux accrochent, que dis-je, harponnent le regard des badauds extasiés, tant et si bien que notre passante, nonchalamment, se métamorphose, pour sa modeste part, en un puissant baleinier à la recherche de son Moby Dick. Les badauds attablés aux terrasses des cafés n’y voient que du feu, alors qu’en elle écume et bouillonne une authentique rage de vivre propre à dévorer tout cru un de ses plaisantins attablés, au moins un, si ce n’est plus car l’appétit de la dame, m’a-t-on dit, est insatiable. Une fois harponné le malheureux extasié voit sa tête calée entre les cuisses de la Belle qui pousse un hallali d’allégresse, et c’est toute la meute de ses désirs qui se jette alors sur le malheureux qui n’en demandait pas tant. * La fileuse ? Mais tu sais bien qu’elle ne peut que te filer entre les doigts, et c’est ainsi que tu l’aimes, vive et primesautière, taquine un brin, jamais frivole mais haute en couleurs. Nuances de sable blond et grains de riz te filent aussi bien entre les doigts, aussi te voilà pour un temps sablier souriant dans les déserts de tes écrits, car, enfin, c’est en écrivant qu’elle te file le mieux entre les doigts, tissant ainsi de ces liens heureux qui ne lient ni ne retiennent prisonnier cette part de toi qu’elle donne à chanter.
Jean-Michel Guyot 20 octobre 2025 |
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Il y a, dans cette page de Jean-Michel Guyot, la respiration d’un monde qui se souvient d’être vivant. Tout y bouge, palpite, s’élance. On y entend le cri du cormoran avant même d’en voir l’envol — un cri pur, vertical, tendu vers la déchirure du ciel. Fidélité au cormoran : voilà la première profession de foi de l’homme qui écrit. Être fidèle à ce qui ose, à ce qui plonge sans calcul dans la houle du réel. Fidèle à ce qui, par vent contraire, ne renonce pas à son élan. Fidèle à ce que la modernité oublie : la sauvagerie du vivant, sa clarté instinctive, son courage muet.
Et déjà, tout se déplace. Paris s’ouvre comme un théâtre d’écume et de désir. Les terrasses débordent, la chaleur allume les regards, et la passante — silhouette entre mille — se mue en baleinier mythique, harponnant les yeux comme d’autres chassent les monstres marins. Guyot renverse ici les hiérarchies : la proie devient chasseur, la chair se fait arme de poésie, la femme reprend le pouvoir du regard. Sous les apparences d’une scène triviale – un été parisien, la place Saint-Michel, les terrasses, les jambes nues – se joue un drame ancien : celui de l’appétit et de la mer, du féminin qui avale l’horizon.
La passante n’est plus passante. Elle devient principe actif du monde. Elle n’attend pas qu’on la désire : elle invente le désir. Dans sa bouche, le rire est un chalut ; dans ses cuisses, un orage. Guyot capte la métamorphose avec la verve d’un fabuliste marin : il fait du quotidien un mythe, du regard un abîme, du geste le plus anodin une épopée charnelle. Derrière la gouaille, il y a la grâce. Derrière l’érotisme, une interrogation plus vaste : que faisons-nous, nous, hommes et femmes, de cette faim d’être ? De cette houle intérieure qui nous porte vers l’autre, vers l’écriture, vers la perte ?
Et puis, soudain, un glissement. Le texte s’allège, se défait de la chair pour retrouver le fil — celui de la Fileuse, qui n’est autre que la métaphore de l’écriture. Elle « file entre les doigts », comme le sable, comme le temps, comme la femme qu’on aime et qu’on ne possède jamais. Ici, le poète atteint la justesse parfaite : il reconnaît que ce qui lui échappe le fonde. La Fileuse, c’est la Muse et l’Absente, celle qui tisse la trame du verbe tout en la défaisant d’un sourire. Elle ne retient rien, et c’est pour cela qu’elle donne tout.
Alors le poète devient sablier. Il écrit pour ne pas retenir, pour laisser couler. Chaque mot est un grain de lumière qui s’effrite dans la main, et qui pourtant nourrit. « C’est en écrivant qu’elle te file le mieux entre les doigts » : cette phrase est le cœur battant du texte. L’écriture n’est pas capture, elle est offrande d’absence. L’art n’enferme pas, il libère. Guyot le dit avec douceur, sans dogme, sans posture — simplement avec la vérité de celui qui sait qu’aimer, écrire, c’est consentir à perdre, et trouver dans cette perte la forme la plus haute du lien.
De la mer au café, du cri du cormoran au fil ténu de la femme qui s’échappe, Dans Paris compose une sorte de triptyque métaphysique. Trois visages d’un même mouvement : le vertige de l’élan, le tumulte du désir, la sagesse du détachement. Trois façons d’habiter le monde : plonger, désirer, écrire. C’est un texte d’alchimie et de sel, un poème en prose dissimulé sous l’ironie et la chair, où le quotidien devient miroir du grand large.
Fidélité au cormoran, fidélité à la passante, fidélité à la Fileuse : c’est toujours la même fidélité au vivant, au battement du monde dans la gorge de celui qui parle. Paris, ici, n’est plus une ville : c’est une mer. Une mer où le regard, le désir et l’écriture s’enlacent, s’affrontent, s’abandonnent. Jean-Michel Guyot y navigue comme un marin lucide et joyeux, sachant que l’art ne consiste pas à tenir le cap, mais à aimer la dérive.
Et dans cette dérive, quelque chose demeure : la grâce du mouvement, la promesse du cri, la légèreté du fil.
Catherine Andrieu